Module Professionnel et Pédagogique 4
Stages de terrain. Comment enseigner, en actes, l’ethnographie ?
Responsable
Martina Avanza (Université de Lausanne, CRAPUL) martina.avanza@unil.ch
Stéphane Beaud (Ecole Normale Supérieure de Paris, CMH) stephne.beaud@ens.fr
Présentation scientifique
Selon une idée diffuse, le terrain serait impossible à enseigner puisqu’il s’apprendrait uniquement en solitaire quand on y est confrontés. Contre cette « mystique » du terrain, nous défendons l’idée qu’une pédagogie de l’enquête est possible. Certes, l’enquête s’apprend en se faisant, mais ceci ne la rend pas incompatible avec l’enseignement, à condition que celui-ci se fasse « en actes » dans des stages confrontant enseignants et étudiants, ensemble, au terrain. Dans ces stages, tels que nous les pratiquons, les « encadrants » (enseignants ayant une longue expérience de l’enquête et doctorants avancés) suivent pendant une semaine les étudiants (de niveau master) sur le terrain (terrain se tenant ailleurs que sur le lieu de vie habituel des enquêteurs) : ils font avec eux observations et entretiens et réfléchissent avec eux sur ce qui a été vu ou entendu lors de « débriefings ». De cette façon, une transmission des « ficelles du métier » (1), difficilement explicitables dans des cours théoriques, devient possible. Le stage étant préparé, en amont, par des cours de méthodes ethnographiques et impliquant en aval, pour les étudiants, de rendre un rapport d’enquête, c’est tout le processus, du choix du sujet à la rédaction, en passant par l’analyse des matériaux, qu’est l’objet de l’enseignement, pas uniquement le temps du terrain.
D’autres expériences ont montré la portée pédagogique de cet enseignement par la pratique. Celui-ci a déjà été testé au département de sociologie de l’université de Chicago dans les années 1950 lors du Field Training Project, première tentative de formaliser une pédagogie de l’enquête de terrain impulsée par Everett Hughes (2). En France, après les expériences faites sous la direction de Jean-Michel Chapoulie dans les années 1970 à Vincennes-Saint Denis (3), c’est le département de sciences sociales de l’Ecole Normale Supérieure de Paris qui a systématisé ce type de pratique. Cela fait près de trente ans qu’y sont organisés des stages de terrain. Étant, pour l’une (Martina Avanza), issue de cette formation et, pour l’autre (Stéphane Beaud(4)), professeur dans ce département, nous nous inscrivons clairement dans cette tradition pédagogique.
Le but de ce module professionnalisant est de rendre compte de nos expériences, qui ne sont pas identiques. En effet, l’une enseigne dans un master de science politique où le stage suit une thématique précise qui change chaque année (« Les militantismes », « Les demandeurs d’asile et leur encadrement », « Les rapports au politiques des classes populaires »), alors que l’autre enseigne dans un master de sciences sociales où le stage a une unité de lieu, mais pas de thème. Mais, au delà de nos pratiques, il s’agit surtout de se confronter à d’autres façons de faire. Si les lieux d’échange sur la recherche existent, il est rare de partager autour des pratiques pédagogiques. Ce module voudrait combler ce manque. Des collègues vont alors venir parler des stages qu’ils animent dans leur université respective. Il s’agit de Françoise de Barros, Maîtresse de conférences à l’Université de Paris 8 où des stages sont organisés pour un public plus jeune (étudiants de licence). De Choukri Hmed, maître de conférences à l’Université de Paris-Dauphine, où, pour la première fois cette année, un stage de terrain a été mis en place. Dans ce cas, contrairement au « modèle » ENS, le stage se fait à proximité du lieu de vie des étudiants. Ce stage n’impliquant pas de déplacement important (donc pas de frais d’hébergement), il s’agit d’une formule moins couteuse et pour cela peut-être plus facilement exportable. Enfin, Anne Bory, Eric Darras et Alexandra Oeser nous présenterons leur expérience du stage de terrain organisé à l’IEP de Toulouse et les difficultés qu’ils ont rencontrées. Ces enseignants ont suivi, avec différentes promotions de l’IEP de Toulouse, la fermeture de Molex à Villemur sur Tarn et les conflits sociaux qu’elle a engendrée. Les difficultés bureaucratiques rencontrées pour pérenniser cette expérience les amènent aujourd’hui à déposer un projet ANR pouvant financer l’enquête. La dimension pédagogique que peuvent prendre des enquêtes financées par l’ANR (sans être de « véritables » stages) sera aussi évoquée, notamment via l’expérience de Gilles Laferté, Julian Mischi et Nicolas Renahy à l’INRA, qui ont donné à l’ANR « Encadrement et sociabilité des mondes ruraux (1960-2006) » une dimension pédagogique en amenant des étudiants et doctorants avec eux sur le terrain.
Nous serons bien entendu heureux de pouvoir écouter d’autres collègues à propos d’autres expériences.
Etant attachés à cette forme pédagogique particulière qu’est le « stage de terrain », nous espérons également, en rendant compte de ces différentes façons de faire, susciter des vocations auprès de collègues, d’autant plus que nous croyons que les stages de terrain correspondent à des besoins étudiants. En effet, alors que les étudiants et doctorants en science politique sont des plus en plus nombreux à faire des mémoires ou des thèses dont l’un des dispositifs, voire le dispositif principal, est l’enquête ethnographique, aucun enseignement (à des rares exceptions près) ne leur est proposé sur le sujet.
Notes
1/ Howard Becker, Les ficelles du métier, Paris, La Découverte, 2002.
2/ Daniel Cefaï, « Faire du terrain à Chicago dans les années cinquante. L’expérience du Field Training Project », Genèses, n. 46, 2002, pp 122-137.
3/ Jean-Michel Chapoulie, « Enseigner le travail de terrain et l’observation : témoignage sur une expérience (1970-1985) » Genèses, n. 39, 2000, pp.138-171.
4/ Stéphane Beaud et Florence Weber, Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte 2003. Ce manuel est directement issu de l’expérience d’encadrants de stage de leurs auteurs.
Programme du module
Liens utiles
Les stages de terrain à Paris 8 :
http://www.univ-paris8.fr/sociologie/?tag=stage-de-terrain
Le stage organisé à Lourdes en 2009 pour les étudiants en sociologie des religions de l’Université de Lausanne :
http://www.unil.ch/issrc/page80231.html
http://podcast.unil.ch/podcast/ftsr/09_lourdes_terrain/lourdes-d.m4v
Bibliographie (très succincte) sur l’importance croissante des méthodes ethnographiques en science politique
- Auyero (Javier), Joseph (Lauren) et Mahler (Matthew) (eds.), 2007. New Perspectives in Political Ethnography, New York, Springer.
- Baiocchi (Gianpaolo) et Connor (Brian), 2008. « The Ethnos in the Polis: Political Ethnography as a Mode of Inquiry », Sociology Compass, 2/1: 139–155.
- Revue Française de Sciences Politiques (2007), numéro thématique « Enquêter en milieu difficile », vol. 57, n° 1.
- Schatz (Edward) (ed.), 2009. Political Ethnography : What Immersion Contributes to the Study of Power, Chicago, CUP.
- The Cronicle of Higher Education du 21 septembre 2009 : « Political Scientists Get Their Hands Dirty. Scholars in the discipline, taking their cue from anthropologists, try fieldwork ». http://chronicle.com/article/Political-Scientists-Get-Th/48434/
Ethnographic methods of inquiry are gaining stronger foothold in political science, in French as in the U.S., but students rarely have the opportunity to learn how to do ethnography. Of course, fieldwork it’s impossible to teach in a classroom, but that doesn’t mean that ethnography is unteachable, as some scholars think. To teach ethnography, teachers need to go, for at least a week, in a place different from where they live to do fieldwork with their students (in our case master students): they practice interview and observations (participant and not) with them, discuss with them what they saw and heard during individual and collective debriefings. We call this empirical form of teaching “ethnographic training courses”. This panel would like to present this pedagogical method that both the organizers practice in their own university. But we also want to compare our experiences with our colleagues who also organize ethnographic training courses.
Program:
Session
2 septembre 2011
8h45-10h15
IEP de Strasbourg (Amphi 324)