Section Thématique 16
Leadership et « entrepreneurs »
dans l’action publique
Policy leadership and policy
« entrepreneurs »
Responsables
Laurie Boussaguet (Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines)
Sophie Jacquot (Centre d’études européennes de Sciences Po)
Yves Surel (Université Paris 2)
Présentation scientifique
Dates des sessions
Programme
Résumés
Participants
Si l’ensemble des travaux en analyse des politiques publiques ont toujours souligné l’existence d’acteurs-clés, identifiés comme tels en raison de leur rôle décisif dans la fabrique des politiques publiques (les médiateurs du référentiel, l’entrepreneur des fenêtres d’opportunité, les acteurs marginaux-sécants de la sociologie des organisations, les élites au pouvoir, les membres des coalitions de cause, les traducteurs, etc.), ces mêmes recherches ont rarement reposé sur la recherche d’outils d’analyse transversaux et sur des études empiriques systématiques. Or, les évolutions des formes mêmes de l’action publique (dimension participative, émergence des profanes, présidentialisation des processus de décision, etc.) invitent à s’interroger de manière plus rigoureuse et ciblée sur ses acteurs individuels et collectifs, dont le poids est considéré comme crucial à une étape ou l’autre de l’élaboration et de la mise en œuvre des politiques publiques.
Plusieurs questions préalables et
non exhaustives peuvent contribuer à susciter une analyse de ces acteurs.
Peut-on déterminer certaines caractéristiques, dynamiques et configurations
institutionnelles propres à de tels acteurs ? S’agit-il toujours des mêmes types d’acteurs ? Quelles
transformations sont-elles isolables du point de vue de leurs ressources et de
leurs répertoires d’action ? Comment certains d’entre eux ont-ils pu s’adapter
au changement de contexte (transnationalisation, européanisation,
décentralisation, etc.) d’élaboration, de production et de mise en œuvre de
l’action publique pour conserver leurs positions d’influencer de façon
décisive les contenus et directions de l’action publique ? Quelles sont les
modalités actuelles de leur intégration, interaction, négociation avec les
structures institutionnelles existantes ? Quel est leur rôle dans la
définition et la diffusion des cadres cognitifs et normatifs en mutation ?, etc.
Afin de développer ces interrogations, nous proposons d’organiser notre Section thématique autour de deux grands axes qui correspondront à deux sessions de 2h45 chacune :
Trois questions guideront la structuration de cette première session :
- Comment penser le leadership à une échelle non nationale face au développement des politiques publiques internationales et transnationales (régimes internationaux,régulation transnationale, politiques européennes) ?
- Comment repenser le leadership au niveau national dans ce nouveau contexte de globalisation et d’intégration régionale qui accentue les contraintes pour les Etats ?
- Quel leadership dans des contextes institutionnels moins stabilisés que ceux des démocraties libérales occidentales ?
L’objectif de cette deuxième session sera d’explorer, premièrement, qui sont les acteurs au cœur de l’action publique aujourd’hui et, deuxièmement, comment interviennent-ils ?
- Quelles sont les transformations de la nature des entrepreneurs politiques dans un contexte de brouillage de la frontière public-privé et de multiplication des dispositifs d’ouverture en direction de la société civile (profanes, associations, etc.) ?
- Quelles sont leurs modalités d’action, leurs stratégies et les ressources qu’ils mobilisent pour influer sur la fabrique de l’action publique (activisme judiciaire, action décalée non violente, contre-expertise, usage stratégique de ressources extranationales, recours à internet, etc.) ?
L’interrogation initiale de cette
Section thématique, issue de la sociologie de l’action publique, sera donc
l’occasion de poser des questions plus générales susceptibles d’intéresser
l’ensemble de la science politique.
Public action and policy-making are evolving; policy analysis itself integrates more and more sociological approaches (see the sociological turn in European studies or the change in French from the phrasing ‘analyse des politiques publiques’ to ‘sociologie de l’action publique’). In this context, it seems important to devote some thoughts to analyse the actors of policy-making today and how they have changed: are they still the same kind of actors? Have their resources and repertoires been transformed? How have they adapted to the new context of elaboration, production and implementation of public policy (transnationalisation, Europeanisation, devolution, etc.)? How do they interact and negotiate with existing institutional structures? What is their role in the definition and diffusion of new and changing cognitive and normative frame?, etc.
-
How
to analyse political leadership on a non-domestic level in the light of the
emergence and development of international and transnational public policies
(international regimes, transnational regulation, European policies)?
-
How to analyse political leadership at
the domestic level within this new context of globalisation and regional
integration, which increases constraints and pressure on the states?
- What type of leadership in less stabilised institutional context, compared to that of western liberal democracies?
-
What
are the transformations of the essence of policy entrepreneurs in a context of
blurring of the public-private space and of expansion and diffusion of
techniques aimed at opening the policy process to civil society (lay people,
NGOs, etc.)?
- What are the modes of action, strategies and resources used by policy entrepreneurs to have an influence on policy-making (cause lawyering, non-violent action, counter-expertise, strategic use of extranational resources, etc.)?
Les travaux de la Section Thématique se dérouleront sur les sessions suivantes :
Session 1 : 31 août 2011 13h45-16h30
Session 2 : 1er septembre 2011 8h45-11h30
Voir planning général...
Lieu : Institut Le Bel (Amphi 2)
Session 1
Laurie Boussaguet (UVSQ), Sophie Jacquot (CEE, Sciences Po), Yves Surel (Paris 2)
Introduction générale : leadership et nouveaux « entrepreneurs » dans l’action publique
Fani Kountouri (Centre national des recherches en sciences sociales, Grèce)
Leadership politique et crise économique en Grèce. Vers l’internalisation et la centralisation de l’action publique ?
Lise Monneraud (SPIRIT, Sciences Po Bordeaux)
Les entrepreneurs de la santé : quelles positions stratégiques pour quelles formes de leadership dans l’action publique ?
Elodie Marie Bordat (CHERPA, IEP Aix-en-Provence)
Mode de mobilisation et cooptation : les trajectoires d’acteurs de politique publique en Amérique latine
Session 2
Henri Bergeron (CSO, Sciences Po), Patrick Castel (CSO, Sciences Po), Etienne Nouguez (CSO, Sciences Po)
L’art du décloisonnement : quand des entrepreneurs privés entendent promouvoir un programme d’action publique
Nathalie Berny (SPIRIT, Sciences Po Bordeaux)
Les entrepreneurs de coalition : développer des actions et un discours communs pour agir à Bruxelles
Hélène Caune (Centre d'études européennes de Sciences Po)
Le rôle des experts académiques entre courtiers politiques et courroies de transmission des cadres européens : le cas des politiques de françaises de l’emploi
Caroline Frau (CESSP/CRPS, Paris 1)
Les nouvelles modalités d’action des buralistes face à la politique de lutte contre le tabagisme
Session 1
Fani Kountouri (Centre national des recherches en sciences sociales, Grèce)
Leadership politique et crise économique en Grèce. Vers l’internalisation et la centralisation de l’action publique ?
Nous proposons d’examiner l’émergence des nouvelles formes de leadership politique lors de la conjoncture de la crise économique en Grèce. Comment penser à la fois les modes de mobilisation et les ressources dont jouissent les acteurs politiques sous une telle contrainte qui pousse vers le traitement du problème dans le contexte international? Nous soutenons que la mobilisation du groupe dirigeant du gouvernement du Parti Socialiste et plus spécialement du premier ministre s’inscrit sur un double registre. La mobilisation à l’intérieur du pays prend la forme des réformes et des mesures qui restructurent le cadre économique et sociale existants : elle est soutenue par une structure de gouvernance centralisée. La mobilisation à l’extérieur prend la forme des rencontres et des alliances qui aboutissent au mémorandum sur l’économie signé avec le Fonds monétaire international, la Commission Européenne et la Banque Centrale Européenne. Nous témoignons d’une extraversion sans précédent aux répertoires d’action du premier ministre qui désigne à la fois un traitement des problèmes intérieurs dans une arène supranationale (soutenue par l’existence d’une perception internationalisée de la politique intérieure) et la formation des comités des conseillers étrangers (soutenant une structure centralisée autour du leader du pays dans le traitement des politiques publiques).
Political leadership and economical crisis in Greece.
Towards the internalisation and the centralisation of public action ?
We propose to examine the emergence of new forms of political leadership during a non-routine conjuncture, namely the economic crisis in Greece. Our purpose is to examine both the forms of mobilization and the resources that enjoy political actors under such a constraint that addresses the problem in the international context. The mobilization of the group leader of the Socialist Party government, and precisely of the Prime Minister fits on a double register. Government’s mobilization within the country takes the form of reforms and measures in order to restructure the existing social and economic framework: this mobilization is supported by a centralized governance structure. Mobilization outside the country takes the form of meetings and alliances that lead to the memorandum on the economy signed with the International Monetary Fund, the European Commission and the European Central Bank. We witness an unprecedented extraversion in the repertoire of action of the Prime Minister: this type of action refers to the treatment of domestic problems in a supranational arena (supported by an internationalized perception on domestic policy) and the formation of foreign advisers Committees (supporting by a centralized structure around the leader of the country in the treatment of public policy).
Lise Monneraud (SPIRIT, Sciences Po Bordeaux)
Les entrepreneurs de la santé : quelles positions stratégiques pour quel leadership dans l’action publique ?
L’action publique de santé connaît des transformations de ses organisations comme de ses référentiels et logiques d’action légitimes, ce qui pose la question d’un changement de leadership : est-il aux mains de nouveaux acteurs ou conservé par les tenants traditionnels de l’autorité, les médecins ?
L’observation de l’action locale montre que certains médecins modifient leurs façons de faire et même de concevoir leur activité dans la société. En rénovant leurs pratiques professionnelles, ils rénovent aussi l’action collective et renouvellent leur leadership historique. Ils se posent en entrepreneurs de l’action publique, au-delà de leur exercice individuel.
Parallèlement les collectivités locales interviennent dans le secteur en retraduisant la santé à partir d’autres compétences dont elles ont la charge, donnant de nouvelles formes à l’action publique. Mais elles adoptent une posture stratégique de subsidiarité, ne cherchant pas à imposer un nouveau paradigme d’intervention mais trouvant justement une position légitime par rapport au modèle traditionnel. Elles se présentent comme des facilitateurs, des soutiens pour les pratiques des acteurs spécialisés. Or faciliter l’action signifie aussi coordonner, réunir des partenaires hétérogènes. Ces acteurs, devenant ainsi un rouage clef de la coopération locale, construisent aussi une forme de leadership, leadership de médiation.
Health entrepreneurs: what strategic position for what leadership in public policy?
Health policy is undergoing changes concerning organizations but also paradigms and repertoires of legitimate interventions. This raises the question of leadership: is it held by new actors or retained by those who have traditionally had authority, i.e. physicians?
Field observation reveals that some physicians modify their ways of doing and even theirs ways of seeing their activities in society. By renewing their professional practices, they also renew collective action and their historical leadership. Thus, beyond their individual activities, they are entrepreneurs in public policy.
Parallel to this, local authorities intervene in the sector by translating health from other sector prerogatives they have. Thereby they give new forms to health public policy. But those authorities voluntarily adopt a strategic subsidiary position, as they do not seek to impose a new paradigm for collective intervention. Precisely they legitimate position is defined in relation to the traditional model. They adopt a posture of “facilitators”, support for specialized actors. Yet, facilitate also means to coordinate, to gather heterogeneous partners. So those actors become a key ingredient for collective action and they also build a specific form of leadership, mediation leadership.
Elodie Marie Bordat (CHERPA, IEP Aix-en-Provence)
Mode de mobilisation et cooptation : les trajectoires d’acteurs de politique publique en Amérique latine
À travers quels processus des acteurs engagés dans la politique culturelle sont-ils cooptés par certains partis politiques en Argentine et au Mexique pour intégrer les institutions et l’appareil administratif ? Afin de répondre à cette question, nous analyserons les trajectoires, les discours, les répertoires d’action et les facteurs de mobilisation d’acteurs politiques issus de la société civile ayant une influence sur le contenu des politiques culturelles au Mexique et en Argentine. Nous comparerons également les espaces où ils exposent leurs idées. À partir de matériaux empiriques (observations participantes et entretiens non-directifs), nous analyserons pourquoi et comment certains d’entre eux sont cooptés par l’administration publique pour devenir des « artistes-fonctionnaires » ou des « chercheurs-fonctionnaires ». Nous interrogerons plusieurs approches théoriques sur la participation des acteurs aux politiques publiques (Cobb et Elder, 1971 ; Kingdon, 1984 ; Baumgartner et Jones, 2005). Nous verrons enfin en quoi les processus de cooptation des élites intellectuelles et artistiques diffèrent ou non dans les deux pays analysés.
Mobilisation and cooptation: paths in life of public policy actors in Latin America.
Through which processes are cultural policy actors co-opted by particular political parties in Argentina and Mexico to integrate institutions and administrations? To answer this question, we analyze paths in life, narratives, action repertoires and factors of mobilisation of policy actors from civil society who have an influence on the content of cultural policies in Mexico and Argentina. We also compare the spaces (arenas?) in which they expose their ideas. With empirical material (participant observation and semi-directive interviews), we analyze why and how they may be co-opted by public administrations to become “civil servant artists” or “civil servant researchers”. We draw from several theoretical approaches on the participation of public policy actors (Cobb et Elder, 1971; Kingdon, 1984; Baumgartner et Jones, 2005). Finally, we compare the cooptation processes of intellectual and artistic elites in Mexico and Argentina.
Session 2
Henri Bergeron (CSO, Sciences Po), Patrick Castel (CSO, Sciences Po), Etienne Nouguez (CSO, Sciences Po)
L’art du décloisonnement : quand des entrepreneurs privés entendent promouvoir un programme d’action publique
L’étude de la genèse et du développement d’un programme français de prévention de l’obésité infantile permet d’interroger une figure de nouveaux entrepreneurs politiques. Les promoteurs de ce programme, qui proviennent du secteur privé à but lucratif, s’apparentent à la figure de l’entrepreneur tel que différents travaux en sociologie économique l’ont récemment décrite : des acteurs qui tentent de décloisonner les différents univers de valeurs aux frontières desquels ils évoluent, et de les recombiner dans de nouvelles associations valorisables (Stark, 2009 ; Zalio, 2010). Nous fondant sur les archives du programme et sur des entretiens approfondis avec les acteurs qui ont participé au développement de ce programme depuis le début des années 1990 (élus locaux, cadres de l’entreprise, professionnels de santé et de l’éducation impliqués), nous retracerons, dans un premier temps, les trajectoires, mêlées, de ce programme et de ses promoteurs, qui appartiennent à des univers très différents, tels que la médecine, le marketing social et la communication. Dans un deuxième temps, nous aimerions montrer en quoi ce programme procède de logiques d’hybridation très originales entre public et privé tant dans la construction des outils de gouvernement que dans la mise en œuvre et le financement de la politique de prévention en santé publique et nous interroger sur ce que ces logiques font à la nature du bien public (ici, la santé publique) qu’il entend produire.
The art of cutting across barriers: when private entrepreneurs try to promote a public health program
The recent genesis of a French program for preventing childhood obesity makes it possible to study a new kind of political entrepreneurs. The promoters of this program, who all belong to for-profit institutions, share some features with the business entrepreneur recently defined by economic sociologists: they are a kind of actors able to cut across the barriers between different worlds of values and to recombine them into valuable outcomes. We studied archives of the program and conducted interviews with actors who took part in its development since the beginning of the 1990s (elected representatives, firm managers, health professionals, teaching and training professionals). We first describe the intricate trajectories of this program and its promoters, who came from very diverse social worlds, such as medicine, social marketing and communication. Then, we try to show that this program is made of genuine logics of hybridization between public and private, be it when it comes to its governing tools or to the implementation and funding of the preventive policy it advocates. Finally we study what these logics do to the nature of the public good it produces.
Nathalie Berny (SPIRIT, Sciences Po Bordeaux)
Les entrepreneurs de coalition : développer des actions et un discours communs pour agir à Bruxelles
Depuis la fin des années 1990, on assiste à des recompositions d’alliances entre organisations non gouvernementales (ONG) européennes. Celles-ci coopèrent désormais sur des enjeux différents de leurs thèmes habituels d'intervention afin de peser sur l'agenda institutionnel de l'Union européenne. Le terrain européen et l'objet ONG sont propices à l'étude des phénomènes de coalition. Comment des collectifs européens, dont la légitimité à représenter des effectifs nationaux est souvent questionnée, voire contestée, parviennent-ils à coopérer? Ces regroupements ont-ils une dimension exclusivement instrumentale ? Reposent-ils également sur des valeurs et significations partagées, ce qui reste souvent un défi pour l'action collective à Bruxelles? La coalition est-elle un mode d'action efficace pour ces groupes? Cette communication fera du concept d'entrepreneur le pivot de l'analyse pour éclairer ces différents aspects. Il s'agit ainsi de rendre compte des conditions d'émergence et de l'évolution de coalitions qui réunissent des ONG mobilisées par des causes diverses. À partir de la sociologie des mouvements sociaux et de l'analyse des politiques publiques, l'approche développée réintroduira les concepts d'entrepreneur de normes et d'entrepreneur de mobilisation pour montrer que l'action collective repose sur des compromis entre organisations en ce qui concerne les priorités d'action, mais également les ressources organisationnelles à y consacrer.
Coalition entrepreneur: building common discourses and strategies to act collectively in Brussels
Since the end of the 90s, European non-governmental organisations (NGOs) have regrouped
and formed new alliances. In so doing, NGOs were trying to gain autonomy from the agenda of the European Union institutions. These restructurations are relevant to study the phenomenon of coalition-building in a multilevel context of policy-making. Mobilizing and representing national constituencies remain a difficult task for such organizations, which challenge their legitimacy. Moreover, they often have to deal with their absence of common understandings and values when cooperating. How do European NGOs manage to work together? Are NGOs coalitions nearly instrumental or do they also share common values? When is joining force an effective mode of action for such groups? The concept of entrepreneur is useful to explain both the setting-up and the evolution of NGOs coalitions, thus addressing these different questions. By combining insights from social movement studies and public policy analysis, this paper will reintroduce the concepts of mobilisation entrepreneur and norm entrepreneur in order to show that collective action rests on compromises made by organisations both as to their priorities and as to the organisational resources they are ready to mobilize to reach their goal.
Hélène Caune (Centre d’études européennes de Sciences Po, Paris)
Le rôle des experts académiques entre courtiers politiques et courroies de transmission des cadres européens : le cas des politiques de françaises de l’emploi
Depuis le début des années 1990, les politiques de l’emploi françaises ont été marquées par une tendance qui, sans remettre en cause les typologies d’Etat providence, trouble le modèle français.
Cet article s’intéresse au rôle des experts académiques dans les débats politiques qui ont entouré ces réformes. Il montre que l’Union européenne – traditionnellement peu étudiée par les recherches sur les changements de l’Etat providence et des politiques sociales – a renforcée le rôle des experts académiques dans les débats politiques autour des politiques de l’emploi.
Si l’on considère que les politiques de l’emploi regroupent, d’une part, les politiques de lutte contre le chômage et, d’autre part, les politiques du marché du travail, les politiques françaises des vingt dernières années ont connu des évolutions importantes. Dans le premier cas (politiques de lutte contre le chômage), la politique de traitement social du chômage et l’incitation au retrait d’activité ont été remplacées par une logique de réinsertion volontariste des chômeurs. Dans le deuxième cas (politique du marché du travail), la logique assurantielle du traitement du chômage (dite politique passive du marché du travail) a été affaiblie par la tendance à l’activation des politiques de l’emploi. Par ailleurs, la politique de baisse du coût du travail entamée depuis le début des années 1980 se poursuit et est accompagnée par la flexibilisation des contrats de travail depuis le début des années 2000.
Pour expliquer ces changements, les variables extérieures à l’Etat (principalement l’Union européenne, mais aussi l’OCDE), sont rarement étudiées pour elles-mêmes de manière systématique. Pourtant, les transformations des politiques françaises répondent aux demandes européennes, alors même que l’UE n’a pas les compétences exécutives nécessaires à l’imposition formelle des normes qu’elle définit.
Cet article montre que l’évolution des politiques françaises de l’emploi a été accompagnée par le rôle croissant des experts académiques dans les processus de légitimation des réformes. Différents experts ont non seulement bénéficié de nouvelles ressources européennes, mais ont aussi été mobilisés par les hommes politiques comme par les syndicats, pour légitimer des idées politiques. Les experts impliqués par le gouvernement (de manière plus ou moins institutionnalisée) ont parfois joué le rôle de courtiers en politique (policy-brokers). C’est le cas dans le débat français sur la flexibilisation des contrats de travail, qui a démarré avec une proposition de contrat unique (Cahuc et Kramarz, 2000) et s’est prolongée avec plusieurs réformes ratées (le Contrat Première Embauche et le Contrat Nouvelle Embauche) pour finir par flexibiliser les règles de l’embauche et de la séparation entre l’employeur et l’employé. Dans le cas de la réinsertion des chômeurs, les économistes et spécialistes des marchés du travail ont pu s’appuyer sur les cadres et les modèles définis par l’Union européenne. En retour, les leaders politiques (i.e., le Président Sarkozy) ont souvent mobilisé les experts et les comparaisons nationales, pour légitimer les réformes de flexibilisation et d’activation.
Malgré l’ambiguïté de ces cadres, un certain nombre d’acteurs a pu faire évoluer le débat sur les contreparties de l’assurance chômage et la sécurité des salariés. La thèse développée dans cet article repose sur l’analyse de différents types de discours sur les politiques de l’emploi: politique, médiatique, administratif, syndicaliste et ‘scientifique’.
Ainsi, l’article montre que les modalités d’action, les stratégies et les ressources des experts ont été multipliées et soutenues par les activités européennes en la matière, mais aussi que les leaders politiques ont utilisés des ressources spécifiques pour légitimer les processus de réformes.
The role of academic experts in the French political debates over employment policy: between policy-brokers and conduits of European activities
Since the early 1990s, the development of French employment policies has questioned the theoretical typologies of welfare systems, without necessarily completely challenging it.
This articles focuses on the role of academic experts in the political debates that surrounded the French employment policy reforms of the two last decades. It shows that the European Union – which is often ignored in the political science literature on welfare and social policy changes – has reinforced the role of academic experts in the employment policy decision-making process.
If one considers that employment policies can be distinguished among, on the one hand, policies aimed at reducing unemployment, and, on the other hand, labor market policies, French employment policies have been importantly transformed in the last two decades. In the first case (policies aimed at reducing unemployment), the social treatment of unemployment, as well as labor-shedding strategies have been undermined by a logic of insertion on the labor market (‘make work pay’). In the second case (labor market policies), the insurance logic (known as a passive labor market policy) has been counterbalanced by the activation of labor market policies. The reduction of labor costs that started in the 1980s have been maintained but complemented by the flexibilization of labor law since the early 2000s. In short, the French continental model has been tinted of liberal principles.
To explain such changes, the impact variables external to the state (especially the European Union, but also the OECD) are rarely systematically studied. Yet, the evolution of the French employment policy is in line with European pronouncements and demands, despite the lack of executive competences of the EU in that field.
This article shows that the evolution of French employment policies has been accompanied by the increasing role of academic experts in the process of legitimating the reforms. Different experts have not only beneficiated of new European resources, but have also been mobilized by political leaders, and trade unions, to legitimize their ideas. The experts involved in organizational structures that depend on the government – or who have been mobilized by the government – acted as ‘policy-brokers’ in the debate on the flexibilization of labor law. Even if the 2000 Single Contract proposition has been abandoned, political leaders have been engaged in the implementation of reforms aimed at the flexibilization of employment contracts. The reforms failures of the mid-2000s (Contrat Première Embauche and Contrat Nouvelle Embauche) have nevertheless been replaced by flexibilizing frames. In the case of ‘make work pay’ strategies, economists and specialists of labor markets have been supported by (and have relied on) European frames. In return, political leaders (i.e., President Sarkozy) have relied on the expertise mobilized to enhance the legitimating process of the reforms.
Despite the ambiguity of European frames in the employment policy field, academics have contributed to the evolution of political debates on the activation of labor market policies and workers security. The thesis developed in this article relies on an analysis of different discourses: political, media-related, administrative, trade unionist, and ‘scientific’.
Thus, the article shows that the modes of action, strategies and resources of academic experts have been reinforced by European activities in the field, but also that political leaders of successive governments have used academic expertise to legitimate the reforms process.
Caroline Frau (CESSP/CRPS, Paris 1)
Générations professionnelles, générations militantes et transformation des répertoires d’action. Les nouvelles modalités d’action des buralistes face à la lutte contre le tabagisme.
La question des formes d’intervention des acteurs dans l’action publique permet de croiser l’étude des politiques publiques à celle du changement générationnel. En ancrant les générations d’acteurs qui participent à la construction des politiques publiques dans une histoire sociale individuelle et collective, dans des expériences socialisatrices et des politiques institutionnelles particulières, l’analyse générationnelle donne des clés de compréhension de la modification des modalités d’action, des stratégies et des ressources des acteurs mobilisés. L’objet de cette communication est d’analyser de manière diachronique l’organisation professionnelle des buralistes afin de retracer l’évolution de ses membres et de ses structures dans une période d’intensification de la lutte contre le tabagisme (1976-2008). Le renouvellement des membres de la profession dans les couches intermédiaires de la société et la sélection des représentants sur des critères de compétences participent à la professionnalisation de la structure syndicale et à la mise en place d’une expertise juridique et économique pour défendre les intérêts de la profession. Etudiée au niveau des acteurs, l’analyse d’une politique publique montre le poids de la dimension générationnelle dans les luttes pour sa définition et son application.
Professional generations, activist generations and changes in the social-movement repertoire. Tobacconists new modes of action in the fight against tobacco addiction.
The issue based on the modes of action used by policy entrepreneurs provides the link between the study of public policy and sociology of generations. By anchoring generations of tobacco players involved in the construction of public policy in a social history of individual and collective experiences, in socializing experimentations and specific institutional policies, generational analysis provides keys to understanding the changing modes of action, strategies and resources of the mobilized players. This contribution aims at analyzing, in a diachronic way, the organization as a trade union of the tobacco professionals in order to track the evolution of its members and its structures in a period of increasing pressure in the fight against tobacco addiction (1976-2008). The renewal of the members of the tobacco professionals from the middle class and the selection of its representatives based on competency criteria jointly participate to the professionalization of the trade union structure and to the implementation of a legal and economic expertise in order to defend the interest of the tobacco activity. The analysis of a public policy has been performed at the level of the policy entrepreneurs shows the weight of the generational dimension within the fight for its definition and implementation.
BERNY Nathalie n.berny@sciencespobordeaux.fr
BORDAT Elodie Marie elodie.bordat@yahoo.fr
BOUSSAGUET Laurie laurie.boussaguet@uvsq.fr
BERGERON Henri h.bergeron@cso.cnrs.fr
CASTEL Patrick patrick.castel@sciences-po.fr
CAUNE Hélène helenecaune@gmail.com
FRAU Caroline caroline.frau@gmail.com
JACQUOT Sophie sophie.jacquot@sciences-po.fr
KOUNTOURI Fani fankoun@hotmail.com
MONNERAUD Lise lmonneraud@yahoo.fr
NOUGUEZ Etienne e.nouguez@cso.cnrs.fr
SUREL Yves yves.surel@aliceadsl.fr