Section Thématique 22

Des politiques d’égalité aux politiques de l’identité : parité, diversité, intersectionnalité
From Equality Policies to the Politics of Identity. Parity, Diversity, Intersectionality  

Responsables

Maxime Forest (Université Complutense de Madrid) mforest@cps.ucm.es
Réjane Sénac-Slawinski (CNRS / Centre Maurice Halbwachs EHESS-ENS) rejane.senac-slawinski@ens.fr

Présentation scientifique Dates des sessions Programme Résumés Participants

 

Présentation scientifique

Dans un contexte de promotion d’une politique antidiscriminatoire globale par l’Union européenne, nombreux sont les travaux (Rees, 1999, Rubery, 2002 ; Squires, 2005 ; Woodward, 2005 ; Stratigaki, 2008) qui questionnent les enjeux de l’intégration – voire, la dilution - de l’égalité des sexes (gender mainstreaming) dans l’égalité pour tous (diversity mainstreaming). L’inclusion en 2006 du « sexe » parmi les motifs de discrimination énoncés par l’article 13 du traité d’Amsterdam (1997) et le choix de la Commission européenne de faire de l’année 2007 « l’Année européenne de l'égalité des chances pour tous » ont pu en effet être analysés comme le passage à une conception « additionnelle » de la lutte contre les discriminations (Shaw, 2004 ; Lombardo, Verloo, 2009). Or la question se pose de savoir en particulier si les différentes sources d’inégalités sont considérées de manière séparée, sous le registre de l’identité, ou si elles sont abordées au prisme de leurs intersections, dans une perspective transversale (Squires, 2008).
Le terme d’intersectionnalité, traduction française de l’intersectionnality introduite dès les années 1980 par des universitaires américain-e-s (cf. Crenshaw, 1990), fait cependant encore figure de néologisme et les expressions discriminations croisées ou multiples (Falquet, Hirata, Lautier, 2006 ; Lanquetin, 2009), consubstantialité ou articulation des rapports sociaux (Kergoat, 2007) lui sont préférées. Toutefois, comme le souligne la juriste Marie-Thérèse Lanquetin, « les distinctions faites pour caractériser la discrimination multiple, ou multicritères, appellent des réponses différentes. Ce n’est pas la même chose de parler d’une succession de discriminations, d’un cumul de critères discriminatoires ou d’une interaction de critères. (Au niveau européen) le mode de traitement actuel ne cherche pas, en tout cas, à analyser les interactions. Il permet seulement de traiter des dossiers en cherchant le motif à l’origine de la mesure ou le motif qui apparaît le plus facile à démontrer » (2009, 103-104). Cette distinction s’impose également du point de vue analytique, et les travaux récents sur le concept d’intersectionnalité proposent de nombreuses pistes pour appréhender les effets croisés des discriminations multiples ( Lombardo, Meier, 2009 ; Squires, Skeje, à paraître, 2011).

C’est à l’aune de ces débats menés à la fois sur le terrain des études juridiques et de l’analyse des politiques publiques, et qui trouvent leur traduction dans les politiques d’égalité et de lutte contre les discriminations menées au sein de l’UE, qu’il nous semble pertinent d’appréhender la diffusion du vocable de la diversité dans le champ français de l’action publique, Un nombre croissant de travaux soulignent en effet le glissement de la lutte contre les discriminations vers la promotion de l’égalité des chances puis de la diversité (Doycheva, Hachimi Alaoui, 2008 ; Hüet, 2008 ; Geisser, Soum, 2008 ; Michaels, 2009 ; Travail, genre et sociétés, 2009 ; Wievorka, 2009 ; Bereni, Jaunait, 2009). Dans cette perspective, le vocable diversité est utilisé alternativement, voire conjointement, pour désigner la promotion des personnes discriminées sans préciser le critère de discrimination (sexe, âge, origine, orientation sexuelle, handicap…) et prioritairement, voire exclusivement, les personnes dites « issues de la diversité » et également désignées sous l’expression « minorités visibles ».
En écho aux travaux faisant « apparaître la diversité comme un discours fondamentalement dépolitisant : son institutionnalisation condui(san)t généralement à refouler le répertoire conflictuel de l’anti-discrimination, à occulter en dernière instance la question ethno-raciale, et à gommer les rapports de pouvoir entre les groupes majoritaires et minoritaires » (Bereni, Jaunait, 2009, 10), le propos de cette section est donc de politiser le dépolitisant. Pour cela, nous interrogerons le contraste entre la stabilité de la catégorie juridique et politique d’égalité, en particulier appliquée à l’égalité entre les femmes et les hommes, et l’émergence dans le débat politique et économique du terme de diversité qui s’impose dans l’ambiance relativement consensuelle d’une « novlangue » appliquée à la fois à l’action publique et à la gestion des ressources humaines (Barth, Falcoz, 2007 ; Cornet, Laufer, Belghiti, 2009), voire au marketing (Andreani et alii., 2008).
Dans le prolongement des travaux sur la parité et en complémentarité avec les travaux sur l’émergence du terme de diversité, ses usages sociaux et les polémiques concernant sa mesure, il s’agira donc d’interroger l’affirmation selon laquelle la diversité n’est une catégorie ni juridique ni politique pour analyser ses enjeux dans le champ du management public, dès lors que la refonte des politiques anti-discriminatoires est susceptible d’affecter l’ensemble des instruments de l’action publique. A l’instar de la parité, la reconnaissance de la diversité dans l’espace public, pose-t-elle le dilemme de la reconnaissance d’identités et d’une citoyenneté « différenciées » (Kymlicka, 1999, 2001 ; Young, 1990, 2000), ou bien constitue- t-elle une stratégie discursive permettant de traduire dans un registre national les enjeux posés à l’ensemble des sociétés européennes contemporaines ?
S’inscrivant dans le prolongement de groupes de travail organisés dans le cadre de l’ECPR (Belfast, Janvier 2009, Lisbonne, avril 2009 et Budapest, janvier 2011), et du congrès de l’Association espagnole de science politique (Malaga, septembre 2009), cette section entend ainsi clarifier le lien des mutations contemporaines de l’action publique en France, avec le développement d’un traitement conjoint des « discriminations multiples » au niveau communautaire. Afin de décliner ces enjeux relevant à la fois des catégories discursives et des instruments mis en œuvre dans le traitement des discriminations, et des concepts activés par la littérature pour ses saisir de ces évolutions, il sera essentiel de contribuer à dépasser « la confusion conceptuelle entre les causes et les conséquences des inégalités, les principes (égalité) et outils (mixité, parité), les champs de la décision politique et économique, le discours sur les valeurs et celui sur les méthodes (actions positives). » (Junter, 2004, 199-200) Pour cela, ont notamment été encouragées les contributions recourant aux vertus de l’approche comparée ou discutant les différentes articulations posées par la littérature internationale entre ces concepts charnières, ainsi que le recours aux approches sociologiques et cognitives de l’européanisation des politiques publiques (Forest, Lombardo, à paraître, 2011).

Ces questionnements seront abordés dans le cadre de deux sessions.
- La première, intitulée « Discrimination multicritère, intersectionnalité, articulation des rapports sociaux : au-delà des enjeux sémantiques» vise en particulier à éclairer les défis posés tant à l’action publique en faveur de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, qu’aux travaux sur l’action publique et l’action collective autour de ces questions.
- La seconde, sous le titre « Parité, diversité : entre policy et polity », propose d’éclairer les glissements successifs des politiques d’égalité vers des politiques de l’identité, notamment à la lumière des travaux les plus récents sur la parité. Ils seront analysés à travers des programmes d’action (policy) dont les objectifs et les moyens sont l'expression à la fois de configurations politiques et de combats électoraux (politics), et de la conception globale, du « référentiel » qu’il incarne (polity).

This section sheds light on the most recent developments of equality and anti-discrimination policies in France, through the lens of current debates on multiple discriminations in Europe and from an actors-and discourse-centred perspective.
Drawing upon the literatures on the mainstreaming of diversity and the debates on parity in politics, which, in France, unravelled different conceptions of Justice and different framings of public action in favour of gender equality, it also attempts to put recent developments into a broader perspective. In a context of promotion of global antidiscrimination policies by the European Union, the integration – if not the dilution - of gender mainstreaming into diversity mainstreaming is increasingly questioned. The inclusion of "sex" in article 13th of the Amsterdam Treaty (2006) and the choice of the European Commission to make of 2007 " the European Year of the equality of opportunity for all " have thus been analyzed as embodying the shift to an additional conception of anti-discrimination policies (Shaw, 2004 ; Verloo, Lombardo, 2006). Various strands of inequalities are indeed considered separately through the register of identities, which clearly distinguishes from an intersectional perspective (Crenshaw, 1991; Makkonen, 2002; Hancock, 2007) and treated through the register of transversality/mainstreaming (Squires, 2008; Smith, 2005).
Our purpose is to analyze the link between gender equality and the public management of diversity in France. Accepted contributions address how the diffusion of the notion of diversity contributes to shape the tension between equality and identity policies. One of the hypotheses to be discussed in this section is the following: Similarly to parity as it emerged in 1990s to solve the complex relationship between universalism and sexual difference, “diversity” does not constitute a proxy for policy innovation nor a French exception, but merely a discursive strategy to be interpreted in the light of policy transfers from the EU-level and with respect to current debates over the inclusion of various strands of inequality into a same policy strategy.


Sessions

Les travaux de la Section Thématique se dérouleront sur les sessions suivantes :
Session 3 : 1er septembre 2011 13h30-16h15
Session 4 : 2 septembre 2011 15h15-18h

Voir planning général...

Lieu : IEP (salle 212)


Programme

Axe 1 : Discrimination multicritère, intersectionnalité, articulation des rapports sociaux

Discutant : Maxime Forest (Projet QUING / 6e PCRD)

Axe 2 : Parité, diversité : entre policy et polity

Discutante : Réjane Sénac-Slawinski (Centre Maurice Halbwachs (CNRS - EHESS-ENS)-Equipe de Recherche sur les Inégalités Sociales)


Résumés des contributions

Axe 1

Horia Kebabza (Université de Toulouse Le Mirail, groupe SAGESSE) 

Comprendre les privilèges

La plupart des discussions sur les inégalités et les discriminations se concentre uniquement sur les victimes. Cette approche nous masque le fait que chaque fois qu'il y a oppression, il y a des oppresseurs, qui restent le plus souvent invisibles.
Nous souhaitons ici mettre l’accent sur le positionnement social de l’individu (en termes de désavantages ou de privilèges) au sein des multiples rapports de pouvoir qui s’entrecroisent et se renforcent mutuellement.
Dans cette optique, il nous parait intéressant d’inverser le processus consistant à regarder uniquement les victimes, pour nous centrer sur les bénéficiaires de ces systèmes, et leurs privilèges associés (Kimmel & Ferber, 2003). L’objectif est de révéler des normes dominantes et invisibles de la société, dans la mesure où les groupes dominants utilisent les institutions afin de rendre socialement acceptables un certain nombre d’inégalités.
Afin de simplifier la démarche, nous avons essayé de voir comment pourrait se traduire, s’exprimer, l’intersectionnalité au niveau individuel, pour une personne donnée, situé dans un temps et lieu donné. L'accent mis sur la «quotidienneté» ne signifie pas simplement relater des anecdotes. Les expériences partagées, mises en lien avec les données actuelles sur les processus de discrimination et les inégalités deviennent des indicateurs pertinents pour analyser les systèmes sociaux et leur traduction dans les politiques publiques.

Understanding privileges

Most discussions on inequality and discrimination focuses only on the victims. This approach masks the fact that whenever there is oppression, there are oppressors, who are usually invisible.
We wish to emphasize the individual's social position (in terms of privileges or disadvantages) in the multiple power relations that are intertwined and mutually reinforcing.
In this context, we consider interesting to reverse the process of watching only the victims, so we focus on the beneficiaries of these systems and their associated privileges (Kimmel & Ferber, 2003). The aim is to reveal dominant and invisible norms in society, insofar as the dominant groups use the institutions to make socially acceptable a number of inequalities.
To simplify matters, we tried to see how could translate, speak, intersectionality at the individual level, for a person located in a given place and time. The emphasis on "everyday" does not simply means tell stories. Shared experiences that are linked with the current data on the processes of discrimination and inequality become relevant indicators to analyze social systems and their translation into public policy.

Frédéric Edel (Ecole nationale d’administration) 

Le statut de la différence dans les écrits de droit public portant sur l’interdiction de la discrimination

La communication proposée entend mener une réflexion de philosophie politique et juridique à propos des fondements des écrits doctrinaux et des politiques jurisprudentielles relatives à l’interdiction de la discrimination par le droit public. Elle part du constat de l’extrême hétérogénéité des interprétations des dispositions garantissant l’égalité devant la loi et de l’absence de structuration des différentes explications les unes à l’égard des autres. Nous proposerons d’en identifier les causes et tenterons de dresser une typologie des principales interprétations fournies par la littérature de droit public la plus élaborée sur le sujet. Notre propos consiste à faire une analyse du statut théorique conféré à l’idée de différence dans les écrits en la matière, quelles que soient les nombreuses étiquettes et les nombreux aspects sous lesquels elle se présente. Il importera donc d’examiner comment chaque type d’interprétation articule le différent et le non différent. Au final, il semble qu’il existe, d’un point de vue véritablement rationnel, deux alternatives possibles pour penser la différence, soit en faire une notion extérieure à celle d’égalité, soit en faire une notion qui est interne à l’idée d’égalité.

The status of the notion of difference in the public law writings on the prohibition of discrimination

The proposed paper leads a political and legal philosophy analysis of public law writings on the prohibition of discrimination. It first observes the extreme heterogeneity of interpretations of the provisions guaranteeing equality before the law and the lack of structuring of the different explanations regarding each other. We propose to identify the causes of such a disorder and try to develop a typology of the main interpretations provided by relevant public law literature. Our purpose is to make a theoretical analysis of the status conferred upon the idea of difference in each interpretation, whatever the many labels and many aspects in which it arises. It is therefore important to examine how each type of interpretation articulates the "different" and the "non different". From a strictly rational point of view, there seems to be, ultimately, only two possible alternatives for thinking about the notion of difference : to make a external concept to that of equality, or to do a concept that is internal to the idea of equality.

Olivier Philippe (IEP de Toulouse)

Les enjeux de la réactivation de la figure du « boursier méritant »

Cette contribution interroge les politiques publiques d’égalité des chances de l’Education depuis 2006 en s’appuyant sur le cas du programme de Sciences Po Toulouse (16 lycées, 300 élèves) et de son évaluation quantitative et qualitative.
Avec les émeutes de 2005, la diversité des élites devient un problème public. En matière d’éducation, c’est la réactivation de la figure républicaine du boursier méritant qui va servir de base à la définition de l’action publique. Même si les pouvoirs publics ciblent des bénéficiaires bien précis, c’est un critère socioéconomique qui est mis en avant, combiné aux zones d’intervention de la politique de la ville.
La catégorie du boursier construit l’idée de l’existence d’un public défavorisé homogène. Pourtant, la sociologie des bénéficiaires met en évidence que l’établissement, le lieu de résidence, les origines, les professions et niveaux d’études des parents jouent comme des dimensions déterminantes de production des différences. Deux profils de bénéficiaires apparaissent, les élèves de la ségrégation urbaine et ceux de la ségrégation territoriale.
Cette contribution met à jour des inégalités structurelles et des dynamiques discriminatoires dans une population pourtant sensée être homogène. Elle interroge sur les processus de catégorisation de l’action publique (et des sciences sociales) et de leurs usages.

The issues of the revival of the figure of the "deserving grant holder"

This contribution examines Education's public policies related to equal opportunities since 2006. The SciencesPo Toulouse's programme (16 secondary schools, 300 pupils) and its quantitative and qualitative assessments will be used as example.
The riots occurring in 2005 have been partly explained by a lack of diversity among the French élite. Skin colour and birth are acknowledged as roots of discriminations and treated as a public matter. With regards to education, the revival of the republican figure of the deserving grant holder is going to be at the heart of public actions. Even if the authorities target definite grantees, a socio-economic criterion is brought up, united with the eligible areas of urban affairs.
The category grant holder constructs the notion of one homogeneous underprivileged public. However, the grantees' sociology shows that school, place of residence, origin, parents' profession and education level play as determining dimensions in the making of differences. Data analysis allows drawing up two grantees' profiles, pupils from urban segregation and those from territorial segregation.
This contribution brings to light structural inequalities and discriminating dynamics within a population which is nevertheless supposed to be homogeneous. It examines the processes of categorization of public action (and social sciences) and their uses.

Roland Pfefferkorn (Université de Strasbourg, Laboratoire Cultures et Sociétés en Europe) 

Articuler les rapports sociaux. Rapports de classe, de sexe, de racisation
 
Ma communication privilégie le concept de rapport social et insiste sur la nécessité d’articuler les différents rapports sociaux, les rapports de classe et les rapports de sexe, sans oublier les rapports de génération, et, davantage encore, les rapports ethniques, ou plus précisément, les rapports de race ou de racisation. Aucun de ces rapports sociaux n’existe à l’état pur dans le monde social : chacun d’entre eux imprime sa marque sur les autres et, de même inversement, est largement imprégné par les autres. Contre des lectures du monde social univoques dans lesquelles certains auteurs ou courants masquent les rapports de classe, les autres ignorent les rapports de sexe et d’autres encore se refusent à prendre en compte les rapports de race ou de racisation, il s’agit de penser l’ensemble de ces rapports entremêlés. L’objectif est ainsi de mieux rendre compte de la complexité du social. Il s’agira notamment de proposer une définition du concept de rapports sociaux et d’en souligner l’originalité et l’intérêt, notamment quand il a été mobilisé, en articulation étroite avec les rapports de classe, pour penser les rapports de sexe.

Articulate social relations. Class, gender, race relations

My paper focuses on the concept of social relation and emphasizes the need to articulate different social relations, class relations and gender relations, but also generation relations, and, even more, ethnic relations, or more precisely, race relations. None of these social relations exist alone in the social world: each relation left its marks on the others, and similarly vice versa, is largely influenced by others. Against univocal visions of the social world in which some authors or current mask class relations, others ignore gender relations, and others refuse to consider race relations, we have to think together all of these intertwined relations. The aim is thus to better reflect the complexity of the social world. This will include a definition of the concept of social relations and highlight the originality and interest, especially when it was drafted in close articulation with class relations, to think gender relations.

Petra Meier (Universiteit Antwerpen)

Que reste-t-il de la démocratie paritaire si nous la confrontons au concept de l’intersectionnalité ?

La démocratie paritaire est fondée sur l’idée de la nécessité de mettre en avant un concept de citoyenneté rattaché à la reconnaissance du fait que l’humanité est composée de deux sexes. Un point constant de critique concernant l’idée d’une démocratie paritaire est une éventuelle notion essentialiste sous-jacente à cette pensée. Avec la mise en avant du concept dite d’intersectionnalité cette critique se pose d’autant plus, car l’intersectionnalité met en avant l’idée que différentes sources d’inégalité se recoupent et que ce recoupage crée des dynamiques, structures, processus et systèmes d’inégalité autre qu’une simple somme n’aurait pu générer. Partant de la notion d’intersectionnalité, l’idée d’une catégorie de base, telle qu’elle est mise en avant par la pensée de la démocratie paritaire se défend à première vue difficilement. La question du présent papier est : comment l’idée de la démocratie paritaire se défend face au concept d’intersectionnalité, et, dans quelle mesure le concept de l’intersectionnalité met en danger les acquis de la démocratie paritaire ? Afin de pouvoir y répondre, le papier confronte la pensée de la démocratie paritaire à celle de l’intersectionnalité, permettant ainsi d’analyser les enjeux actuels pour une argumentation en faveur d’une égalité des femmes et des hommes en politique.

What will be left of parity democracy once we embrace the concept of intersectionality ?

Parity democracy is based on the idea of the need of a concept of citizenship recognising the fact that humanity is composed of two sexes. A constant criticism regarding parity democracy is that it may contain an essentialist notion. With the rise of the concept of intersectionality this criticism became all the more important, since the concept of intersectionality underlines that different sources of inequality crosscut each other, which creates dynamics, structures, processes and systems of inequality other than a simple summing up of inequalities would generate. Starting from the concept of intersectionality, this idea of a basic category of humanity as it is put centre stage by the concept of parity democracy seems difficult to hold on to. The question this paper tackles is, therefore, how the idea of parity democracy can be maintained taking the concept of intersectionality seriously, and, to which extent the latter puts the acquis of parity democracy in danger? In order to answer this question, the paper confronts the thinking on parity democracy to that on intersectionality, allowing for an analysis of the current challenges for an argumentation in favour of an equality of men and women in politics.

Axe 2

Marion Rabier (Centre Maurice Halbwachs (CNRS – EHESS – ENS), ETT)

La « parité économique » au détriment de l’égalité professionnelle ? Les mobilisations des dirigeantes économiques en faveur des quotas de femmes dans les conseils d’administration des grandes entreprises françaises

L'observation des débats et des argumentaires autour de la loi promulguée en janvier 2011 sur les quotas de femmes dans les conseils d'administration des grandes entreprises nous semble être un terrain pertinent pour interroger « l'hypothèse d'une dépolitisation » des questions d'égalité professionnelle, par l'imposition d'un argumentaire économique et managérial, légitimant la présence accrue de femmes et la mixité des équipes de direction pour « l'avantage économique » que cela représente, au détriment d'une analyse structurelle des inégalités entre les sexes. Trois axes principaux seront développés dans cette communication. Il s'agit dans un premier temps d'interroger le contexte d'énonciation et de production des discours autour de cette loi, ainsi que les formes de mobilisation des femmes chefs d'entreprise en faveur des quotas. Dans un second temps, les débats et les registres argumentaires seront interrogés, en s'attardant sur l'argument managérial et économique, central dans ce débat. Enfin, une comparaison avec la Norvège et l'Espagne, les deux pays européens où une législation contraignante en matière d'accès des femmes aux postes de décision est en vigueur, permettra de mettre en perspective le débat français.

"Economic parity" versus professional equality ? When women entrepreneurs act in favour of quotas on the number of women in the boards of major French companies

Examining debates on the law of January 2011 that aims at imposing quotas on the number of women in management boards of major French companies is a good field-work to question the “depolitization hypothesis” of the professional equality. This debate is legitimizing the increased number of women and the gender diversity of direction boards by the “economic benefit” they represent, by imposing economical and managerial discourses without, nevertheless, offering a structural analysis of sex inequalities. The first questions are raised by the enouncing and production context of the discussion surrounding the law and the mobilizations of women entrepreneurs' organizations. Secondly, the author will analyse the arguments within the debate, in particular the central economic and managerial one. Finally and to widen the debate, this paper will compare the French debate to the Norwegian and Spanish, the two European countries where legal quotas in direction boards have been developed.

Aude Soubiron (Université Paris Dauphine, IRISSO) 

De l’égalité des chances à la diversité ? La politique d’égalité dans l’enseignement supérieur français

La contribution analyse les reformulations du problème des inégalités dans l’enseignement supérieur initiée au cours des années 2000. La dépolitisation de la question aboutit à l’articulation d’une logique procédurale d’égalité des chances à une norme de résultat formulée en terme de diversité. Emerge une catégorie d’action publique éducative fondée sur l’individualisation du traitement des inégalités. L’étude des dispositifs anti-discriminatoires des grandes écoles permet d’analyser les représentations et les pratiques redéfinissant la catégorie.
Dans le sillage de Sciences po et de l’Essec, la plupart des grandes écoles ont instauré des partenariats avec des établissements du secondaire, s’articulant autour de pratiques de tutorat. La définition des catégories visées par les dispositifs se donne à voir dans les processus de sélection des élèves et étudiants impliqués, ainsi que dans le contenu des pratiques de tutorat. Les critères sociaux, ethniques et de genre ne peuvent être compris comme opposés ou spécifiques: ils se combinent selon une logique de plus ou moins grande publicité des dispositifs, et d’articulation à d’autres problèmes internes.
Le caractère conflictuel et structurel de la question des inégalités disparaît au profit d’une vision individualisante et psychologisante. Cette reformulation tient à l’absence d’adversaire et de mobilisation de victime, et à l’articulation à des débats qui ne sont pas politisés selon des logiques d’opposition gauche-droite.

From equal opportunity to diversity ? Equality policy in the French higher education

This contribution analyses how the problem of inequality in higher education is rephrased during the last decade. It shows the link between equal opportunity defined as a procedure and diversity defined as a result norm. This relation is set up through a process of depoliticization of the problem. A new category of education policy is built by individualizing how inequalities are managed. The contribution is based on a study of antidiscriminatory apparatus in French grandes écoles, thus analyzing representations and practices redefining the category.
In the early 2000s, in the wake of Sciences po and Essec, most of the French grandes écoles set up partnerships with secondary schools, most of them being tutoring. The category of public aimed is defined by the selection process of pupils and students involved, and also by the way how tutoring is practiced. Social, ethnic and gender criteria cannot be analyzed as opposed or specific. Indeed, they are combined to each other, more or less publicly and linked to other internal problems of the grandes écoles.
The conflictual and structural aspects of the problem disappear: it is rephrased in terms of individual and psychological questions. This rewording can be explained by the absence of opponent, of victims group in the problem building process, and by the link set up with political debates which are not politicized depending on the classical right-left opposition line.

Alexandre Tandé (Université Libre de Bruxelles – Université de Lille 2) 

Un nouvel instrument d’action publique en Région de Bruxelles-Capitale : le « plan de diversité », ses destinataires et sa capacité d’influence sur les relations de travail

Depuis la fin des années 1990, les pouvoirs publics de la Région de Bruxelles-Capitale affichent leur volonté de lutter contre les discriminations ethniques et raciales en matière d’emploi. Depuis quelques années, un objectif plus flou est toutefois mis en avant : celui de promouvoir la « diversité ».
Faut-il voir dans cette évolution une requalification de l’action publique, afin d’écarter le difficile problème de la discrimination et de ne pas le traiter, tout en prétendant le faire ? Ou, au contraire, un moyen de présenter de manière « positive » l’envers des phénomènes de discrimination, pour susciter l’adhésion la plus large tout en évitant de « stigmatiser » les employeurs ?
Afin de déterminer laquelle de ces deux interprétations est la plus pertinente, nous portons notre regard sur la matérialité de l’action publique, en interrogeant les instruments qu’elle mobilise. Dans le cadre de cette communication, notre analyse portera sur un instrument original, défini et mis en œuvre depuis 2006 : le « plan de diversité ». Il sera envisagé sous deux angles : celui des publics-cibles qui doivent en bénéficier, et celui de la capacité des pouvoirs publics à influer sur les relations de travail au sein des entreprises privées.

A new policy instrument in the context of the Brussels Region: the “diversity plan”, its target groups and its ability to influence labour relationships

By the end of the 1990s, public authorities of the Brussels Region declared their intention to tackle ethnic and racial discriminations on the labour market. However, since the mid-2000s, the main purpose seems to have changed into a promotion of “diversity”, which is a far more vague objective.
Should we consider, that this public policy has been requalified, in order to avoid the difficult question of discrimination, by falsely sending a message that it is tackled? On the opposite, is it a most efficient way of acting, because it does not accuse nor stigmatize the employers?
In order to determine which one of these two hypotheses is the most relevant, we want to focus on the material side of the public policy, and therefore examine it by looking at its instruments. In this paper, our analysis is focusing more particularly on one policy instrument, which has been defined and implemented in the Brussels Region since 2006: the “diversity plan”. Two aspects will be examined: the target groups who are supposed to benefit from this instrument, and also the ability of public authorities to influence labour relationships in firms.

Ivan Chupin (Université de Lille 2 – CERAPS, Aude Soubiron, Université Paris Dauphine, IRISSO) 

L’ethnicisation du marché des entreprises de médias : la « diversité » comme nouvelle contrainte des écoles de journalisme

Cette contribution vise à analyser des dispositifs dits d’égalité des chances comme une transformation en lien avec le monde du travail. Elle s’appuie sur le cas particulier des écoles de journalismes, qui ont été soumises à l’injonction de diversité formulée par le personnel politique, à la fois en tant que grandes écoles formant des élites sociales, et comme fournisseur de main-d’œuvre des entreprises de médias, confrontées à la question de leur « représentativité ».
La question de la sélection des journalistes est assez ancienne dans l’espace des écoles de la profession : elle a été formulée depuis les années 1970 en des termes de « classe sociale ». Or, on constate un basculement majeur à la fin des années 2000 avec la diffusion d’un nouvel impératif ethnique de diversification des recrutements. Des nouveaux acteurs de « la diversité » désignés dans les entreprises vont chercher à imposer leur conception de « la diversité » aux écoles de journalisme.
C’est cette transformation de référentiel que nous souhaiterions ici interroger en montrant comment les écoles sont progressivement devenues des prestataires de diversité au service des entreprises de l’audiovisuel public et comment le marché des écoles a renforcé sa segmentation sous l’effet de logiques ethnicisantes. Nous nous attacherons à expliquer cette spécificité du secteur médiatique où la diversité est pensée et mise en œuvre en termes de résultats et non de procédures.

The Media Market Ethnicized ? “Diversity” as a new constraint for journalism schools

Our contribution underlines the relations between equality apparatus and the way they are generally linked to the labor market. The specific role played by the journalism schools will be analyzed. These schools have to come under the injunction of diversity expressed by the French government. Journalism schools hence tend to turn into diversity providers for the media enterprises.
The selection procedure is a rather former stake in the field of journalism education. In the 70ies, for each recruitment, the main goals were to pay attention to the diversity of social origins of the candidates. In the 2000s, a large shift occured : the new idea is to promote the ethnicization of the recruitment of journalists. In the meanwhile, the media enterprises used training as a new way to control the journalism schools and to enforce their own conception of what they considered as “social diversity”.
We will show how schools became diversity providers for media enterprises. We will explain how the market began more specialized and ethnicized. Hence, we will insist on the fact that , unlike in other economic sectors, diversity is defined and implemented as a way to obtain results and not to create procedures.

David Risse (Université de Laval au Québec)

Les politiques publiques antidiscriminatoires, la diversité sexuelle et la diversification identitaire

Les études intersectionnelles propres à l’interculturalisme québécois parlent peu du profilage sexuel envers les femmes issues de minorités ethnoculturelles et sexuelles, par le majoritaire social. Elles permettent néanmoins de repenser les discriminations de genre entre femmes et hommes et notamment de questionner le « glissement » des politiques égalitaires vers les politiques identitaires ainsi que le « passage » du « nous femmes » à la « diversité sexuelle» et aux subjectivités post-identitaires « queer ». Nous pourrons voir si cette diversification et cette multiplication des politiques publiques antidiscriminatoires ne peut pas trouver autre hypothèse que celle de la dispersion ou de la dépolitisation identitaire. Comment éviter la polarisation entre la rhétorique de la dépolitisation et celle des discours dominants antidiscriminatoires? Si la diversité sexuelle, désormais intégrée aux politiques sexuelles antidiscriminatoires, semble être assimilée à une diversification, peut-on faire comme si ces nouvelles politiques étaient à ce point autres qu’elles ne pouvaient mener l’ensemble des politiques publiques antidiscriminatoires qu’à faire banqueroute? Fausse route ou confusion entre diversification et dispersion identitaires?

Public antidiscriminatory policies, sexual diversity and diversification of identity

Intersectional studies specific to Québec interculturalism hardly deal with sexual profiling against women from ethnocultural and sexual minorities, by the social majority. They nevertheless allow to rethink gender discrimination between men and women, especially when it comes to questioning the « shift » of egalitarian policies towards egalitarian identity policies as well as the « passage » of « we women » to « sexual diversity » and to « queer » post-identity subjectivities. We will be able to see whether this diversification and multiplication of public antidiscriminatory policies can not find some other hypothesis than the dispersion or the politicization of identity. How to avoid polarization between the rhetoric of depoliticization and that of dominant antidiscriminatory discourses? Despite the fact that sexual diversity, now integrated to antidiscriminatory sexual policies, seems to be equated with diversification, can we still pretend that these new policies, however different, could only lead the whole of public antidiscriminatory policies to failure ? Wrong track or confusion between diversification and dispersal of identity?

Fériel Kachoukh (Centre OPALE Observer, Penser, Agir avec les Lois pour l'Egalité)

Les discriminations multicritères à l’encontre des femmes issues de l’immigration sur le marché du travail

Cette communication est issue d’une étude commanditée par la HALDE et le Service des droits des femmes et de l’Egalité. La notion de discrimination multicritère se heurte, à ce jour, en France à un véritable désert conceptuel : absence du corpus juridique de la lutte contre les discriminations et des discours publics et médiatiques, forte ignorance des acteurs sociaux.
Différentes raisons peuvent expliquer cette situation française. Aux difficultés spécifiques de la tradition juridique et des acteurs du droit à penser ensemble, à articuler les concepts d’égalité et de discrimination, répond un certain séparatisme conceptuel et pratique des politiques publiques qui ne se sont pas attachées à combattre les représentations sociales condescendantes, les stéréotypes ethnosexués et misérabilistes qui ont cours sur les trajectoires des femmes immigrées ou issues de l’immigration.
Cette communication s’attachera à présenter les questionnements issus de ce travail et à rendre compte des différentes formes de domination et de mise à distance qui pèsent sur ces parcours de femmes, de la façon dont elles sont perçues et restituées dans les discours croisés des jeunes femmes descendantes d’immigrés et des acteurs associatifs intervenant en appui de leur accès à l’emploi.

Multiple ground discrimination against women of foreign origin on the labour market

This communication is based on the results of a study carried out at the request of the French Equality Body (HALDE) and the Women’s Rights Service of the department of Social Affairs of the French government.
Till now the concept of multiple discrimination has faced an absence of elaboration in France, whether in the legislation repressing discrimination, or in the mediatic and public discourse. It has also been confronted to the ignorance of social partners and social actors.
We will discuss the conceptual difficulties and resistances related to the understanding of the concept of multiple discrimination and to the identification of its manifestations.
In addition too the difficulties which are specific to the French context, multiple discriminations raise the issue of the capacity of lawyers to work with other actors and construct an analytical model that allows an effective articulation in law of the concepts of equality and discrimination with other social realities.
We also question the structural effect of multiple discrimination that creates typical processes of domination and exclusion related to ethnic origin and sex in the area of education, housing and social integration, and we propose an analysis of its translation in the discourse of women and of the institutions which are supposed to accompany them.


Participants

CHUPIN Ivan chupinivan@yahoo.fr
EDEL Frédéric frederic.EDEL@ena.fr
FOREST Maxime mforest@cps.ucm.es
KACHOUKH Fériel feriel.kachoukh@centre-opale.org
KEBAZA Horia hk@autan.org
MEIER Petra petra.meier@ua.ac.be
PFEFFERKORN Roland pfefferkroland@aol.com
PHILIPPE Olivier olivier.philippe@univ-tlse1.fr
RABIER Marion marion.rabier@ens.fr
RISSE David david_risse@hotmail.com
SENAC-SLAWINSKI Réjane rejane.senac-slawinski@ens.fr
SOUBIRON Aude aude.soubiron@wanadoo.fr
TANDE Alexandre alexandre.tande@ulb.ac.be