Section Thématique 32

Faire, défaire les programmes. Coproductions et réceptions des « programmes politiques »
The making of political platforms : production and reception of political platforms in modern democracies  

Responsables

Karim Fertikh (GSPE – IEP de Strasbourg) karim.fertikh@unistra.fr
Mathieu Hauchecorne (CERAPS – Université de Lille 2) mathieu.hauchecorne-2@univ-lille2.fr
  

Présentation scientifique Dates des sessions Programme Résumés Participants

 

Présentation scientifique

En dépit de leur centralité dans la compétition politique, les programmes politiques restent un objet relativement délaissé par la sociologie politique contemporaine à la notable exception du Comparative Manifesto Project de l’ECPR. De plus, s’ils ont pris acte du caractère relationnel des thématiques et propositions portées par les partis, et systématisé l’analyse de leur contenu à travers toute une série d’indicateurs statistiques, les travaux contemporains qui leur sont directement consacrés ne considèrent les programmes que sous la forme d’un produit fini, négligeant, largement, en amont du texte final son processus de production, et en aval les modalités de sa réception et de ses appropriations. Dans le même temps, et quoique (ou parce qu’) ils ne portent pas directement sur les programmes politiques, plusieurs chantiers de recherche nouveaux ont, au sein de la science politique francophone ou internationale, apporté des éclairages inédits. Qu’ils portent sur l’émergence des entrepreneurs politiques, sur les réseaux journalistiques associés aux partis, sur les intellectuels de partis, ou sur les campagnes électorales, nombre de recherches contemporaines ont croisé les programmes par la bande, et dessiné des points de vue susceptibles d’en renouveler l’étude en les réinscrivant dans les logiques sociales et institutionnelles dont ils procèdent et qui orientent la diffusion de leurs thématiques.

En s’appuyant sur ces travaux et sur les apports de la sociologie des biens symboliques et des études de réception, la présente section thématique entend ouvrir la boîte noire des programmes politiques et opposer, à l’image lisse de programmes bien identifiables et stabilisés, celle de constructions indigènes perpétuellement décomposées et recomposées au gré des luttes qui traversent les marchés politiques, les organisations partisanes ou encore les mondes intellectuels et médiatiques. En rendant compte au plus près des appellations concurrentes par lesquelles les « programmes » sont désignés (« propositions », « manifeste », « plate-forme », « contrat » etc.), des supports à travers lesquels ils se matérialisent, ainsi que les multiples transactions qui les font exister en tant que tels (qu’elles participent de leur écriture proprement dite, d’un éventuel processus de ratification par le parti, ou de leur réception dans le débat public), cette section thématique vise à restituer aux programmes leur épaisseur historique et sociale.

Certaines communications s’intéressent aux premières inventions de la forme programme. Cela soulève bien sûr la question de la genèse historique de cette forme de compromis entre la représentation libre et la mandat impératif qu’est le programme politique et des processus par lesquels il a pris force d’obligation, devenant une institution à part entière d’un champ politique. Cela invite aussi à s’intéresser à la manière dont la forme des programmes s’est progressivement codifiée à travers des questions ou thématiques obligées, un canon de « classiques » auxquels on se réfère (le programme de Belleville de Gambetta, le « programme fondamental » de Bad-Godesberg, le Programme commun de 1972, les 110 propositions pour la France de François Mitterrand en 1981 etc.), ou encore des procédures routinières de diffusion. Cette analyse est aussi celle des apprentissages recommencés de génération en génération de la forme programmatique.

La fabrique concrète des textes au confluent de différents mondes sociaux (politiques, intellectuels, administratifs, associatifs etc.) est un second point de l'interrogation. À travers quelles interactions en vient-on à considérer un ensemble d’écrits ou de discours comme constituant le programme d’un parti, et comment celui-ci est-il réapproprié par ses candidats ? Quels sont les différents agents individuels (professionnels de la politique, militants, intellectuels etc.) ou collectifs (think-tanks, fondations, commissions) qui concourent à la co-production de ces textes en nom collectif que sont les programmes partisans et selon quelles modalités ? Comment circulent les biens symboliques d'une organisation partisane à l'autre ? Comment l’écriture du programme s’inscrit-elle dans le fonctionnement interne du parti (appel à des personnes extérieures, procédures de validation du texte final) ? Dans quelle mesure les dispositions et capitaux de leurs producteurs se font-ils sentir dans les thématiques abordées et les solutions proposées ? C’est au sein de ces pratiques effectives d’écriture, et par la description minutieuse des interactions de face à face ou à distance auxquelles elles donnent lieu, qu’on s’efforcera d’identifier comment se font sentir les effets des luttes interpartisanes (stratégies de distinction et d’alliance) aussi bien qu’internes au parti. On y observera aussi les mécanismes par lesquels l’écriture des programmes d’un parti se trouve liée par les prises de position antérieures et actions passées de ses membres, et comment certaines thématiques du débat public du moment s’imposent aux producteurs.

On analysera enfin les processus de diffusion des textes programmatiques, leur réécriture dans la dynamique d’affrontement, et l’ « écho » qu’ils finissent par rencontrer, celui-ci pouvant toujours être compris comme la succession des déformations de ce qui avait été initialement produit. L'analyse porte aussi sur la manière dont les programmes parviennent (ou ne parviennent pas) aux électeurs. Cela suppose en premier lieu d’identifier la chaîne des différents médiateurs (candidat, militants du parti, adversaires, journalistes, commentateurs, mais aussi familles, amis, voisins, collègues ou leaders d’opinion) par l’intermédiaire desquels les électeurs accèdent aux thématiques et solutions du programme, et comment la structure de cette chaîne varie selon les fractions de l’électorat considérées. Cela suppose aussi d’étudier les schèmes à partir desquels ces différents agents ainsi que les électeurs décodent ces programmes, schèmes qui peuvent différer de ceux incorporées au sein des programmes et qui ont eux aussi toutes les chances de varier selon la position sociale et la trajectoire passée de l’agent considéré. Au delà du temps court de la confrontation électorale, certaines communications insèrent la réception des programmes dans le temps moyen de l’action publique et le temps long de la mémoire partisane. Il s’agit d’étudier dans quelle mesure un élu est lié par un programme et à travers quels mécanismes (accusation de ne pas tenir ses promesses par les journalistes ou l’opposition etc.). Le temps long fait quant à lui intervenir d’autres agents comme les historiens ou certains moments de commémoration et de construction de filiations idéologiques : certains programmes intègrent la mémoire partisane et d’autres pas, certains peuvent être construits comme ruptures d’une évolution partisane (où une entreprise politique « ferait son Bad Godesberg »), comme étape marquante de la pensée politique ou, au contraire, certains autres programmes tombent dans l’oubli. Certaines analyses se centrent donc sur la solidification ou non dans une mémoire collective certains construits programmatiques.

Until recently, political programs have been quite neglected as an object of inquiry for Political Science. Except for the ECPR's Comparative Manifesto Project, initiated in 1979, The focus on the activism of ordinary party members rather than party elites, and on the practical functioning of political organizations at the local level have dismissed the traditional analysis of political parties' manifestos. Moreover, if the relational dimension of political parties' programs is by now largely acknowledged by scholars, political programs are only taken as final products. Consequently, political platforms as “texts in the making” as well as their receptions remain ignored as a subject of inquiry.
By difference, this thematic section aims to open the black box of political manifestos or platforms. In lieu of the classic vision, which presents programs as well defined objects, the contributions to the workshop will consider them as evolving constructions embedded in various fields of struggle: the party itself, but also the broader political field as well as the intellectual field or the journalistic field.
Three different types of questions will be particularly investigated. Political platforms will first of all be studied as an element of the modern repertoire of political parties. Presentations will focus on topics ranging from historical outlooks on the emergence of political manifestos in relation with the extension of political markets, ethnographic analyzes of the various categories used to designate political platforms (proposals, manifesto, charter, platform etc.), to the practical material devices (flyers, booklets, posters...) through which these texts are circulated. Secondly, a keen attention will be paid to the making of political manifestos. How does a set of texts, public declarations and announcements come to be regarded as the platform of a party or candidate? Who participates in its elaboration? How is this process tied to the inner functioning of political parties? These are some of the questions which will be addressed through thick descriptions of the bargaining process though which party's manifestos are written, and received.


Sessions

Les travaux de la Section Thématique se dérouleront sur les sessions suivantes :
Session 3 : 1er septembre 2011 13h30-16h15
Session 4 : 2 septembre 2011 15h15-18h

Voir planning général...

Lieu : IEP (salle 317)


Programme

Axe 1 : La fabrique des programmes politiques

Discutant : Julien Fretel (Université d’Amiens, CERAPS)

Axe 2 : Usages et réception des programmes politiques

Discutant : Nicolas Bué (Université de Nice Sophia Antipolis, ERMES)


Résumés des contributions

Jean-Numa Ducange (Laboratoire GRHIS, Université de Rouen)

Un débat international : le programme de Vienne (1901) de la social-démocratie autrichienne

L’histoire des programmatiques de la social-démocratie allemande a fait l’objet de nombreuses études. Celles-ci, pour la période d’avant 1914, se sont principalement intéressées à l’histoire de la constitution de “l’orthodoxie marxiste” issue du congrès d’Erfurt de 1891 et aux débats s’y rapportant, notamment la célèbre révision d’Eduard Bernstein au tournant des XIXe et XXe siècles, question qui a récemment attiré de nouveau l’attention de plusieurs historiens dans un contexte de redéfinition profonde de l’identité des partis socialistes et sociaux-démocrates, en France comme en Allemagne. Dans cet ensemble, l’évolution programmatique de la social-démocratie autrichienne est généralement oubliée, sauf peut-être pour évoquer les spécificités des propositions “austro-marxistes” liées à la question nationale. Un point important mérite pourtant une attention plus soutenue : la question du programme de Vienne de la social-démocratie autrichienne en 1901, qui révise celui d’Hainfeld de 1888-1889 et dont l’écho international fut loin d’être négligeable.
Les modalités de cette révision et le contexte qui l’entoure seront présentés le plus rigoureusement possible à travers l’étude de publications de l’époque et d’archives personnelles et organisationnelles. Au niveau des acteurs, nous porterons une attention particulière au “jeu” de Karl Kautsky, figure centrale à la charnière de l’Allemagne et l’Autriche, à un moment où il cherche à faire condamner officiellement la dissidence d’Eduard Bernstein, condamnation qui sera effective au congrès de Dresde deux ans plus tard. Il sera particulièrement intéressant de repartir du célèbre texte de Lénine Que faire ? qui cite le commentaire de Kautsky sur le programme de Vienne : en effet ces quelques lignes citées par le principal dirigeant de la Révolution russe de 1917, traduites dans de multiples langues, ont connu un écho extraordinaire, d’une certaine manière démesuré par rapport aux enjeux de la discussion initiale lorsque l’on resitue celle-ci dans son contexte précis. A partir cet exemple nous étudierons quelles “déformations” interviennent au travers de la transmission, souvent partielle, des débats autour de ce programme en Allemagne mais aussi en France. Qui a eu intérêt à l’époque à présenter les débats du congrès de Vienne en France, dans quelles cadre (publications, etc.) et dans quels objectifs ? Nous souhaitons ainsi, reprenant la méthode de l’“histoire croisée” proposée par M. Werner et B. Zimmermann, présenter l’écho international de cette discussion programmatique afin de comprendre les influences réciproques entre socialisme français et social-démocraties germanophones.

An International Debate : the Vienna Program of the Austrian Social Democracy

The question of the Vienna Program of the Social Democratic Party of Austria has not been addressed by the historians yet. The attention of the specialists has indeed remained mainly focused on the question of austro-marxism. The platform is a revision of the well-known Hainfeld Program adopted in 1889. We present the actors of this revision and the crucial role of Karl Kautsky, who is a “bridge” between Germany and Austria and exports the German debates (about Eduard Bernstein) in the Austrian Social Democracy. Commented by Lenin, this program and the place of Kautsky in its writing gained an importance – echoing and transforming the original debates – that deviates from the very meaning of the program in its context of production. Analyzing the reception of the program in France at that time, we intend to propose a study in cross-history, as theorized by Michael Werner and Bénédicte Zimmermann.

Paola Diaz (CEMS, EHESS), Carolina Guttiérrez Ruiz (CERAPS, Université Lille 2)

La construction d’un programme de transition démocratique : le cas chilien

L’analyse de la fabrique du programme de transition politique chilien permettra de révéler deux phases de ce processus. D’un premier moment d’expérimentation et d’indétermination, on est passé à une stabilisation où des anciennes pratiques ont pris le dessus, comme celle relative à la politisation de la bureaucratie, à savoir l’utilisation politique de cette dernière. Nous saisirons ces deux moments en analysant deux chapitres du programme : les droits de l’homme et la décentralisation du pays. La comparaison et l’analyse de ces deux politiques montrera de quelles manières les pratiques discursives et politiques ont été marquées et limitées par deux impératifs : la gouvernabilité et la réconciliation.

The making of a political transition program: the Chilean case

Analyzing the making of the Chilean political transition program reveals two phases of this process. After a first phase of experimentation and indecision, there was a move towards stabilization, when old practices got the upper hand, such as the politicization of bureaucracy or, in other words, the political use of the latter. These two phases will be grasped by analyzing two chapters of the program: Human Rights and the decentralization of the country. The comparison and analysis of these two policies will show how the discursive and political practices were influenced and limited by two imperatives: governability and reconciliation.

Régis Dandoy (CEVIPOL, ULB)

Programmes électoraux et compétition inter-partisane en Belgique : l’enjeu environnemental

L’analyse du contenu des programmes électoraux permet de représenter la position des partis politiques sur une série d’enjeux et/ou de dimensions mais cette position ne peut être appréhendée de manière indépendante à celui des autres acteurs au sein du même système partisan. Cette communication entend dès lors démontrer que les partis politiques entrent en concurrence ou collaborent sur certaines thématiques et que la compréhension des interactions et des luttes inter-partisanes, ainsi que des effets de contagion, est essentielle afin d’expliquer le contenu d’un programme électoral. Cette communication s’appuie sur l’analyse du contenu des programmes électoraux des partis politiques belges entre 1977 et 2007. L’analyse des programmes permet de positionner ces partis sur un ensemble de thématiques et de comparer leurs positions dans le temps, entre communautés linguistiques et entre partis. Plus précisément, la thématique de l’environnement sera prise comme étude de cas. Les parties écologistes peuvent-ils être considérés comme des partis « de niche » ou monothématiques ? Dans quelle mesure et avec quelle vitesse les autres partis politiques ont-ils intégré cet enjeu environnemental dans leurs programmes ? Peut-on parler de contagion ou de simple adaptation aux évolutions de la société ? Et un programme électoral étant à un jeu à somme nulle, quels autres enjeux ont été alors sacrifiés au profit de cette thématique environnementale ?

Electoral platforms and inter-party competition in Belgium : the environmental issue

The analysis of the content of the electoral platforms allows the positioning of the political parties on a series of issues and/or dimensions, but these positions cannot be grasped independently from the one of the other actors of the party system. This paper intends to demonstrate that the political parties compete or collaborate on certain issues and that the comprehension of the interactions and intra-party struggles, as well as contagion effects, is essential for explaining the content of a manifesto. This paper relies on the analysis of the content of the manifestos of the Belgian parties between 1977 and 2007. The analysis of the manifestos allows the positioning of these parties on a set of issues and to compare their positions over time, across linguistic community and across parties. More precisely, the issue of the environment will be taken as a case-study. Can we consider green parties as single-issue or niche parties ? How far and with what speed did they integrate the environmental issue in their manifesto ? Can we talk about contagion or simple adaptation to the societal changes ? And, a manifesto being a zero-sum game, what are the other issues that have been replaced by the environmental issue ?

Julien O'Miel, Mélanie Pauvros (Université de Lille II, CERAPS)

La fabrique des programmes politiques au prisme de l’entre deux tours : tractations entre acteurs ou compromis programmatiques ?

Cette présentation est issue d’une enquête sur l’élaboration des programmes de deux partis politiques dans la perspective d’élections régionales et municipales. La perspective adoptée – la perspective d'une alliance dans l'entre deux tours pour ces deux partis – permet de saisir ce qui se joue à ce moment particulier.
D’une part, il s’agira d’expliciter les modalités de la conception formelle qui a lieu en amont, stade auquel participe différents acteurs (société civile, experts, réunions publiques). L’examen de cette procédure permet de mesurer le poids des instances nationales du parti et des compétences de la collectivité en question. L’examen de cette première étape de la fabrique, mesurant le poids de la procédure officielle, permet d’isoler le rôle des tractations officieuses et inconnues des électeurs comme de la majorité des militants.
La focale est ainsi portée sur les tractations de l’entre deux tours. Notre hypothèse de départ était que les principales négociations portaient sur la distribution des places et sur les contenus programmatiques. S’il s’est avéré que les places constituent bien un objet central des tractations, une troisième dimension apparaît décisive : celle de la négociation des secteurs d'action publique.
Enfin, le troisième facteur qui est apparue crucial est in fine, une fois les élections passées, l’autonomie et la marge de manœuvre des élus membres de l’exécutif.

The Making of the political agenda through the prism of the two rounds: negotiations between actors or programmatic compromise?

This paper presents the outcome of a fieldwork research about the making of the platforms of two political parties in the context of local elections. The adopted approach - the prospect of an alliance negotiated between the two rounds by both parties – enables us to understand what happens at that particular moment.
At first, this paper will clarify the terms and conditions of the official making of the platforms, which occurs beforehand, when various actors are involved (such as the civil society, the experts, and the public meetings). A particular attention will be paid to the role of informal negotiations that are unknown to voters and to the main part of their supporters.
The focus is thus on the scope of negotiations between the two rounds. Our hypothesis was that the main negotiations were about the distribution of seats and the programmatic contents. In addition to this hypothesis, which indeed appeared to be a central focus of negotiations, a third dimension was identified as decisive: the negotiation of public policy areas. Finally, the third crucial factor appears once the elections are over: the autonomy of the elected members that are part of the executive.

Rafaël Cos (Doctorant, Université de Lille II, CERAPS)

L’emblème et le problème. Une approche relationnelle du programme du Parti socialiste de 1997.

Michel Offerlé a souligné combien une analyse relationnelle de l’offre politique permettait de mettre au jour les logiques de sélection et de formulation des enjeux électoraux. Il s’agira de proposer un prolongement empirique à cette approche en confrontant deux travaux de recherche portant chacun sur une dimension particulière du programme électoral du Parti socialiste lors des élections législatives de 1997 : la sécurité et le secteur public. La comparaison de ces deux enquêtes nous conduira à mettre en évidence les logiques diachroniques et synchroniques qui structurent la plateforme électorale du Parti socialiste. Diachroniques, au sens où l’élaboration du discours électoral doit composer avec une culture idéologique partisane à la fois arrimée à la question d’un secteur public fort et hostile aux velléités « sécuritaires » de la droite ; synchroniques, dans la mesure où ce processus d’élaboration résulte à la fois du contexte électoral, de la stratégie concurrentielle adoptée, et des dispositions et appétences des agents les plus stratégiquement positionnés dans ce processus d’élaboration. Placer la focale à la fois sur un emblème historique (le secteur public) et sur un problème public (la sécurité) permet au final de penser ensemble les dimensions interne et externe de l’activité programmatique des partis politiques.

The emblem and the problem. A relational approach to the 1997 manifesto of the Parti Socialiste

Michel Offerlé has emphasized to what extent a relational approach of the political offer can shed light on the selection and wording logics of electoral issues. Our communication will provide an empirical outcome to this approach by confronting two researches that are both focusing on a specific dimension of the Parti socialiste manifesto for 1997 legislative elections : law and order, and public sector. The comparison of these two surveys will highlight the diachronic and synchronic logics which structure the Parti socialiste electoral platform. Diachronic, because the designing of electoral speeches has to deal with an ideological partisan culture that is defending the idea of a strong public sector and very hostile to the Right's “security neurosis”. Synchronic, insofar as this designing process is structured by the political context, the followed competitive strategy, as well as the dispositions and the appetences of the agents who are strategically positioned in this very process. Overall, focusing both on a historical emblem (public sector) and on a public problem (law and order) enables to provide an analysis of the internal and external dimensions which impact on the designing of party manifestos.

Nicolas Azam (CESSP, Université de Paris I)

L'intégration européenne dans les programmes du Parti communiste français depuis 1979

Comme beaucoup d'autres partis politiques, le PCF est amené périodiquement à exprimer une position au sujet du processus d’intégration européenne. Initialement très hostiles à la construction européenne, les dirigeants communistes sont progressivement conduits à tenir compte du « fait communautaire » et à nuancer leur position première. A une critique radicale du processus en tant que tel, succède un discours ciblant davantage les formes, la trajectoire et quelques uns des acteurs du système communautaire. Ces prises de positions successives ne doivent pas être réifiées mais comprises à la fois comme un résultat de la position occupée à un moment donné par le PCF au sein du champ politique national, mais aussi comme la manifestation d'un état du rapport de force entre les agents qui concourent au sein même du parti. Il convient de procéder à une analyse des conditions de production des biens discursifs sur l’intégration européenne en prenant pour exemple le PCF. Ceci implique d’identifier les agents qui, a l’intérieur de l’organisation communiste, contribuent à l’inscription de la thématique européenne sur l’agenda partisan, et de mesurer les ressources dont ils disposent. Il ne faut pas perdre de vue que la fixation de la « ligne » sur les questions européennes est l’enjeu de conflits qui ont partie liée avec les luttes intrapartisanes pour le monopole de la définition de la marque communiste.

The "European integration" in the platforms of the French Communist Party since 1979

As many of the other political parties, the PCF is periodically brought to express a position about the process of European integration. Initially very hostile to the European construction, the communist leaders are gradually brought to take into account the "community fact" and to qualify their first opinion. To a radical criticism of the process, succeeds speeches targeting the forms, the trajectory and some of the actors of the community system. These successive stands must not be reified but understood at once as a result of the position of the PCF within the national political arena and as the expression of the balance of power between the agents who compete within the party. We intend to analyse the conditions of production of the speeches on the European integration through the example of the PCF. This involves to identify the agents which, from the inside of the communist organization, contribute to the inscription of the European theme on the partisan agenda, and to measure the resources they have. The establishing of the "line" on the European questions is embedded within struggles around the definition of the communist label.

Axe 2 : Usages et réception des programmes politiques

Damien Boone (CERAPS, Lille 2)

De la réception guidée de programmes politiques à la multiplicité de leur appréhension : l'exemple d'une campagne électorale au sein d'un conseil municipal d'enfants

La présente contribution se propose d'aborder la question de l'appropriation des programmes
électoraux à l'aune d'un cas atypique: les conseils municipaux d'enfants (CME). Ce type de structure permet d’observer de manière accélérée l’ensemble du processus électif depuis l’élaboration des programmes jusqu’à leur réception.
Il est remarquable d’y observer comment les enfants s’y impliquent et quelles représentations de ce processus on tente de leur inculquer, largement conformes au modèle de citoyenneté propre à la démocratie représentative contemporaine et à ses implicites normatifs. Nous sommes ainsi appelés à nous interroger sur ces modes de socialisation politique et sur ce que les adultes encadrant considèrent être un « bon » programme électoral, présentable et diffusable afin de faire campagne.
Ce travail questionne dès lors comment la co-élaboration des programmes électoraux entre enfants et adultes vise à obtenir une réception orientée vers ce qu’il est admis de considérer comme un « bon » programme. Celle_ci apparaît sous-tendue par l'idée qu'un « bon » vote est celui qui correspond à une offre, et assure l'apprentissage d'un modèle idéal de la pratique électorale qui nie la diversité des rapports au vote. On note aussi la mise au jour de tendances lourdes relevées par la science politique: la variabilité des rapports au politique, et par extension des réceptions des programmes politiques ; l'appréhension d'apprentis-citoyens comme des sujets qui, face à un champ politique et des enjeux qui leur sont largement étrangers, sont portés à s'approprier le politique et ses programmes à leur manière.

From a guided reception of electoral platforms to its multiple apprehension: the example of an election campaign inside a children’s town council.

This contribution tackles the question of electoral platforms and their apprehension through an atypical case: children’s town council (CTC). With this type of structure, the whole elective system can be observed at an increasingly fast rate, from the production of platforms until their reception. One can grasp children’s involvement as well as the representation of the electoral process they incorporate. Town councils thus offer a mirror of the tacit norms of citizenship and modern democracy. We will question these types of political socialisation and what supervising adults consider as a “good” electoral platform.

Aude Dontenwille-Gerbaud (CEDITEC, E.A. 3119, Université Paris-Est Créteil)

La réception du « programme de Belleville »

Si le fameux « programme de Belleville » porté par Léon Gambetta le 28 mars 1869 est largement analysé par les historiens, sa réception reste souvent difficile à dégager. Dans le cadre méthodologique de l’Analyse de Discours, il est toutefois possible de cerner un des modes de réception de ce programme, constitutif de ces textes seconds qui vont se multiplier durant les dix premières années de la Troisième République.
Le lien de Léon Gambetta et de ses électeurs du XXe arrondissement de Paris est souvent décrit comme exceptionnel, comme intime. Acte fondateur quasi mythique chez les républicains, le texte est cité de façon récurrente. Léon Gambetta proclame partout qu’il parle depuis Belleville, le « mont Aventin de la démocratie française » et ce, en dépit de la fracture constituée par la Commune de Paris. Belleville, laboratoire exceptionnel d’apprentissage conjoint de la démocratie, est présenté en exemple dans toute la France. Qu’en est-il donc de ce « programme de Belleville » dans les discours de Léon Gambetta en province ? Dans quelle stratégie rhétorique s’y réfère-t-il ? Quelles sont les réactions des publics, puis de la presse ? Peut-on noter des évolutions à cette référence entre 1871 et 1882 ?

The reception of the "programme de Belleville"

Although the famous "Programme de Belleville" put forward by Léon Gambetta on March 28th 1869, is widely analyzed by historians, its reception often remains difficult to draw. Within the methodological framework of the analysis of speech it is nevertheless possible to figure out one of the modes of reception of this program, deriving from these secondary texts that will get more and more numerous during the 10 first years of the Third Republic.
The link between Léon Gambetta and his voters from the XXe arrondissement of Paris is often described as exceptional, intimate. Founding act almost mythical among the republicans, the text is cited in a recurrent way. Léon Gambetta declares everywhere that he speaks from Belleville, the "Aventine Hill of French democracy" and that, despite the division brought by the Paris Commune. Belleville, exceptional powerhouse of conjoint learning of democracy is introduced as an example everywhere in France. How does this "Programme de Belleville" appear in Léon Gambetta's speeches in Province? In which rhetorical strategy does he refer to it? What are the reactions of the audiences, then of the press? Can one notice the evolutions to this reference between 1871 and 1882 ?

Mathieu Tracol (Université de Paris I, Centre d’histoire sociale du 20e siècle)

Faut-il appliquer les « 110 propositions » ? Le parti socialiste et les droits nouveaux des travailleurs (1972-1983).

Du programme « Changer la vie » de 1972 aux « 110 propositions pour la France » de François Mitterrand en 1981, le parti socialiste a constamment fait figurer dans ses propositions des mesures destinées à démocratiser l’entreprise. Avec l’intégration officielle de l’autogestion dans son corpus idéologique en 1975, il envisage d’octroyer des « droits nouveaux » aux travailleurs du secteur privé, tandis que le secteur public doit être le fer de lance du « processus autogestionnaire ». Ces idées cristallisent progressivement jusqu’aux propositions de 1981 : droit de veto du conseil d’entreprise et droit d’arrêter les machines dangereuses dans le secteur privé, conseils d’administration tripartites et conseils d’atelier dans le secteur public. Cela reflète avant tout les idées des mitterrandiens et du CERES, qui tiennent alors la plume au moment de s’adresser directement aux électeurs.
Après les succès de 1981, la réforme de l’entreprise est cependant placée dans les mains de la « deuxième gauche », dont les conceptions et les sources d’inspiration sont très différentes, et qui pour une large part ne se sent pas liée par les « 110 propositions ». Cela explique les différences très importantes entre les réformes finalement proposées et les projets antérieurs. Provoquant des tensions entre le gouvernement et certains parlementaires, la question de la fidélité aux promesses passées devient un enjeu de lutte et un élément ambivalent de la genèse législative.

Should the "110 Proposals" be applied? The French Socialist Party and the workers’ new rights (1972-1983).

From the 1972 program "Changing life" to François Mitterrand’s 1981 "110 proposals for France", the French Socialist Party (PS) has consistently included in its proposals measures dedicated to the democratization of enterprises. With the formal integration of “autogestion” in its body of theory in 1975, the PS intended to grant "new rights" to workers from the private sector, while the public sector had to be the spearhead of the "autogestion process". In 1981 these ideas consisted in these concrete terms: veto should be given to the works council, as well as the right to stop dangerous machines in the private sector; tripartite boards and “workshops’ councils” should also be set up in the public sector. This primarily reflected the ideas of François Mitterrand’s friends and of the CERES, who wrote the main electoral documents and platforms.
However, after the 1981 presidential success, the reform of French firms was led by the "second left", whose conceptions and sources of inspiration were very different, and whose members, for the majority of them, did not feel bound by the "110 Proposals". This explains the very significant differences between the reforms ultimately proposed and the previous projects. Causing tensions between the government and some deputies, the question of loyalty to past promises became a struggle issue and an ambivalent element in the legislative process.

Clément Desrumaux (CERAPS, Lille 2)

Changement de programme. L’usage des programmes par les candidats aux élections législatives en France et en Grande-Bretagne.

Lors des élections législatives les programmes sont élaborés par les instances centrales des partis et diffusés sur le territoire. Dans les circonscriptions, les candidats les déclinent ensuite sous forme de tracts, d’affiches et de discours.
En Grande-Bretagne, les partis sont tenus pour être plus centralisés et faire peser une contrainte importante sur les candidats. En France, les partis seraient plus décentralisés et offriraient une liberté plus grande à leurs membres. Pourtant, dans les deux pays, les candidats se réapproprient les programmes. Si certains candidats reprennent intégralement le programme national, d’autres l’adaptent aux nécessités locales. Dans certains cas, les programmes des candidats n’ont plus rien à voir avec celui du parti. Les logiques de la compétition électorale, la trajectoire des candidats, la configuration des circonscriptions ou le contexte politique de l’élection sont autant d’éléments qui permettent de déterminer les conditions par lesquelles les programmes électoraux se trouvent relayés intégralement ou modifiés passablement.
Par la comparaison et à partir de matériaux multiformes (entretiens, observations ethnographiques, archives des partis, articles de presse), la communication explique la structuration de l’offre politique programmatique dans l’enchevêtrement des échelles territoriales des campagnes électorales.

Change in the Program. Uses of Manifestos by the Candidates during General Elections in France and Great Britain.

In parliamentary elections manifestos are made by party head quarters and delivered around the territory. Then, in their constituencies, candidates spread them through leaflets, posters and speeches.
In Britain, political parties are said to be more centralised, able to put constraints on candidates. On the other side, in France, parties would be more decentralized offering greater possibilities. Yet in both countries, candidates interpret political platforms. If some candidates endorse entirely the national text, others fit it to local needs. In some cases, the pledges of the candidates have nothing to do with those of their party. The logic of electoral competition, the trajectory of the candidates, the political configuration of constituencies or the political context of the election are some factors explaining the various uses of manifestos.
Based on various empirical materials (interviews, ethnographic observations, archives of political parties, newspapers articles), the paper explains the building of the political propositions in the encapsulation of territorial scales.

Martial Cavatz (Laboratoire des Sciences Historiques, EA 2273, Université de Franche-Comté)

À chacun sa chanson : le programme économique des socialistes et sa réception par les élus du Doubs dans les années 1970 et 1980

Il s’agit d’analyser l’impact qu’ont eu les programmes socialistes des années 1970 sur les élus municipaux, dans le domaine de l’économie. Ce choix est justifié par deux raisons essentielles : la place importante qu’occupent les propositions économiques dans les programmes socialistes et la montée en puissance de l’intervention économique des villes dans les années 1970.
Le Doubs offre un terrain d’études particulièrement riche : les socialistes occupent la municipalité de Besançon depuis 1953 et celle de Montbéliard depuis 1965. Ces deux villes ont des profils politiques (la première est plus modérée) et économiques (la seconde est plus industrielle) différents.
Il importe tout d’abord de restituer dans sa complexité, sans éliminer ce qui peut paraître contradictoire, le discours économique que le PS a tenu dans ses différents programmes. Ensuite, les socialistes du Doubs sont aussi des élus, ce qui contraint fortement leur discours. Mais aussi, l’histoire locale ne pouvant être une copie de l’histoire nationale du Parti, l’étude des propos qu’ils tiennent nous informe sur ce qu’ils sont. Enfin, on verra que face au programme de leur parti dont les contemporains surestiment la radicalité, ils tendent à développer des stratégies permettant de s’affranchir des aspects les plus gênants pour leur action et leurs rapports avec leurs interlocuteurs du monde économique.

Everyone as he likes it: the economic program of the socialist party and how the Doubs local councillors tackled it in the 1970’s and 1980’s.

I want to analyze the impact of the socialist party’s economic program of the 1970’s on town councillors. Two essential reasons justify this choice: the high importance conceded to economic proposals in the socialist programmes, and the growing interventionism of towns in economic matters during the 1970s.
The department of the Doubs offers a rich field for investigation: socialists have been ruling the cities of Besançon since 1953 and Montbéliard since 1965. These two towns have different political (the former is more moderate) and economic (the latter is more industrial) profiles.
First I intend to summarize the socialist party’s economic vision as expressed in its successive programmes, without concealing arguable contradictions.
Then the Doubs socialists are also elects, which entails strong implications on their discourse.
Furthermore a party’s local history cannot be an exact copy of its national history. That is the reason why we need to analyze their discourse if we want to know what they are.
I will eventually show that while their party’s program was widely considered as excessively radical, they made their best to limit what could have most disturbed their action and their relations with business actors.


Participants

AZAM Nicolas nicolas.azam@live.fr
BOONE Damien damien.boone@yahoo.fr
BUÉ Nicoals nicolas.bue@unice.fr
CAVATZ Martial martial_cavatz@yahoo.fr
COS Rafaël rafel.cos@etu.univ-lille2.fr
DANDOY Régis rdandoy@ulb.ac.be
DESRUMAUX Clément clement.desrumaux-2@univ-lille2.fr
DIAZ Paola diazpaol@gmail.com
DUCANGE Jean jean-numa.ducange@laposte.net
FERTIKH Karim karim.fertikh@unista.fr
FRETEL Julien freteljulien@yahoo.fr
GERBAUD Aude gerbaud.aude@orange.fr
GUTIERREZ Camila ccgr78@yahoo.fr
HAUCHECORNE Mathieu mathieu.hauchecorne-2@univ-lille2.fr
O’MIEL Julien julien.omiel-2@univ-lille2.fr
PAUVROS Mélanie pauvros@gmail.com
TRACOL Matthieu matthieu.tracol@free.fr