Section Thématique 45
Quantifier le monde et l’Europe : acteurs, outils et appropriations
Quantifying Europe and the World : actors, instruments and practice
Responsables
Jay Rowell (GSPE-PRISME) jay.rowell@misha.fr
Etienne Penissat (CERAPS) etienne.penissat@ens.fr
Présentation scientifique
Dates des sessions
Programme
Résumés
Participants
La production d’indicateurs statistiques, de nomenclatures, de normes et de conventions économiques visant à comparer, à évaluer et à orienter les conduites économiques et politiques n’est pas un phénomène nouveau. Or, depuis une vingtaine d’années, la production et la circulation d’instruments de connaissance et d’action semble subir un certain nombre de transformations :
• démultiplication des lieux de production d’outils statistiques qui échappent en partie aux États (OCDE, OMS, Eurostat, agences de notation, ONG…) ;
• accentuation de la pression normative des « chiffres » sur les acteurs nationaux ;
• intensification de la fabrique de catégories statistiques qui reposent sur l’hypothèse d’une commensurabilité universelle capable de mesurer toute activité humaine ;
• transformation des formes d’articulation entre savoir et pouvoir qui s’inscrit dans de nouveaux dispositifs de coordination d’espaces d’action régionale ou mondiale (palmarès, rankings, méthode ouverte de coordination, benchmarking). Si ces dispositifs de régulation et leurs usages médiatiques ont fait l’objet d’investigations (Bruno, Salais), la fabrication des supports cognitifs qui les alimentent et leur réappropriation par des publics intéressés (statisticiens, chercheurs, bureaucrates, élus ou populations cibles) restent à analyser.
Pour appréhender ces transformations, les sciences sociales peuvent s’appuyer sur plusieurs traditions de recherche. L’histoire transnationale a ouvert des pistes nouvelles pour penser l’articulation entre les Etats-Nations et les espaces de régulation transnationale en insistant sur les circulations de modèles, de savoir-faire, d’instruments et d’acteurs ou sur l’émergence d’institutions et de lieux d’échanges internationaux (Saunier, Iriye). La sociologie historique des statistiques a également permis de mieux comprendre le rôle de l’unification statistique dans la construction des Etats-Nations (Brian, Desrosières) et a constitué une entrée empirique pour identifier les formes d’Etat (Mespoulet, Blum, Tooze). L’analyse des politiques publiques a quant à elle engagé une réflexion sur les instruments de gouvernement, mais dans une démarche qui présuppose un effet propre de ceux-ci (Hood, van Nispen). Pierre Lascoumes et Patrick Le Galès (2004) ont cherché à croiser ces deux approches en interrogeant la manière dont ces instruments, dotés d’une apparente neutralité politique, instituent les catégories et les échelles d’action et orientent la définition des problèmes publics.
L’entrée par les outils statistiques internationaux permet ainsi d’observer finement les dynamiques d’internationalisation à travers l’analyse des processus d’institutionnalisation de nouvelles catégories et échelles de coordination. Ainsi défini, le thème de la section thématique permet de croiser des traditions de recherche qui dialoguent peu : la sociologie des élites internationales et européennes, la sociologie de l’expertise, l’analyse de l’action publique et des instruments, la sociologie de la statistique et des sciences, les différents courants institutionnalistes. Cette section thématique (ST) sera en même temps l’occasion d’engager une analyse réflexive sur les usages en science politique des outils statistiques produits par l’État et leur articulation avec les catégories internationales émergentes.
Cette réflexion peut être déclinée en deux axes :
1. Partant des acquis de la recherche souvent centré sur les espaces nationaux, il s’agira d’abord de cerner les conditions de possibilité, les configurations institutionnelles et les propriétés sociales et ressources des acteurs engagés dans la production, la légitimation et la diffusion des outils statistiques.
2. L’analyse des réappropriations permettra de cerner les conditions de félicité du travail de fabrication de la commensurabilité en ne présupposant pas une efficience propre à l’outil. Il s’agit d’étudier les logiques de diffusion, la solidité des réseaux et la légitimité des savoirs qui sous-tendent ces investissements de forme (Thévenot) et la pluralité des usages que les statistiques autorisent dans différents espaces sociaux, territoriaux et politiques.
La ST, décomposée en deux sessions, accueillera ainsi des contributions mettant l’accent sur : la sociologie des acteurs et des configurations institutionnelles ; les ressources et légitimités en jeu ; l’articulation des arènes et des logiques nationales, européennes, internationales ; la structuration des réseaux d’expertise ; une sociologie de l’appropriation et de la réception des outils statistiques.
The production of statistical indicators, nomenclatures, economic or industrial norms and standards seeking to compare, evaluate or direct economic or political activity is not a new phenomenon. However, over the last two decades, the production and circulation of knowledge instruments in the service of decision-making as followed some deep transformations: a multiplication of the number of producers of statistical tools which increasingly escape State monopolies (OCDE, WHO, Eurostat, NGO’s…); the accentuation of the normative pressures of numbers on national actors; an increasing number and breadth of statistical categories based on the hypothesis of the possibility of measuring on a common scale any human activity; the transformation of the relationship between knowledge and power inscribed into new systems of political coordination (rankings, OMC, benchmarking). If these instruments have been studied, little is known about their production or their uses in every day practice by statisticians, researchers, civil servants, elected officials or citizens targeted by specific categories.
To study these transformations, social sciences dispose of several research traditions. Transnational history has opened new avenues to think about the articulation between Nation-States and transnational spaces of regulation by studying the circulation of models, knowledge, instruments and actors. Historical sociology of statistics has also helped to understand the role of statistical unification in the history of State building. Public policy analysis has engaged a reflexion on the instruments of government, but in a way which often presupposes a linear link between their intentions and their effects.
Studying international statistical tools provides a promising empirical entry point into understanding international dynamics by retracing the processes of institutionalization of new categories and scales of coordination. Defined in this way, the panel seeks to confront different research traditions which often ignore each other: the sociology of European and international elites; sociology of expertise; public policy analysis; sociology of statistics and more broadly of science, different schools of institutionalism. At the same time, such a question allows for self reflexion on the uses of statistical categories in the social sciences produced in national contexts and their articulation with emerging international categories. The panel is to be articulated around two principal entries:
1) The institutional configurations and sociology of actors engaged in the production, the legitimization and the diffusion of new statistical instruments and categories.
2) The uses of these tools which tries to uncover the conditions of success of a particular tool or category, through the hypothesis that success is reliant on the solidity of social networks of diffusion; the intensity of knowledge investments lending them credibility; and the plurality of uses which they allow for.
Les travaux de la Section Thématique se dérouleront sur les sessions suivantes :
Session 3 : 1er septembre 2011 13h30-16h15
Session 4 : 2 septembre 2011 15h15-18h
Voir planning général...
Lieu : Institut Le Bel (Amphi 2)
Axe 1 : La fabrique des statistiques internationales : acteurs, controverses et catégories
Discutant-e-s : Isabelle Bruno (CERAPS, Université de Lille 2) et Etienne Penissat (CERAPS, Université de Lille 2, CNRS)
Romuald Normand (INRP, Lyon 2) et Monique Vincent-Dalud (GRS, Lyon 2)
Réseaux transnationaux d’experts et communautés épistémiques : la fabrication des indicateurs européens de l’éducation
Rémi Tréhin-Lalanne (LEST, Université de Provence)
Vers un espace de commune mesure de la connaissance ? Les enjeux de la révision de la Classification Internationale Type de l’Education
Roser Cusso (Université de Paris 8, LaDéHis, EHESS)
Quantification et politique internationales : le cas de la Société des Nations
Benjamin Lemoine (CSI/ Université de Dauphine)
La politique des statistiques européennes de finances publiques. Autorités statistiques et représentations politiques dans les controverses sur la comptabilisation de la dette et du déficit
Vincent Gayon (IRISSO, Université de Dauphine)
Le cahier des charges de l’Etat social "actif" : fabrication et circulation d’un benchmarking de l’OCDE sur l’emploi dans les années 1990
Axe 2 : Quand les statistiques internationales mettent en forme l’action publique nationale et locale : jeux d’échelles, usages et appropriations
Discutants : Emmanuel Didier (GSPM, EHESS, CNRS) et Jay Rowell (GSPE, IEP de Strasbourg, CNRS)
François Briatte (IEP de Grenoble)
Construire une réalité pour construire une réforme permanente. Les taux de survie par cancer et la réforme du NHS en Angleterre
Claire Dupuy (Université de Montréal)
Une enquête internationale au cœur d’un débat Etat-régions vieux de 40 ans. L’étude PISA en Allemagne
Xavier Pons (Largotec, UPEC, OSC)
Les statisticiens d'État, Pisa et la politique française d'évaluation en éducation : heurs et malheurs d'une concurrence cognitive (1997-2008)
Antoine Roger (Centre Emile Durkheim, IEP de Bordeaux)
Des agriculteurs sur mesure. Intégration des normes statistiques européennes et délimitation des groupes sociaux en Roumanie
Thierry Grosbois (Université du Luxembourg)
La politique de coordination des statistiques au sein de l’Union Benelux
Axe 1
Romuald Normand (UMR Triangle, Ecole Normale Supérieure de Lyon), Monique Vincent-Dalud (Centre Max Weber, Institut des Sciences de l’Homme de Lyon)
Réseaux transnationaux d’experts et communautés épistémiques : la fabrication des indicateurs européens de l’éducation
Cette communication décrit les réseaux d’experts engagés dans la fabrication des indicateurs et des benchmarks soutenant la Méthode Ouverte de Coordination promue par la Commission Européenne dans l’éducation. En étudiant l’expertise internationale, elle explore les mécanismes d’emprunt et de transfert des connaissances scientifiques entre plusieurs acteurs et institutions à l’échelle internationale. Notre hypothèse est que science et politique ne sont pas dans une relation de discontinuité mais qu’elles représentent, à travers la construction d’instruments et de méthodologies de la mesure, un corpus de connaissances et de principes normatifs défendus par les organisations supranationales et les Etats. La fabrication de la mesure de la Formation Tout au Long de la Vie est une opération complexe qui mobilise des acteurs nombreux comme des laboratoires, des départements ministériels, des institutions et des associations internationales. Le transfert d’une technologie métrologique d’une organisation supranationale à l’autre peut se comprendre facilement. Mais notre enquête s’est centrée sur le contexte de la politique européen et sur certains réseaux d’experts soutenant la décision politique dans la confection d’instruments de mesure.
Transnational networks of experts and epistemic communities: the building of European indicators in education
This communication describes the networks of experts involved in the construction of indicators and benchmarks supporting the Open Method of Coordination led by the European Commission in education. In studying international expertise, it explores the policy borrowing process and the transfer of knowledge between several agents and institutions at the global level. Our hypothesis is that science and policy are not in a discontinuing relationship but represent, through the building of instruments and methodologies of measurement, a corpus of scientific knowledge and normative principles held by representatives of supra-national organizations and States. The fabrication of measurement in LifeLong Learning is a complex operation which mobilizes a number of agents such as laboratories, ministerial departments, international institutions and associations. The transfer of metrological technology from one supra-national organization to another can be easily understood. But our investigation has focused on the context of the European policy and to some particular networks of experts supporting decision-making in the building of measurement tools.
Rémi Tréhin-Lalanne (LEST)
Vers un espace de commune mesure de la connaissance ? Les enjeux de la révision de la Classification Internationale Type de l’Education.
Résumé : Les statistiques internationales de l’éducation sont de plus en plus mobilisées au niveau politique et scientifique. L’Union Européenne les a placées au cœur de la Stratégie de Lisbonne, en établissant des « indicateurs de progrès » et en associant les chercheurs en sciences sociales à l’identification des « bonnes pratiques ». Dans ce contexte, la normalisation des catégories de mesure au niveau mondial subit une nouvelle transformation. Depuis 2007, Eurostat, l’OCDE et l’Institut de Statistiques de l’Unesco se sont engagés dans un projet de révision de la Classification Internationale Type de l’Education (Cite). Principal instrument de comparaison des niveaux éducatifs, elle est utilisée à la fois dans les données administratives sur les effectifs scolarisés, dans les enquêtes sur les forces de travail et dans les enquêtes sur les valeurs et les connaissances des enfants et des adultes. Elle est indispensable aussi bien à la fabrication des benchmarks européens qu’aux chercheurs comparatistes. L’analyse du processus de sa révision, replacée dans une perspective historique, met en évidence les enjeux de définition de l’éducation pour les différentes institutions impliquées : bien universel, capital humain, compétences… Elle fait aussi apparaître le rôle central d’experts, issus des services statistiques nationaux et internationaux. Les uns et les autres, partant de leurs intérêts liés à leur position institutionnelle, se forgent un langage commun, élaborent des concepts qui transcendent les configurations spécifiques, qui visent à décrire de manière universelle les formes d’apprentissage. La définition de l’éducation, telle quelle apparaît dans le texte final de l’accord international, est le produit de ce processus.
Towards a Standard Measurement of Knowledge : What is at stake in the revision of the International Educational Standard Classification ?
More and more, international educational statistics are called upon both in politics and science. The European Union has put them at the very heart of the Lisbon strategy when « progress indicators » were instituted and as social scientists started to be involved in identifying « best practices ». In this context, the standardisation of measurement categories at a global scale has gone through yet another transformation. Since 2007, Eurostat, the OECD and the Unesco International Institute for Statistics are working together on a revision of the International Educational Standard Classification. As the main tool for comparing educational levels, it is used for administrative data about the number of students, for labour-force surveys as well as in surveys looking into the values and knowledge of children and adults. This classification is essential in order to establish European benchmarks as well as for comparatist social scientists. Analysing of the process of this revision and putting it into historical perspective shows what defining education implies for the various institutions involved : universal good, human capital, skills... This analysis also shows the major part played by numerous experts from national and international statistics departements. The formers and the latters, according to interests related to their institutional position, have had to devise a common vocabulary, as well as concepts enabling them to transcend specific situations and to create a universal description of learning practices. The definition of education as it appears in the final version of the international agreement is the result of this process.
Roser Cusso (Université Paris 8, Laboratoire de démographie et d’histoire sociale)
Quantification et politique internationales : la Société des Nations et les statistiques du commerce
Résumé : La quantification produite par les organisations intergouvernementales et supranationales (OI) est de plus en plus analysée en lien avec les réformes socioéconomiques dans les pays du Nord. L’histoire de cette quantification reste moins étudiée, pouvant toutefois éclairer non seulement l’origine de l’articulation entre les réformes et les données des OI mais également la manière dont ces dernières ont contribué à transformer la place de la représentation démocratique dans la prise de décision à l’échelon de l’Etat. En effet, la progressive moralisation (équité, consensus) et pragmatisation (efficacité, performance) de l’action des gouvernements peuvent être mieux comprises à la lumière de ce qui a été distinctif des OI : l’expertise et l’activité technique. Le cas des statistiques du commerce de la Société des Nations illustre la manière dont le programme statistique s’est développé, dès le début, en dehors du débat démocratique contradictoire, étant fondé sur l’éthique des objectifs (la « paix mondiale ») et sur la production d’evidence quantitative destinée à la comparaison des Etats.
International quantification and politics: the League of Nations and trade statistics
The quantification produced by intergovernmental and supranational organizations (IO) has recently been receiving a lot of attention in connection with social and economic reforms in countries of the North. The history of this quantification has not been considered as much, though it may shed light on the origin of the interaction between reforms and IO’s data as well as the relationship between international statistical programs and the transformation of the role of democratic representation in decision-making at the State level. Indeed, increasing moralization (equity, consensus) and pragmatization (accountability, performance) of decision-making of governments can be better understood in light of what has been specifically international: technical activity and expertise. The case of trade statistics of the League of Nations illustrates how the statistical program has developed, from the beginning, in the absence of democratic and contradictory debate, having essentially been based on the ethics of objectives (e.g. “world peace”) and the production of quantitative evidence aimed at comparisons between States.
Benjamin Lemoine, (Centre de sociologie de l’Innovation (CSI) – Mines Paris Tech- ATER en science politique – Université Paris Dauphine)
Construire l’Europe des finances publiques. La discussion des indicateurs de convergence : cas litigieux, position française et politique européenne
Les critères de convergence des finances publiques européennes sont tout particulièrement incarnées par les ratios de 3 % de déficit et de 60% de dette rapportés au produit intérieur brut. Cette communication décrit la façon dont ces indicateurs, qui sont devenus médiatiquement, politiquement et administrativement relativement incontournables, ne se contentent pas de représenter le problème des finances publiques mais contribuent largement à son gouvernement concret. Les problématiques de coordination et d’harmonisation des indicateurs et politiques publiques, soulevées au moment de leur création, font voir comment l’Europe redéfinit « ce que sont » et ce que doivent être » les États - tant dans leur « périmètre », la composition de leur dette que leur marges de manœuvres légitimes. Enfin, en étudiant les modes de relations entre expertise statistique européenne (Eurostat / commission européenne) et nationale (INSEE / gouvernement dans le cas français), à travers une série de cas litigieux, il est possible de saisir la façon dont se définit et se défend une position nationale singulière dans le concert des politiques économiques et budgétaires européennes.
Constructing European public finances. Discussion of convergence critera : ambivalent cases, the French position and the European Policy
The convergence criteria on European public finance are best represented by the limits of 3% and 60% for, respectively, the public deficit to GDP and public debt to GDP ratios. This paper describes how these indicators, which have become obligatory passage points for the making of European and national finance policies, not only represent the problem of public finance but also contribute to its concrete government. The problematic of coordination and harmonisation of these indicators, as it emerged when they were crafted, demonstrates how Europe redefines what national states « are » and « have to be ». The indicators indeed define the perimeter of State intervention, the composition of their national debt, and their legitimate possibilities for action. Through the analysis of the relationships and the controversies between European (Eurostat / European commission) and national statistical expertise in France (INSEE / Government), it is possible to understand how a national position is defined, both integrated in European economic policies and responsive to national specificities.
Vincent Gayon (IRISSO, Université de Dauphine)
Le cahier des charges de l'État social "actif" : fabrication et circulation d’un benchmarking sur l'emploi de l'OCDE dans les années 1990
La communication s'intéresse à la façon dont l'OCDE a développé un benchmarking sur l'emploi dans le courant des années 1990. Quels sont les objectifs visés ? Sur quels matériaux la comparaison étalonnée des pays membres de l’OCDE s’est-il construite ? Quel débat a-t-elle suscité dans sa construction ? Plus largement, comment cet étalonnage des performances a-t-il circulé dans les cénacles européens qui assuraient alors l’installation de la Stratégie européenne pour l’emploi ? L’étude est essentiellement fondée sur les archives de ces organisations, leurs publications et des entretiens. Elle suggère que la production et la circulation des indicateurs chiffrés s'inscrivent d'abord dans les conflits institutionnels internes à l'OCDE : l'opposition entre le Département économique dominant et le Département de l'emploi et des affaires sociales. S'y jouent les propriétés des politiques d'"activation" de l'État social. La connexion avec l'Union européenne suit la même structuration asymétrique. Cette structuration constitue l'une des clés pour comprendre comment a été développée la Stratégie européenne pour l'emploi et comment circule ce type d'instruments de gouvernement.
The "active" social State's book of requirements : the production and the circulation of an OECDs benchmarking on employment in the 1990's
This communication stresses the way the OECD has developed benchmarking on labor markets in the 1990's. What are the objectives? On which data are constituted the benchmarks between OECD members? Which were the debates? More generally, how did this benchmarking circulate in the European circles which put in place the European Employment Strategy? The communication is based on the organizational archives, publications and interviews. I argue that the production and circulation of the numerous indicators are first referred to the internal institutional struggles in the OECD : the opposition between the dominant Economics Department and the Employment and Social Affairs Department. The properties of the “active” social State are defined through this relationship. The connection with the European Union follows the same asymmetrical structuration. This structuration constitutes one of the keys to understand how the European Employment Strategy was developed and how this tool of government circulates through the institutions.
Axe 2
François Briatte (IEP de Grenoble)
Construire une réalité pour construire une réforme permanente. Les taux de survie par cancer et la réforme du NHS en Angleterre
L’objet de cette communication est d’avancer une explication plausible à la réorganisation permanente du système de santé britannique en avançant l’hypothèse d’une double emprise, structurelle et conjoncturelle, des statistiques sur son processus de réforme. Sur le plan théorique, cette proposition met en évidence les processus par lesquels l’État construit des populations « lisibles » afin d’asseoir sa domination, mais aussi l’effet contraignant des statistiques sur les décideurs publics eux-mêmes, lorsqu’ils se retrouvent soumis au pouvoir disciplinaire des statistiques comparatives et des classements. Ce cadre d’interprétation est testé empiriquement à partir de la réforme du NHS survenue en 1999–2000 en Angleterre, qui permet d’observer l’influence sur les acteurs politiques de certaines données épidémiologiques, et en particulier celles concernant les taux de survie par cancer dans différents pays européens. Cette réforme permet également de mieux cerner le rôle joué par les acteurs internationaux et transnationaux, comme l’OCDE et certaines communautés épistémiques, dans la circulation de ces données.
Construct a reality to build a permanent reform. Cancer survival rates and the reform of the NHS in England
This article looks for a plausible explanation to the permanent reform of the British National Health Service by suggesting that statistics exert a structural as well as contextual influence on this process. Theoretically, this suggestion sets the emphasis on the processes employed by the state to construct “legible” populations in order to dominate them. It also documents the constraining effects of statistics on policy-makers, when they find themselves confronted to the disciplinary power of comparative rankings of health system performance. This analytical framework is tested against the English NHS reform of 1999–2000, which was partly determined by the publication of comparative cancer survival rates in Europe. The policy narrative followed by the reform also underlines the role of transnational actors like the OECD or epistemic communities in the diffusion of statistical information.
Claire Dupuy (Université de Montréal / CÉRIUM)
Une enquête internationale au cœur d’un débat Etat-régions vieux de 40 ans. L’étude PISA en Allemagne
Depuis leur première publication en 2001, les résultats du Program for International Student Assessment (PISA) ont fait inégalement débat à travers l’Europe. En Allemagne, les données sur les mauvaises performances scolaires des élèves de 15 ans, très différentes d’une région à une autre, ont incontestablement fait l’effet d’un choc. Cette communication s’inscrit dans le deuxième axe de la section thématique. Elle se propose d’examiner comment le gouvernement fédéral a converti cette enquête internationale en une ressource inédite de ses mobilisations à l’égard des régions allemandes, développées depuis 40 ans pour obtenir une révision de la distribution des compétences en matière scolaire, dont les régions détiennent l’entière responsabilité.
Les conditions de l’usage de l’enquête PISA par le gouvernement fédéral, qui sont à comprendre par rapport à l’état de la production des statistiques scolaires, et les modalités de cet usage, qui reposent sur une tentative de redéfinition du problème de l’éducation et la mise en place de dispositifs incitatifs d’action publique, sont au cœur de l’attention. L’étude complémentaire des effets politiques de l’usage des résultats de PISA dans le débat allemand permet d’éclairer les mécanismes par lesquels des données d’enquête internationale peuvent non seulement s’inviter dans les débats constitutionnels nationaux (en l’occurrence alimenter les réflexions sur la réforme du fédéralisme allemand), mais aussi conduire à la production de politiques publiques qui rompent avec les trajectoires antérieures. La mobilisation du gouvernement fédéral a en effet conduit les régions à mettre en place une coordination de versants de leurs politiques scolaires qui avaient jusqu’alors été maintenus à l’écart des activités de la Conférence des ministres de l’éducation (KMK).
An International Survey in the Middle of the Battlefield. PISA in Germany and the 40 Year Old Regions-State Conflicts over Education.
Since the first results were issued in 2001, the Program for International Student Assessment (PISA) has been discussed in diverse ways over Europe. In Germany, low and regionally very different average performances of 15 years old pupils have given rise to a huge debate. This paper studies how the federal government converted this international study into a resource in its 40 years old mobilization against regional governments over education, and in particular over the distribution of policy responsibilities.
First, the political conditions under which this conversion was made possible are investigated. Attention is paid in particular to the characteristics of school statistics production in the early 2000s. Also, the federal government’s attempts to reframe the issue of German education and to introduce policy incentives are studied. Second, the analysis of the political outputs of the use of PISA by the federal government highlights the mechanisms through which international survey data can not only drive national constitutional discussions, but also lead to path-breaking policies.
Xavier Pons (Largotec, UPEC, OSC-Sciences Po)
Les statisticiens d'État, Pisa et la politique française d'évaluation en éducation : heurs et malheurs d'une concurrence cognitive (1997-2008)
Mobilisant l'analyse des politiques publiques, la sociologie et les sciences de l'éducation, cette communication interroge les implications de la participation des statisticiens du ministère de l'Éducation nationale français au Programme international de suivi des acquis des élèves (Pisa) de l'OCDE sur leur leardership en matière d'évaluation de l'action publique en éducation au niveau national.
À partir de matériaux réunis depuis 2004 dans le cadre de différentes recherches sur le thème de l'évaluation (soixantaine d'entretiens semi-directifs avec les statisticiens français et les acteurs du débat public national sur Pisa, analyse systématique des publications officielles sur ce thème et exploitation de près de 300 dépêches d'une agence de presse spécialisée), elle met en évidence que selon les configurations historiques (qui dépendent elles-mêmes de facteurs politiques, institutionnels, professionnels et cognitifs), le suivi de l'enquête Pisa par les statisticiens d'État peut tour à tour contribuer à affirmer la centralité de leur approche dans la concurrence cognitive qui les oppose à d'autres évaluateurs (inspecteurs généraux, chercheurs etc.) ou au contraire fortement remettre en cause leurs compétences professionnelles, voire alimenter une science de l'évaluation concurrente de la leur.
Statisticians from the French ministry of education, PISA and the national policy of evaluation in education: fortune and misfortune of a cognitive competition (1997-2008)
On the basis of a mixed theoretical framework using both policy analysis, sociology and sciences of education, this paper addresses the effects of the participation of the statisticians from the French ministry of education in the Programme for International Student Assessment (PISA) from the OECD on their possible leadership in the evaluation of national education policies.
Gathering materials that we have collected since 2004 through various researches on the topic of evaluation (i. e. about sixty semi-conducted interviews with statisticians and key actors in the national policy debate on Pisa, a survey of official publications and the exploitation of a sample of 300 dispatches from a press agency that specialises in education), it argues that these effects depend on several factors (political, institutional, professional and cognitive) which shape various historical configurations. According to these configurations, the participation in PISA can either reinforce the leadership of the statisticians in the cognitive competition which opposes them to other evaluators (inspectors, scholars etc.) or deeply challenge their professional competences or even create a new science of evaluation, so a new challenger.
Antoine Roger (SPIRIT, IEP de Bordeaux)
Des agriculteurs sur mesure. Intégration des normes statistiques européennes et délimitation des groupes sociaux en Roumanie
Membre de l’Union européenne depuis 2007, la Roumanie est tenue d’alimenter les bases statistiques communautaires. Le secteur agricole fait l’objet d’une attention particulière. Près de 4 millions de citoyens roumains vivent directement du travail de la terre. Dans leur très grande majorité, ils sont propriétaires des petites parcelles récupérées à la faveur de la décollectivisation et s’y livrent à des cultures de subsistance, en marge des circuits économiques nationaux. Développé par la Commission européenne et progressivement intégré par le ministère de l’Agriculture roumain, le Réseau d’information comptable agricole vise à évaluer la « taille économique » des exploitations. Les unités de mesure qu’il impose sont utilisées à l’échelle nationale pour délimiter les pratiques agricoles légitimes. Un seuil est fixé en deçà duquel les producteurs sont jugés inapte à développer une démarche commerciale. Les politiques mises en œuvre ont pour but d’aider ceux qui atteignent tout juste le niveau requis à consolider leur exploitation et à se tourner vers des cultures intensives, les autres étant disqualifiés et encouragés à quitter le secteur. La catégorie de l’agriculture de « semi-subsistance » est ainsi forgée et placée au centre de toutes les mesures introduites. Le découpage statistique sur lequel elle repose reste cependant vide de substance et une forte inertie de la structure agraire est observée. L’exemple étudié permet d’alimenter une réflexion sur les limites posées au pouvoir performatif des chiffres.
Made-to-mesure farmers. Conformation to European statistical standards and the delimitation of social groups in Romania
As a member of the European Union since 2007, Romania is expected to produce statistical data in conformity with the European Commission’s standards. Agriculture is put under close scrutiny, as about 4 million Romanians live from such an occupation. Most of these producers are petty landowners who obtained a small plot as a result of the decollectivization process and use it for subsistence farming, outside the mainstream of national economic networks. Devised by the European Commission, the Farm Accountancy Data Network is meant to assess the “economic dimension” of farms. Its units of measurement are used by the Romanian Ministry of Agriculture as a support for promoting a legitimate model of farming. Farmers who do not exceed a given threshold are considered unfit for a commercial activity and expected to quit. Agricultural policies are meant to help those who are just reaching the expected economic dimension to extend their smallholding and switch to intensive farming. Hence, the “semi-subsistence” farming is coined as a new category and becomes the main focus of reforms and subsidies. However, it proves inefficient as the agrarian structures have a high degree of inertia. Our case study sheds light on some limitations of the performative power exerted by numbers.
Thierry Grosbois (Université du Luxembourg / Laboratoire gouvernance européenne)
La politique de coordination des statistiques au sein de l’Union Benelux
Le 1er janvier 1948, le tarif douanier commun de l’Union Benelux, dont les organes avaient été institués en 1946, entrait en vigueur. Par ailleurs, un projet de traité d’union économique est négocié entre 1948 et 1950, mais il n’entrera pas en vigueur. Un traité d’union économique sera finalement signé en 1958.
Au cours de la première décennie de son existence, l’Union Benelux a été confrontée, dans la mise en œuvre de l’intégration économique progressive entre les trois pays membres, à un nombre important d’obstacles techniques ou politiques à lever afin d’assurer le libre-échange intérieur.
Un aspect jugé important à l’époque est la coordination des statistiques. Une commission de coordination des statistiques a d’ailleurs été instaurée au sein de l’Union Benelux. Ainsi, les experts et les ministres en charge des prises de décision étaient en effet confronté à des divergences dans les statistiques du commerce extérieur des trois pays, en raison de principes divergents de comptabilisation. Or, les décisions relatives à l’intégration économique au sein de l’Union Benelux devaient se baser sur l’établissement de statistiques coordonnées.
Outre ces difficultés internes de coordination des statistiques du Benelux, les trois pays membres ont été confrontés dans le même temps par des exigences externes, liées aux prêts pour la reconstruction économique octroyés par la BIRD et par les conditions exigées dans le cadre du Plan Marshall. Dans le cadre de la BIRD ou du Plan Marshall, en raison notamment de l’instauration de l’OECE, les Etats-Unis ont exigé des Etats européens une uniformisation selon des règles comptables communes, des statistiques destinées à justifier les programmes de reconstruction économique. Au sein de l’Union Benelux, une coopération entre les trois pays s’est instaurée pour assurer une coordination des statistiques exigées par les autorités américaines à la fois au niveau de la BIRD, du Plan Marshall et de l’OECE.
Notre contribution consistera à examiner les conditions politiques et techniques de cette coordination des statistiques au sein de l’Union Benelux, permettant de démontrer également en quoi les choix en matière de présentation des statistiques étaient sensibles du point de vue politique.
Policies of statistical coordination within the Benelux Union
On the first of January 1948, the common customs tariffs of the Benelux Union entered into force and a project for a treaty of economic union was negotiated between 1948 and 1950, without success until 1958. During the first 10 years of its existence, the Union was confronted with a number of technical and political obstacles in the creation of a common market. The coordination of statistics was seen to be an important aspect, giving rise to a commission of coordination. Experts from the respective ministries in negotiation were indeed confronted with divergent figures, due to a lack of harmonization in the definitions.
In addition to these issues of statistical coordination, the three countries were confronted with outside pressures pushing for coordination, most notably the BIRD loans for economic reconstruction and the conditions of the Marshall Plan. In this framework, and with the creation of the OCDE the United States pushed for a uniformization of rules and definitions, putting pressure on the Benelux Union.
Our paper will explore the political and technical conditions of statistical coordination and show in particular how choices in the presentation of statistics could prove to be politically sensitive.
BRIATTE François f.briatte@ed.ac.uk
BRUNO Isabelle izabruno@gmail.com
CUSSO Roser rosercusso@hotmail.com
DIDIER Emmanuel Emmanuel.Didier@ehess.fr
DUPUY Claire claire.dupuy@umontreal.ca
GAYON Vincent vince_gayon@hotmail.com
GROSBOIS Thierry Thierry.grosbois@skynet.be
LEMOINE Benjamin benjamin.lemoine@ensmp.fr
NORMAND Romuald romuald.normand@inrp.fr
PENISSAT Etienne etienne.penissat@ens.fr
PONS Xavier ponsx@wanadoo.fr
ROGER Antoine a.roger@sciencespobordeaux.fr
ROWELL Jay Jay.Rowell@misha.fr
TREHIN-LALANNE Rémi remi.trehin-lalanne@ens.fr
VINCENT-DALUDE Monique monique.vincent-dalude@univ-lyon2.fr