Section Thématique 53

Genre et nation
Gender and Nation  

Responsables

Amélie Le Renard (Université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines) amelie.lerenard@sciences-po.org
Elisabeth Marteu (Université Paris I /IEP de Paris) elisabeth.marteu@sciences-po.org

Présentation scientifique Dates des sessions Programme Résumés Participants

 

Présentation scientifique

Bien que les nations et les nationalismes constituent un champ de recherche fort développé en science politique, la thématique de recherche « genre et nation » a été plus rarement traitée dans la science politique française (Jenson et Lépinard 2009, Fillieule et Roux 2009). Pourtant cette thématique pourrait s’enrichir des réflexions menées en France sur l’approche croisée des rapports sociaux de classe, de race et de sexe (Guillaumin 1992, Kergoat 2001). Ces études se sont en partie inspirées des travaux critiques menés par les féministes noires américaines (Crenshaw 1991, Black Feminism 2008) et par les féministes post-coloniales ou les subaltern studies (Spivak 1988, Jayawardena 1986, et autres). Les travaux français utilisant cette approche portent souvent sur des cas étrangers et ne s’inscrivent généralement pas en science politique, sauf exception récente (Sala Pala, Arnaud, Ollitrault, Rétif 2009). Or, les débats en France sur le « féminisme républicain » (Guénif Souilamas et Macé, 2006) ou sur la généalogie sexuelle et coloniale de la nation française (Dorlin 2009) rendent compte du renouveau de cette grille de lecture.

L’ambition de cette section thématique est de montrer comment la science politique pourrait se saisir de la thématique « genre et nation ». Elle s’enrichirait ainsi à la fois de réflexions produites en-dehors du contexte académique français, sur des cas d’étude autres que la France, ou encore dans des disciplines autres que la science politique.

Cette section thématique se fixe deux objectifs transversaux. Il s’agit en premier lieu de réfléchir à l’actualité des cadres d’analyse proposés par les travaux, majoritairement en langue anglaise, qui ont théorisé les rapports entre genre et nation (entre autres Yuval Davis et Anthias 1989, Yuval Davis 1997, Mayer 1999). Ces travaux ont notamment montré les tensions entre féminismes et nationalismes, le rôle des mouvements de libération nationale et des Etats dans la production de normes de genre et de sexualité dites «authentiques » ou « modernes ». Il s'agit en second lieu de mettre en perspective différents objets de recherche pour penser les relations entre genre et nation. En effet, certains travaux se sont intéressés à l'influence des institutions étatiques (armée, administration coloniale, école, etc.) et des politiques publiques sur la production des normes de genre, d'autres ont étudié le rôle des mouvements féminins et féministes, notamment dans l'accès des femmes à la citoyenneté et la remise en cause de la frontière public/privé, tandis que certaines analyses s'intéressent à la circulation transnationale des normes de genre et à leurs réappropriations dans les contextes nationaux. L'objectif est de croiser les angles d'approche et les enquêtes de terrain, pour débattre des différents usages des concepts et réfléchir ensemble à des outils d'analyse communs.

Ouvrages cités

CRENSHAW Kimberlé, 1991. “Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color”, Stanford Law Review, vol. 43, n°6, p. 1241–1299.
DORLIN Elsa, 2008. Black Feminism. Anthologie du féminisme africain américain, Paris, L’Harmattan. DORLIN Elsa, 2009. La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française, Paris, La Découverte.
FILLIEULE Olivier, ROUX Patricia (Dir.), 2009. Le sexe du militantisme, Paris, Les Presses de Sciences Po.
GUENIF SOUILAMAS Nacira, MACE Eric, 2006. Les féministes et le garçon arabe, La Tour-d’Aigues, Editions de l’Aube.
GUILLAUMIN Colette, 1992. Sexe, Race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, Côté- femmes.
JAYAWARDENA Kumari, 1986. Feminism and Nationalism in the Third World, London, Zed Books.
JENSON Jane, LEPINARD Eléonore, 2009. “Penser le genre en science politique. Vers une typologie des usages du concept”, Revue française de science politique, 59(2), p.183-201.
KERGOAT Danièle, 2001. “Le rapport social de sexe. De la reproduction des rapports sociaux à leur subversion”, dans Les rapports sociaux de sexe, Paris, PUF, n°30, p. 85-100.
MAYER Tamar, 1999. Gender Ironies of Nationalism, London & New-York, Routledge.
SALA PALA Valérie, ARNAUD Lionel, OLLITRAULT Sylvie, RÉTIF Sophie (Dir.), 2009. L'action collective face à l'imbrication des rapports sociaux. Classe, ethnicité, genre, Paris, L'Harmattan.
SPIVAK Gayatri, 1988. “Can the Subaltern Speak?”, in Cary Nelson, Larry Grossberg (eds), Marxism and the interpretation of Culture, Chicago, University of Illinois Press, p.271-313.
YUVAL-DAVIS, Nira, ANTHIAS, Floya (eds), 1989. Women-Nation-State, London, Macmillan.
YUVAL DAVIS Nira, 1997. Gender and Nation, London & New-York, Sage.

Nations and nationalisms are an important field of research in political science. Yet, French political science has scarcely questioned the links between gender and nation. The ambition of this section is to show how political science could take into account researches that have been produced outside French academia, on cases outside France and/or outside political science as a discipline.
This section has two objectives:
- To question the analytical frameworks of the researches (often written in English) that have theorized the relationships between gender and nation (for a comparative approach, see Yuval-Davis et Anthias (eds), 1989. Women-Nation-State, London, Macmillan). These researches have underlined the tensions between feminisms and nationalisms. They have analysed how movements of national liberation and states, by playing on “tradition” and “modernity”, had contributed to producing gender and sexuality norms.
- To put into perspective different objects of research and fieldworks that enable us to analyse the links between gender and nation: state institutions and public policies, mobilisations and social movements, transnational circulation of policies and gender norms.
Two sessions will discuss this vast question.
The first session will show how the interactions and tensions between public policies and social movements (mobilisations of women, people with immigrant backgrounds, sexual minorities, etc.) contribute to the construction and deconstruction of gender norms.
The second session will focus on the articulation between gender and nation in the framework of the inter- and transnational circulation of policies and gender norms. We will question their appropriations by different actors – that generates conflicts. The aim is to analyse the articulation between gender and nation through the interactions between local, national and international scales.


Sessions

Les travaux de la Section Thématique se dérouleront sur les sessions suivantes :
Session 1 : 31 août 2011 13h45-16h30
Session 2 : 1er septembre 2011 8h45-11h30

Voir planning général...

Lieu : IEP (salle 215)


Programme

Session 1

Axe 1 : Genre, nation et mobilisations

Discussion : Ioana Cirstocea (CNRS/PRISME, Université de Strasbourg) et Elisabeth Marteu (Université Paris I /CESSP)

Session 2

Axe 2 : Genre, nation et action publique

Axe 3 : Genre et nation au centre de débats publics

Discussion : Alexandre Jaunait (Université de Poitiers) et Amélie Le Renard (Université Versailles St-Quentin-en-Yvelines/CESDIP)


Résumés des contributions

Axe 1 : Genre, nation et mobilisations

Diane Lamoureux (Université Laval, Québec)

Genre et nation dans le féminisme québécois

Le cas du Québec est intéressant pour qui veut étudier les articulations entre genre et nation, de même que les usages variés du discours postcolonial. Lors de la résurgence des mouvements féministes à la fin des années 1960, ceux-ci se situaient largement dans l’orbe du nationalisme québécois, comme en témoigne le slogan « pas de Québec libre sans libération des femmes, pas de libération des femmes sans Québec libre ». Les militantes féministes québécoises se perçoivent comme faisant partie d’un groupe national opprimé et développent un mouvement féministe distinct de ce qui existe ailleurs au Canada.
À partir des années 1990, le nationalisme est à nouveau invoqué dans le féminisme québécois, mais d’une façon complètement différente. Lors des célébrations du 50e anniversaire de l’obtention du droit de vote des femmes, des tensions éclatent au grand jour entre partisanes de la souveraineté du Québec et féministes issues d’une immigration plus ou moins récente et obligent à penser un « Québec féminin pluriel ». Le discours postcolonial est alors utilisé pour renvoyer les féministes québécoises francophones blanches à leur statut de groupe majoritaire minorisant les féministes québécoises d’autres origines.
Je me propose donc d’examiner les ambiguïtés de l’articulation entre genre et nation dans le féminisme québécois au cours des 40 dernières années et le processus de re/dé/centrement des Québécoises blanches francophones par rapport aux féministes québécoises issues de groupes ethnoculturels minorisés et les divers usages du discours postcolonial.

Gender and Nation in Quebec’s feminism

Quebec is an interesting case study for those who want to explore the relationships between gender and nation, or the different use of the post-colonial paradigm. Second wave feminism, at the end of the 1960’s, was largely influenced by Quebec nationalism, using the following motto : « Pas de Québec libre sans libération des femmes, pas de libération des femmes sans Québec libre ». Quebec’s feminists see themselves as belonging to an oppressed national group and develop a feminist movement slightly different from the one existing in Canada outside Québec.
In the 1990’s, nationalism reappears, but in a totally different fashion. During the festivities around the 50th anniversary of women’s suffrage, tensions emerge between those who advocate Quebec’s independance and feminists identifying themselves with other political views on Quebec’s constitutional status or with another ethnic background. The later obtain that the former begin to imagine a « Québec féminin pluriel ». In those circumstances, the postcolonial discourse is mobilized by feminists who want to confront « white French speaking Quebec’s feminists » as belonging to a national ethnic group that is often involved in the minorisation of people of others origins that live in Quebec, acting therefore as a dominant (colonial) majority.
I intend to analyze the ambiguities in the articulation of gender and nation in Quebec’s feminism during the last four decades. I will focus on the re/de/centering of « white French speaking » Quebec’s feminists in regard with feminists belonging to other ethnic/cultural background and the various uses of the postcolonial discourses that result of this confrontation.

Fanny Tourraille (Université Toulouse 1-LaSSP)

Voile et ''identité nationale'': le féminisme en tension face aux usages du droit des femmes

De ''l'affaire des foulards'' au lycée de Creil en 1989 au débat actuel sur l'Islam en France, le voile est devenu un symbole politique aux significations multiples et concurrentes.
En combinant un travail d'archives sur les publications féministes depuis les années 1980 à un travail d'observation et de réalisation d'entretiens au sein d'organisations porteuses d'analyses concurrentes sur ''la question du voile'', la communication fera état des stratégies de positionnement des groupes féministes autour de ce débat. Stratégies des groupes minoritaires (collectifs incluant des femmes voilées) pour contester l'usage ''nationaliste'' d'un féminisme devenu l'emblème d'une modernité menacée de l'intérieur par un ''ennemi'' racialisé. Stratégies des groupes mainstream - plus ou moins institutionnalisés - pour disqualifier les prétentions des groupes dominés à une redéfinition du féminisme, tout en gardant une certaine indépendance vis-à-vis des cadres et des discours du pouvoir étatique afin de conserver leur pouvoir contestataire.
Il s'agira donc de se pencher sur les changements de l'espace féministe qu'induisent les usages politiques du ''droit des femmes'' par les acteurs politiques et médiatiques dominants, sur les dynamiques conflictuelles nées de l'utilisation d'une dénonciation sélective du sexisme pour redéfinir les frontières de la nation en stigmatisant ''l'Autre'' menaçant.

Veil and ''national identity'': the feminism confronted to political uses of ''women's rights''

From the ''veils affair'' of the Creil highschool in 1989 to the present debate about Islam in France, the veil became a political symbol with multiple and rival significations.
Combining archive researches on feminist publications since 1980 to interviews and participant observation among feminist organizations defending opposed analysis on ''the veil issue'', this contribution will focus on the positioning strategies adopted by feminist groups on this debate. Strategies of minority groups (feminist groups including veiled women) to contest the ''nationalist'' uses of feminism, which has become the emblem of a modernity threatened by a racialized ''internal'' ennemy. Strategies of mainstream groups - more or less institutionalized - to disqualify the minority groups' claim for a redefinition of feminism, while keeping some distance with state discourses in order to maintain their power of contestation.
The communication thus aims at analysing the changes in feminist space resulting from the political uses of ''women's rights'' by dominant actors in politics and medias. It will deal with the conflictual feminist dynamics caused by the use of a selective denunciation of sexism in order to redefine the nation's frontiers through the stigmatization of a threatening ''Other''.

Brigitte Frotiée (ISP-Cachan)

Des temps forts de la mobilisation des Espagnoles contre le franquisme

Des mouvements espagnols de femmes, au-delà de leurs divergences idéologiques, révèlent une capacité à se mobiliser et à se fédérer à deux moments historiques du franquisme : au début, en 1936 avec le soulèvement militaire du Général Franco contre la IIe République et à la fin, en 1975, année du décès du fondateur du franquisme. Si ces regroupements ont en commun la lutte contre le franquisme, ils présentent néanmoins des différences quant à leurs modalités d’actions et à leurs revendications. Les contextes national et international ont en effet changé en quarante ans, même si l’Eglise et l’Armée restent les piliers du régime.
En 1936, des Espagnoles militent dans les mouvements révolutionnaires et prennent les armes auprès des brigades internationales pendant la guerre civile ; par ailleurs, l’Espagne n’est pas le seul pays occidental à devenir totalitaire à cette époque. En revanche, en 1975, les idéaux démocratiques, des droits de l’homme, de l’égalité de sexe se diffusent, relayés par les instances onusiennes et européennes, les mouvements féministes transnationaux, sur lesquels s’appuieront les Espagnoles de la transition politique pour légitimer leurs revendications.
Ainsi, cette communication vise à contribuer à la réflexion sur les interactions entre contexte national et contexte international en termes de circulation des idées et répertoires d’action.

High points of Spanish Women Mobilizations against Francoism

Beyond their ideological differences, Spanish protest movements of women showed an ability to rally and federate themselves at two historical moments of francoism : in the first year, in 1936, at the time of military uprising of General Franco against the second Republic, and in the last year, in 1975, the year Franco died. If these confluences have in common to fight francoism, they still display differences in their methods of actions and their demands. Indeed, the national and international contexts had changed in forty years, even if the Church and the Army had remained pillars of the regime.
In 1936, during the Civil War, Spanish women campaigned in the revolutionary movements and took up arms within the International Brigades. Besides, Spain was not the only Western country to fall under totalitarian rule during this period. On the other hand, in 1975, ideals of democracy, of Human Rights, and of gender equality were spreading, relayed by European and UN authorities and transnational feminist movements, on which Spanish women would rely to legitimize their demands at the time of political transition.
This presentation aims at contributing to a reflection on the interactions within national and international contexts in terms of exchanges of ideas and repertories of contention.

Alexandra Oeser (Université Paris Ouest-Nanterre-La Défense-SOPHIAPOL)

Grèves pour l’emploi : Usages d’un imaginaire national et masculin dans le champ politico-médiatique français

Strikes for Work: Uses of National and Masculine Imaginaries in the political and media fields in France

Axe 2 : Genre, nation et action publique

Mathilde Darley (CNRS-CESDIP)

Les logiques sexuées des politiques migratoires : La norme de genre dans les centres de rétention pour étrangers

Cette contribution traite de l’incidence des logiques sexuées des politiques migratoires européennes sur les modes de présentation de soi et les stratégies d’évitement et/ou d’adaptation des migrants en situation irrégulière menacés d’expulsion. Je m’appuierai sur une enquête ethnographique de plusieurs mois conduite auprès d’hommes et de femmes retenus dans un centre de rétention allemand, en tant que bénévole d’une association caritative allemande en charge de l’assistance spirituelle et juridique.
Je m’intéresserai particulièrement aux logiques (juridiques, mais aussi professionnelles – religieuses – et extraprofessionnelles) selon lesquelles les acteurs non gouvernementaux sélectionnent, parmi les retenus, les récits justifiant à leurs yeux l’établissement d’une relation d’assistance. Ces logiques semblent en effet dépendre en partie de l’appartenance sexuelle des retenu(e)s. Par ailleurs, au sein de chaque « sexe », les pratiques sexuelles fonctionnent, pour les acteurs non gouvernementaux, comme un critère de hiérarchisation des étrangers à assister – même si les logiques de sexe et de genre à l’œuvre dans le processus assistantiel ne sont pas les seules pertinentes : elles en croisent d’autres (nationales ou comportementales par ex.), invitant ainsi à recourir aux théories de l’intersectionalité pour comprendre les mécanismes de sélection des migrants dont le maintien sur le territoire national est présenté comme « légitime » des autres, dont l’expulsion n’est pas contestée.

Sexual logics of migration policies: The power of gender labels in aliens’ detention centres

The proposed contribution deals with the effects of the sexual logic of European migration policies on the modes of self-presentation as well as on the circumvention and/or adaptation strategies of irregular migrants awaiting deportation. To do so, I will rely on a several months’ ethnographic research conducted as a volunteer for a German religious association in charge of spiritual and legal assistance in a detention centre for irregular migrants. The first part of this research has been conducted among detained men and the second part among detained women in order to question the possible existence of gender-related determinants in the relationship established between detained migrants and “non detained” actors.
In this paper, I will focus on the (legal, but also professional – religious – and extra-professional) logics under which non-governmental actors distinguish migrants’ narratives deserving assistance from others. I especially propose to show that the logics according to which detained foreigners are selected or not for getting assistance are quite different depending on their sexual belonging and that, within each sexual group, detainees’ sexual patterns are interpreted by non governmental actors as a hierarchization factor to determine which foreigners to assist. However, sexual or gender logics are not the only ones but cross other kinds of logics, like national or behavioural ones, therefore making the theory of intersectionality useful to understand the selection mechanisms applying to foreigners in detention centres.

Marion Manier et Laura Schuft (Université de Nice-Sophia Antipolis Unité de recherches "Migrations et Société" URMIS / IRD UMR 205)

D’une rive à l’autre de la France postcoloniale : la régulation sociale de la féminité et de la francité

Cette communication propose d’interroger les mécanismes de régulation sociale de la « féminité » et de la « francité », à travers les résultats de deux études doctorales dans deux contextes de la France postcoloniale d’aujourd’hui. L’une porte sur le traitement social de la question des « femmes de l’immigration » dans l’action publique et l’action sociale en France métropolitaine ; l’autre porte sur la régulation de frontières d’ethnicité et de genre en Polynésie française à travers les discours et les témoignages de couples « mixtes ». Si ces deux recherches sont très contrastées du point de vue de leurs objets et de leurs contextes d’enquête, leurs résultats montrent des formes comparables de régulation de la féminité « à la française » et de la francité au « féminin ». On observe, en effet, que les femmes ethnicisées sont l’objet de pratiques et d’injonctions visant leur « modernisation », conçue à la fois comme un abandon de leurs cultures « traditionnelles » et comme une démarche d’émancipation féminine. Nous interrogerons ces mécanismes de régulation qui, s’appuyant sur une double injonction à s’assimiler à une « féminité française » normative, contribuent à (re)produire les frontières de la nation.

The social regulation of femininity and ‘Frenchness’ across postcolonial France 

This communication proposes to investigate the social mechanisms that regulate ‘femininity’ and ‘Frenchness’, using the results of two doctoral studies, in two contexts of contemporary postcolonial France. One study deals with the social handling of the question ‘women of immigration’ in public policy and social work in Mainland France ; the other deals with the regulation of ethnic and gendered boundaries in French Polynesia in the discourse and accounts of ‘interethnic’ couples. Although the subjects and contexts of these two research studies are quite different, their results show comparable means of regulating femininity ‘à la française’ and ‘Frenchness’ ‘au féminin’. Indeed, ‘ethnicised’ women are the object of actions and injunctions that target their ‘modernisation’, conceived as both an abandon of their ‘traditional’ cultures and as action toward feminine emancipation. We will explore these regulatory mechanisms which, relying on a double injunction to assimilate toward a normative ‘French femininity’, contribute to the social (re)production of national boundaries.

Axe 3 : Genre et nation au centre de débats publics

Sara Garbagnoli (EHESS)

Quel genre de nation ? Usages sociaux de « genre » et de « race » dans les débats parlementaires italiens sur le « mariage homosexuel »

A l'intérieur des propositions de loi s’inscrivant dans le débat italien autour du "mariage homosexuel", nous assistons à l’émergence d’une nouvelle vulgata politique qui se déploie à travers des usages normatifs de « genre » et de « race ». Dans les textes qui entérinent cette logique, on prend à la fois position contre toute forme de reconnaissance juridique du couple homosexuel - au nom de la présupposée nature hétérosexuelle du mariage - et contre les mœurs polygamiques des « immigrés musulmans » - au nom des droits des femmes. Comment appréhender cette logique d’exclusion au moment même où, dans d’autres Pays européens, c’est au nom des droits des homosexuels que se mesure la compatibilité des « musulmans » avec la « civilisation » (occidentale) ? Qu’est-ce que ce dispositif intellectuel nous dit de la nature et du fonctionnement de la race et du genre, ces classements hiérarchisant dont les institutions d’une nation, ainsi que les catégories de l’entendement de ses membres, sont imprégnées ? Qu’est-ce qu’il nous dit de la nature de la nation ? Pour donner quelques éléments de réponse historiquement situés, cette intervention se propose de construire l’espace de formation et de réception de ce dispositif et d’expliciter quelques-unes des catégories de jugement à l’œuvre dans les incessantes renégociations qui sous-tendent la construction de la définition légitime de famille et de citoyenneté dans un contexte politique national donné.

The Sex of the “Nazione”. Social Uses of Gender and Race in the Italian Debate on "Gay Marriage"

Within the bills presented in the Italian parliament on the issue of "gay marriage", we are witnessing the emergence of an intellectual device based on the mobilization of gender and race in a nationalistic key. At the core of these texts, a stand is taken against both any form of legal recognition of homosexual couples and the polygamous customs of Muslim immigrants. How are we to make sense of this logic of expulsion ? What do these intellectual devices tell us about the function of race and gender, these hierarchical classifications embodied by national institutions as well as by understanding categories of its members? What do they tell us about the nature of the Nation? This paper will analyse these parliamentary proposals in order to provide some elements of a historically situated answer and to uncover efficient procedures about the ongoing renegotiations underlying the construction of a legitimate definition of family and citizenship in a specific national context.

Valérie Dutoya (IEP Paris/CERI)

« La bru du Pakistan » : Genre, sexualité et nationalisme dans la relation Inde/Pakistan

La démonstration que les identités nationales sont genrées n’est plus à faire, et dans le cas de l’Inde et du Pakistan, le poids des représentations de genre dans la construction de la nation, et l’impact que cela peut avoir sur l’autonomie sexuelle des femmes, a été maintes fois souligné. Cette autonomie est encore plus limitée dans le cas des mariages transnationaux et intercommunautaires bien que la métaphore du mariage, ou de la romance, soit une figure majeure de la relation qu’entretiennent les deux pays, mais aussi les communautés musulmanes et hindoues à l’échelle du sous-continent. A partir du scandale qui a entouré le mariage en 2010 de deux « célébrités », l’indienne Sania Mirza et le pakistanais Shoaib Malik, nous analysons la relation entre l’autonomie sexuelle et maritale des femmes, la rivalité indo-pakistanaise, et la construction des identités nationales en Inde et au Pakistan, afin de montrer que les conceptions traditionnelles du mariage et les identités de genre s’articulent de façon ambigüe au niveau de la nation. Si le mariage transnational (ou intercommunautaire) symbolise une forme de modernité politique et nationale, il incarne aussi la peur de la perte de l’identité par la perte des femmes. Cette étude croise une analyse légale et historique avec une approche culturelle, grâce à l’utilisation d’œuvres littéraires et cinématographiques, ainsi que, dans sa partie contemporaine, des entretiens et une exploration des médias, en particulier d’internet (blogs, réseaux sociaux, forums, etc.).

‘Pakistan’s daughter-in-law’: Gender, sexuality and nationalism in the ‘Indo-Pak’ relationship

It is now well-established that national identities are gendered and particularly in the case of India and Pakistan, the importance of gender representations in the construction of the nation is acknowledged, as well as fact that it impacts on women’s sexual autonomy. This autonomy is under even stronger constraints in the case of transnational and interfaith marriages, even though the metaphor of the romantic or marital union is a powerful one when it comes to the representation of the relations between India and Pakistan, and also the Hindu and Muslim communities across the subcontinent. Using the controversial marriage of two celebrities, the Indian Sania Mirza and the Pakistani Shoaib Malik, as a starting point, we analyze the relationship between women’s sexual autonomy, the ‘Indo-Pak” rivalry and the construction of national identities in India and Pakistan, in order to show that “traditional” conceptions of marriage and gender identities articulate with much ambiguity when it comes to national identity and nationalism. Though transnational (or interfaith) unions are considered as a sign of political and national modernity, they also crystallize the anxiety of the erosion of identity that would come from “losing women”. This study blends a legal and historical analysis with a cultural approach through both literary and cinematographic works, as well as, in its contemporary aspects interviews and analyze of media (press, internet, social networks, etc.)

Lucia Direnberger (Université Paris 7-Denis Diderot)

Discours sur « le rôle de la femme dans la société » : enjeux de légitimité nationale et de présence internationale au Tadjikistan

Depuis l’indépendance en 1991, une caractéristique commune aux acteurs-actrices politiques tadjikes est la production de discours sur le « droit de la femme ». Au-delà d’un simple dénominateur commun, le « droit de la femme » constitue un véritable enjeu pour les forces politiques actuelles. Il participe aux processus de construction nationale. Dans ses discours, le gouvernement tadjik donne à la mère le pouvoir de « blanchir » la politique et de rassembler la population autour du projet national. Il développe une reconstruction de l’Etat fondée sur les attributs désignés d’un sexe, instaurant un statut inégalitaire sur la notion de citoyenneté.
Le discours sur « la femme » permet également de marquer les clivages politiques, notamment dans l’échiquier de l’islam politique. Au contraire d’une interprétation conservatrice du Coran, véhiculée par les mouvements islamistes, le Parti de la Renaissance Islamique soutient la présence des femmes dans la vie politique, économique et sociale et condamne la domination masculine qui appartient aux « coutumes et aux traditions ». Les institutions internationales diffusent largement des programmes sur la promotion des femmes. L’enjeu est de maintenir une stabilité politique dans la région centrasiatique pour mener à bien la « lutte contre le terrorisme » tout en empêchant l’émergence d’un mouvement social.

Discourses on « women’s role in society »: the stakes of national legitimacy and international presence in Tajikistan.

Since the 1991 Independence, a common characteristic of Tajikistani political actors/actresses is the production of a discourse on “women’s rights”. More than a mere common factor, “women’s rights” have come to constitute a real stake for current political forces. They are part of the process of national construction. In the discourse of the Tajikistani government, the figure of the mother has the power to “cleanse” politics and gather the people around the national project. It develops a reconstruction of the State based on so-called sexual attributes, establishing an asymmetrical statute of the notion of citizenship. The discourse on “women” also serves to distinguish between political factions, particularly in the realm of Islamic politics. As oppose to a conservative interpretation of the Koran conveyed by Islamist movements, the Party of Islamic Rebirth upholds women’s presence in political, economic and social life, and condemns masculine domination, which it assimilated to “customs and traditions”. International institutions develop extensive programs promoting women. The goal is to sustain political stability in Central Asia, in order to carry out the “struggle against terrorism”, while preventing the appearance of social movements.


Participants

CIRSTOCEA Ioana ioana.cirstocea@misha.fr
DARLEY Mathilde mathilde.darley@gmail.com
DIRENBERGER Lucia lucia.direnberger@gmail.com
DUTOYA Virginie virginie.dutoya@sciences-po.org
FROTIEE Brigitte brigitte.frotiee@isp.ens-cachan.fr
GARBAGNOLI Sara sara.garbagnoli@gmail.com
JAUNAIT Alexandre alexjaunait@hotmail.com
LAMOUREUX Diane Diane.Lamoureux@pol.ulaval.ca
LE RENARD Amélie amelie.lerenard@sciences-po.org
MANIER Marion Marion.Manier@unice.fr
MARTEU Elisabeth elisabeth.marteu@sciences-po.org
OESER Alexandra Alexandra.Oeser@ens.fr
SCHUFT Laura schuft@unice.fr
TOURRAILLE Fanny fanny.tourraille@live.fr