Section Thématique 6

Sociologie des politiques de DDR : analyse des processus de co-production
Sociology of DDR policies : analysis of coproduction processes

Responsables

Nathalie Duclos (Université de Tours, ISP Nanterre) nduclos@club-internet.fr
Sandrine Perrot (Sciences Po, CERI) perrot@ceri-sciences-po.org

Présentation scientifique Dates des sessions Programme Résumés Participants

 

Présentation scientifique

La démobilisation et le désarmement des combattants constituent un des principaux enjeux des sorties de conflits armés (Berdal, 1996). Le problème de la dissémination de la violence est en effet un défi majeur dans une situation de reconstruction étatique post-conflictuelle. Au cœur des missions de paix, depuis quelques années, figure d’ailleurs presque systématiquement un programme de DDR (désarmement, démobilisation, réinsertion ou réintégration). Et des agences internationales (UNDP, IOM, Banque mondiale), tout comme certaines ONG (GTZ) s’en sont fait une spécialité.
Sur ces questions, on trouve une abondante littérature, grise ou plus académique. Certains auteurs se fixent pour enjeu d’apprécier l’adéquation des politiques internationales et de leur mise en œuvre, au niveau de développement des pays (Kingma, 2000). L’intégration des politiques de DDR dans un programme d’action plus vaste (réforme du secteur de la sécurité, des institutions politiques et de la justice) est souvent préconisée, dans la perspective de mise en œuvre d’une stratégie cohérente d’un modèle de paix libérale (IPA, 2002). L’habitude prise historiquement de concentrer les efforts sur la démobilisation et le désarmement au détriment du volet réintégration est souvent déplorée : c’est notamment la reconversion politique (Porto, 2007 ; Berdal, 2009) qui mérite attention selon certains auteurs, soulignant par là-même la portée politique du processus par delà sa nature technique. Cette faiblesse de l’action en matière de réintégration tient pour l’essentiel à des apories organisationnelles : les budgets réintégration relèvent de contributions volontaires et nationales, à la différence du budget désarmement et démobilisation, inscrit au compte de l’ONU ; à cela s’ajoutent les difficultés de la coopération entre organisations et entre acteurs sur le terrain. Selon certains auteurs, les nombreux échecs de réintégration des ex-combattants tiennent notamment à la « sous-conceptualisation » de ce volet et il reste à établir des critères de réussite ou d’échec (Muggah, 2009). La question de savoir qui va bénéficier des programmes se pose dans des termes nouveaux du fait de l’élargissement récent des programmes de DDR vers les « populations vulnérables » et les communautés d’origine des ex-combattants (Porto, 2007).
Tournant résolument le dos aux perspectives fonctionnaliste et normative généralement retenues, l’objectif de la section thématique est de réaliser une sociologie de ces politiques de DDR attentive à leurs déclinaisons concrètes, notamment les interactions et échanges qui se nouent entre acteurs locaux et internationaux, lors de leur conceptualisation, de leur formulation et de leur mise en œuvre. Les politiques de DDR ne peuvent être appréhendées que comme des flux venant du haut mais doivent plutôt être envisagées comme des co-productions. Sur le terrain, elles font en effet l’objet de marchandages, où les logiques d’actions micro- et macropolitiques se heurtent, se rencontrent ou s’ignorent. Il faut donc être attentif aux interprétations auxquelles elles donnent lieu de la part des acteurs locaux. Par ailleurs, ces politiques agissent sur les sociétés récipiendaires. A travers les catégorisations des acteurs, leur valorisation ou au contraire leur exclusion des bénéfices du DDR, les programmes de démobilisation contribuent à la construction des sociétés d’après-guerre. Il faudra s’interroger sur leur traduction dans le quotidien des récipiendaires et sur les recompositions qui sont à l’œuvre dans les sociétés à la faveur de leur mise en place.
Les communications porteront sur les deux points suivants.
1. Nous nous intéresserons d’abord aux logiques de transactions entre acteurs internationaux et acteurs locaux dans la mise en place des programmes de DDR, que ces derniers soient le fait des organisations internationales (IOM, UNDP, BM) ou des ONG (GTZ). Dans quelle mesure la mise en œuvre des programmes fait-elle l’objet de négociations, de marchandages avec les acteurs locaux, conduisant à des inflexions du programme ? Les récipiendaires ne sauraient être considérés comme accueillant passivement les dispositifs de DDR. L’offre de programmes ne constitue-t-elle une opportunité d’action pour des acteurs locaux désireux d’améliorer leur situation d’après-guerre ? Il faudra également s’intéresser aux stratégies de contournement ou de blocage des DDR. Il s’agira de cerner la mise en œuvre des programmes dans sa dynamique d’interaction avec les acteurs locaux et de s’affranchir d’une perspective top down.
2. Quels sont les effets induits de ces programmes de DDR ? il s’agira ici de mettre l’accent sur les incidences des interventions extérieures sur les sociétés d’après-guerre. Ces programmes contribuent-ils à une réification de certains groupes comme les ex-combattants qu’ils ciblent plus particulièrement ? Qu’est-ce qu’un ex-combattant en effet ? Peut-on inclure dans la même dénomination le paysan qui a fait ponctuellement usage de l’arme familiale pour défendre sa maison et le combattant de la première heure qui a passé des années dans le maquis ? Les programmes de DDR ne contribuent-ils pas à la construction et/ou à l’évolution de certaines catégories ? En intégrant une problématique du genre, nous nous intéresserons également au statut particulier d’« ancienne combattante ». Dans quelle mesure assiste-t-on à une légitimation de certains acteurs, voire à leur promotion dans les sociétés d’après-guerre, parce qu’ils ont été consacrés comme interlocuteurs de la mission onusienne ou bénéficiaires de mesures aux dépens d’autres groupes ou acteurs (y compris des exclus des programmes de DDR) ? Enfin, quels sont les effets inattendus, voire pervers, des programmes de DDR ?

The demobilisation and disarmament of ex-combatants emerges as one of the main issues at stake in the ending of conflicts (Berdal, 1996). The dissemination of violence is indeed a major challenge of the post-conflict state reconstruction. For a few years, Disarmament, demobilisation and reintegration (DDR) programs peace have been almost systematically included in peace operations. And international agencies (UNDP, IOM, World Bank), as much as NGOs (GTZ), specialized in this field.
A large corpus of grey or more academic literature is now available on this issue. Some authors evaluate the adequacy of international policies and of their implementation according to the development level of the beneficiary country (Kingma, 2000). The integration of DDR policies into larger reform programs (security sector reform, reform of political institutions and of justice) is often advocated in the prospect of a coherent strategy of a liberal peace model implementation (IPA, 2002). The historical focus on demobilisation and disarmament to the detriment of reintegration is often deplored. Some authors insist on the need to pay attention also to political reconversion (Porto, 2007 ; Berdal, 2009), and thus emphasize the political implications of the process beyond its technical nature. The weakness of reintegration programs is mainly due to organisational aporia: reintegration budgets are dependent on voluntary and national contributions, while disarmament and demobilisation budgets are taken into account in the UN budget; we could also mention the cooperation problems among organisations and among field actors. According to some authors, the numerous reintegration failures of ex-combatants are due to the « under-conceptualisation » of this constituent and the criteria for success or failures are still to be established (Muggah, 2009). The issue of the identity of beneficiaries is reemphasized by the recent extension of DDR programs to « vulnerable populations » and communities of origin of ex-combatants (Porto, 2007).
Resolutely turning our back on mainstream fonctionalist and normative perspectives, the objective of this panel is to focus on the concrete variations of these DDR policies, and more specifically on the interactions and exchanges between local and international actors during their conceptualisation, definition and implementation. DDR policies can not be considered only as a top down process but rather as co-productions. In the field, they are the object of bargainings, in which micro- and macropolitical stakes clash, meet or ignore each other. Therefore, we have to pay attention to local interpretations of their content. In addition, these policies impact on beneficiary societies. Through the categorisation of actors, their promotion or, on the contrary, their exclusion from the DDR benefits, the demobilisation programs take part in the construction of post-war societies. We’ll have to question ourselves about their impact on the daily lives of beneficiaries and on the social reconstructions they generate.


Sessions

Les travaux de la Section Thématique se dérouleront sur la session suivante :
Session 4 : 2 septembre 2011 15h15-18h
Voir planning général...

Lieu : Institut Le Bel (salle 238 H)


Programme

Discutant : Xavier Bougarel (CNRS, CETOBAC/EHESS)

Conclusion/synthèse : Laurent Gayer (CURAPP-CNRS)


Résumés des contributions

Axe 1

Véronique Dudouet (Berghof Conflict Research, Berlin)

Appropriation des politiques de DDR : perspectives des combattants sur la construction de la paix (Irlande du Nord, Aceh, Nepal)

Les Etats et les agences internationales tendent à concevoir les (ex-)combattants comme des réceptacles passifs des programmes de DDR ou bien comme des « spoilers » qui devraient se démobiliser et disparaître en temps de paix, plutôt que comme des partenaires de construction de la paix ou agents de transformation. Pourtant, on peut présumer que lorsque les programmes de DDR sont négociés, définis et mis en œuvre sans la participation des ex-combattants dans le processus de décision, ces acteurs ne vont pas s’impliquer dans le processus de paix. Compte tenu du caractère limité des concepts et postulats mainstream qui dominent les problématiques de la gouvernance sécuritaire post-conflit, l’objectif de l’article est de reconsidérer les modèles de DDR basés sur l’expérience directe d’ex-combattants en Irlande du Nord, Aceh et Népal. Dans ces trois processus de peacebuilding récents et en cours, les protagonistes locaux du conflit se sont réellement approprié le processus de transition post-conflit et l’assistance internationale a encouragé leur rôle en tant qu’agents actifs de paix. Le papier va examiner la co-production, le séquençage et les composantes des mécanismes de DDR à partir de la perspective des ex-combattants, ainsi que les conditions dans lesquelles ils témoignent d’une volonté politique de restaurer le monopole étatique de la contrainte physique légitime et participent à la gouvernance post-confit de la sécurité, du développement socio-économique et de la construction démocratique.

Ownership and right-timing of DDR: Combatants’ perspectives on post-war peacebuilding (Northern Ireland, Aceh and Nepal)

There is a persistent tendency among states and international peacebuilding agencies to look upon (former) combatants as passive recipients or ‘target groups’ of DDR programs, or even as ‘spoilers’ who should disband and disappear once peace has prevailed – rather than peacebuilding partners or agents in the driver’s seat of transformation. However, it can be logically assumed that when DDR programs are negotiated, designed and implemented without the active participation of their stakeholders in the decision-making process, these actors will not feel genuinely committed to the process.
Given the limitations of mainstream concepts, assumptions and terminology which dominate the field of post-war security governance, the purpose of this paper is to reconsider existing DDR models based on the direct experience of former combatants in Northern Ireland, Aceh and Nepal. In these three recent or ongoing peacebuilding processes, local conflict protagonists have taken real ownership of their post-war transition process, and international assistance has fostered, rather than impeded, their roles as active peacebuilding agents. The paper will thus examine the co-production, sequencing and components of DDR mechanisms from the perspective of former rebel fighters, and the conditions under which they generate and maintain the political will to restore state monopoly over the use of force and participate in post-war security governance, socio-economic development and democratic state-building.

Axe 2

Nathalie Duclos (ISP, Université de Tours)

Démilitarisation de l’Armée de Libération du Kosovo et recompositions politiques d’après-guerre

L’une des premières missions de l’UNMIK au Kosovo en juin 1999 fut de démilitariser l’ALK (Armée de Libération du Kosovo). Toutefois, face aux résistances de l’organisation de lutte armée, les représentants internationaux ont « amendé » leur programme, en intégrant les principales revendications de l’ALK, à savoir la constitution d’une nouvelle force constituée presque exclusivement d’ex-combattants (le Kosovo Protection Corps) et le versement d’un grand nombre d’ex-combattants dans la nouvelle police locale. Il apparait ainsi que le processus de DDR n’a pas été conduit unilatéralement mais co-produit, à la faveur de négociations et de marchandages soutenus. Ce faisant, ces négociations « au sommet » ont contribué à modeler le paysage politique d’après-guerre : elles ont tout d’abord consacré et consolidé certains leaders de l’ALK, véritablement cooptés par les représentants internationaux, mais par ailleurs, elles ont aussi remis en selle un I. Rugova, leader historique de la résistance pacifique, qui avait été largement affaibli par la montée en puissance du mouvement de lutte armée, en permettant l’intégration de ses partisans dans la nouvelle police, afin de contrebalancer l’influence de l’ALK. Loin d’être un processus technique, la démobilisation et la réintégration sont éminemment politiques et l’implication de la « communauté internationale » dans ce processus, loin d’être neutre, a largement concouru au redéploiement des ressources de leadership politique d’après-guerre.

Demilitarization of the Kosovo Liberation Army and political rearrangements after the war

One of the main missions of UNMIK was the demilitarization of the KLA (Kosovo Liberation Army). However, in order to overcome the reluctance of this armed organization, UNMIK accepted to meet strong claims of the KLA: the creation of a new force - the KPC (Kosovo Protection Corps) - made up almost exclusively of ex-combatants, and the recruitment of a large number of ex-combatants in the new police force. Far from being a unilateral process, the demilitarization program has been co-produced, following sustained negotiations between the international community and the KLA’s leaders. These negotiations also deeply shaped the post-war political lay out: they first contributed to strengthen the positions of some leaders within the KLA, who were then co-opted by the international community, but they also gave a second chance to I. Rugova, the historical leader of the pacific resistance, by promoting the integration of his partisans into the new police force, in order to offset the KLA’s influence. Far from being a technical process, demobilization and reintegration are highly political and, through their involvement in the implementation of this process, the “international community” also took part to the redistribution of political resources among the different post-war leaders.

Mehdi Belaid (Université Paris 1)

 Les « effets indésirables » des programmes DDR en République Démocratique du Congo

La mise en place du programme DDR en République démocratique du Congo depuis 2004 a rapidement montré ses limites, à tel point que l’on peut se demander si ce programme n’a pas contribué à la perpétuation des pratiques néo-patrimoniales et à la reproduction des lignes de clivages caractérisant le champ politico-militaire congolais. A travers l’analyse de parcours d’individus intégrés dans ce programme en RDC, nous souhaiterions interroger la mise en place concrète du processus DDR. Il s’agira tout d’abord d’identifier les facteurs explicatifs de l’engagement au sein des FARDC. La mise en place du programme DDR contribue également à une réification du groupe des combattants. De nombreux acteurs de ce conflit se caractérisent par une identité multiple et n’accèdent réellement au statut de « militaire » à part entière que lorsqu’ils intègrent le programme DDR, statut dont il conviendra d’exposer les implications. Enfin, on ne peut faire l’économie d’une analyse précise du déroulement concret du processus de DDR au sein des lieux qui l’incarnent : les centres de brassage. Si ces centres représentent des lieux de sociabilité pour des individus qui s’opposaient il y a peu au moyen des armes, les interactions entre les différents acteurs intégrés dans ces programmes sont révélatrices de la faiblesse des clivages politiques en République démocratique du Congo. De façon plus générale, les centres de brassage sont devenus des lieux de reproduction des inégalités.

The « side-effects » of the DDR program in the Democratic Republic of Congo

The implementation of the DDR program in the Democratic Republic of Congo since 2004 has quickly shown its limits, to such an extent that one can wonder if this program did not contribute to the perpetuation of the neo-patrimonial practices and to the reproduction of the cleavages characterizing the Congolese political-military field. Through the analysis of the combatants trajectories integrated in this program in DRC, we would like to ask the concrete implementation of the DDR process. First of all, our task will consist in identifying the explanatory factors of the commitment within the Congolese army. The implementation of this program also contributes to the reification of the “combatants group”. Many actors of this conflict distinguish themselves by a “multiple identity” and actually reach the full “status of soldier” - status whose implications should be exposed - only when they join the DDR program. Finally, the concrete development of the DDR process, in the places it occurred, will be analyzed. If these “mixing centers” represent sociability premises for individuals who were fighting each other a short time ago, the interactions between the different actors who are integrated in this program are an evidence of the political cleavages weakness in DRC. As a whole, the mixing centers became inequality reproduction places.

Jacobo Grajales (CERI-Sciences Po)

Criminels politiques, criminels de guerres, criminels tout court: construction des catégories judiciaires dans la démobilisation des paramilitaires en Colombie

Les négociations entre le gouvernement colombien et les représentants des groupes paramilitaires, qui avaient comme but la démobilisation de plus de 30 000 paramilitaires, consituent un moment privilégié pour observer la mobilisation de catégories judiciaires et le conflit autour de la mise en récit de cette forme d'action armée. Cette communication examine la construction conflictuelle de ces catégories et le rôle de divers acteurs dans le débat judiciaire et politique. Les personnages les plus visibles de ces controverses sont le gouvernement du Président Alvaro Uribe (2002-2010) et la Cour Suprême de Justice, à la tête du pouvoir judiciaire. Mais ces débats mobilisent également des acteurs hétérogènes; les groupes paramilitaires, destinataires de la politique de DDR, des acteurs associatifs nationaux et internationaux, des journalistes et des chercheurs universitaires, ainsi que des représentants de gouvernements étrangers et des organisations internationales. Une attention particulière sera donnée à la mobilisation autour et dans la Cour Suprême de Justice.

Negotiations between the Colombian government and paramilitary leaders, aiming at the demobilization of more than 30000 militiamen, is an ideal case-study to observe the mobilization of judicial categories and the conflicts around competitive narratives of armed action. This paper examines the contentious construction of these categories and the role of various actors in the political and legal debate. The most visible characters of these controversies are President Alvaro Uribe (2002-2010) and the Supreme Court of Justice, the head of the judiciary. But these discussions also mobilize heterogeneous actors, as the paramilitary groups – direct recipients of the DDR policy – but also domestic and international NGOs, journalists and academics, and representatives of foreign governments and international organizations. Special attention will be given to the mobilization in and around the Supreme Court of Justice.


Participants

BELAID Mehdi mehdi.belaid@laposte.net
BOUGAREL Xavier xbougarel@yahoo.fr
DUCLOS Nathalie nduclos@club-internet.fr
DUDOUET Véronique v.dudouet@berghof-conflictresearch.org
GAYER Laurent laurent.gayer@gmail.com
GRAJALES Jacobo jacobo.gl@gmail.com
PERROT Sandrine perrot@ceri-sciences-po.org