Section Thématique 7
La pacification politique: questionnements historiques et
analyses symboliques
Political pacification:
historical perspectives and symbolic analyses
Responsables
Olivier Ihl (Sciences Po Grenoble) olivierihl@gmail.com
Thomas Lindemann (Université d'Artois / CERAPS) lindemannt@yahoo.com
Présentation scientifique
Dates des sessions
Programme
Résumés
Participants
La pacification politique comprise comme processus au terme
duquel les acteurs n’envisagent plus la violence comme moyen normal dans le
combat politique est le plus souvent étudiée sous l’angle des approches
a-historiques et matérialistes. Celles-ci sont fondées sur l’idée que la
pacification tient finalement à un calcul rationnel des coûts et des gains de
l’option violente par rapport à ceux des autres options. Les thèses dominantes
estiment que la pacification intervient lorsque les acteurs peuvent défendre
leurs intérêts par des voies pacifiques (la pacification par la démocratisation),
obtenir un profit par le maintien de la paix (la pacification par le bien-être)
ou encore lorsque la paix est soutenue par des forces de l’ordre
suffisamment coercitives et
puissantes (la paix par la dissuasion).
Or, ces explications se heurtent à plusieurs limites. D’une
part, elles méconnaissent les processus sociaux qui sont à l’origine de la
pacification politique. La pacification n’intervient pas brusquement. Elle
repose souvent sur un apprentissage au bout duquel les modes de régulation pacifique
sont intériorisés par les acteurs. En d’autres termes, à l’encontre d’un choix
délibéré et réfléchi, l’abstention à la violence s’impose souvent aux acteurs
comme une doxa. Pour ne citer qu’un exemple, aucun décideur politique français
n’envisage aujourd’hui l’éventualité d’un putsch miliaire après une élection
perdue ou ne se demande si l’armée française doit envahir le Luxembourg pour
mettre fin aux paradis fiscaux. La question est alors d’identifier les
variables qui favorisent un tel processus d’intériorisation des normes
pacifiques. D’autre part, les explications dominantes sous-estiment les
dynamiques symboliques et émotionnelles qui accompagnent le processus de
pacification politique. Contrairement aux affirmations des approches
utilitaristes du choix rationnel, le recours à la violence représente souvent
une transgression de l’ordre social. Loin d’être toujours la continuation de la
politique par d’autres moyens, la violence est souvent stigmatisée dans les
sociétés contemporaines. Dès lors
il est difficile d’évacuer le contexte normatif qui légitime plus ou moins
l’usage de la violence. Toujours est-il aussi que certaines formes de violence
politique telles que le génocide au Rwanda ne sont pas compatibles avec une
rationalité instrumentale en termes de maximisation des ressources et qu’elles
correspondent d’abord au désir d’humilier l’autre et de rétablir l’estime de
soi des acteurs. Les interprétations courantes de la pacification négligent
souvent les variables « émotionnelles » comme l’inhibition morale ou
l’apprentissage de la maîtrise « pulsionnelle » (Norbert Elias).
Le propos de notre atelier est d’explorer plus en détail les
dimensions socio-historiques et symboliques de la pacification politique. D’une
part, nous serons attentifs aux processus
historiques de la pacification politique. La dimension «temporelle »
est déjà indispensable pour comprendre le processus de routinisation ou non des
options violentes. La monopolisation de la violence légitime par un pouvoir
coercitif peut déclencher un processus de « civilisation des mœurs »
(N. Elias), fondé sur des processus psychiques de « sublimation » du
conflit. La dimension historique
est aussi cruciale pour comprendre les difficultés plus ou moins grandes de la
pacification en fonction de la légitimité au non des répertoires de la violence
dans une société donnée. La thèse de « la dépendance au sentier » devrait aussi s’appliquer en
partie au processus de pacification. Il convient pour cette raison d’être
attentif à l’interprétation que les acteurs confèrent aux moments fondateurs de
l’ordre politique, par exemple aux phénomènes historiques traumatisants comme
l’expérience de la Deuxième Guerre mondiale qui a contribué à la pacification
progressive de l’Europe occidentale. D’autre part, nous serons attentifs aux
symboles et interactions qui président à la pacification politique. Loin d’être
toujours le résultat d’un rapport de force ou d’incitations matérielles, la
pacification est aussi le résultat d’un processus de construction symbolique.
En nous appuyant sur la littérature constructiviste,
« recognitiviste » et de l’institutionnalisme sociologique, nous
partons de l’hypothèse que les acteurs agissent non pas seulement dans une
logique conséquentialiste mais aussi dans une logique de comportement approprié
par rapport à certaines normes qui définissent les identités revendiquées des
acteurs. En ce sens, la pacification peut aussi être comprise comme un
processus au terme duquel les options violentes sont tellement stigmatisées que
les « coûts moraux » des acteurs recourant à cette option sont
disproportionnés par rapport aux gains obtenus. De tels calculs symboliques,
c’est-à-dire des coûts et des gains pour l’image de soi auprès de autres, ne sont pas nécessairement conscients mais il serait irréaliste de supposer que
les acteurs politiques soucieux de leur légitimité puissent les ignorer. Plus
positivement, la pacification politique repose aussi sur un processus
d’inclusion symbolique des acteurs dans un corps politique via des élections,
des symboles nationaux, la reconnaissance des torts passés, des politiques de
mémoire ou des institutions internationales. Des études de cas d’inspiration
constructiviste ont par exemple montré que l’existence d’identités partagées
peut favoriser l’apaisement dans les relations internationales. Cette piste de
recherche doit être approfondie.
Notre ambition est de tester les hypothèses
« historiques » et « symboliques » de la pacification
politique à travers une multitude de terrains empiriques décloisonnant les
frontières poreuses entre politique interne et internationale. Les études de cas engagées doivent être
consacrées à la sortie des situations violentes comme les émeutes, les guerres
civiles ou les guerres entre Etats. L’objet de cet atelier est de mettre en relation deux sous-disciplines
qui sont jusqu’à présent restées relativement étrangères l’une à l’autre (la
sociologie politique et les relations internationales) mais qui ont développé
ces dernières décennies des approches analytiquement comparables (par exemple
le constructivisme et l’institutionnalisme).
Une première thématique envisagée est celle du lien entre
« histoire » et pacification politique. Est-il possible d’identifier
des intervalles au bout desquels une pacification semble consolidée ? En
outre, quelle est la part de la justice transitionnelle et reconstructive dans
le processus de pacification (reconnaissance publique des victimes, des
criminels et des crimes liés à la guerre, excuses publiques, mesures de
réparations, reconnaissance des torts passés) ?
Une deuxième thématique est consacrée aux processus
symboliques de la pacification politique. Dans quelle mesure est-il possible
d’interpréter la pacification comme résultat d’une stigmatisation des actions
violentes (par exemple le tabou entourant désormais les armes de
« destruction massive », la célébration du vote comme seul mode
d’expression légitime) ainsi que
la construction des identités partagées (traitement « respectueux » de la puissance ou de la partie vaincue, gouvernance
multilatérale, construction des normes et des identités partagées) ?
Nous encourageons les contributeurs à interroger une
multitude d’objets et d’époques relatives à la pacification tels que
les élections ou les sorties de guerre.
Les travaux de la Section Thématique se dérouleront sur les sessions suivantes :
Session 3 : 1er septembre 2011 13h30-16h15
Session 4 : 2 septembre 2011 15h15-18h
Voir planning général...
Lieu : Institut Le Bel (salle 121 H)
Axe 1 : « Histoire » et pacification politique
Jean-Vincent Holeindre (EHESS)
La ruse comme outil de pacification
Stéphanie Guyon (Université Paris I)
La pacification au village. Conflit politique et entreprise de moralisation
René Jara Reyes (Sciences Po Grenoble, PACTE)
De la fraude à l’intervention. La pacification de la dénonce de corruption électorale dans le Chili (post)transitionnel
Antoine Faure (Sciences Po Grenoble)
La figure ‘publique’ de l’ordre. L’inclusion médiatique dans le corps politique chilien durant la Paro de Octubre (1972)
Solène Soo ( Université Lille 2, CERAPS)
L’échec de l’accord indo-sri-lankais (1987-1990) : aspects symboliques dans le processus de pacification du conflit sri-lankais
Axe 2 : Processus symboliques de la pacification politique
Ela Atakan (Université de Galatasaray)
Les think tanks et la pacification politique: le processus de démocratisation en Turquie
Louis Nouaille-Degorce (Sciences Po Paris)
La paix sans la réconciliation ? La difficile diffusion d’une ‘culture de paix’ en Irlande du Nord
Gilles Bertand (Sciences Po Bordeaux, Centre Emile-Durkheim)
Le maintien de l’état de guerre pour se maintenir au pouvoir. Ressources et pièges du consensus nationaliste
Justin Cook (Université Lille 2, CERAPS)
La quête de l’indépendance moldave comme de déni de reconnaissance pour la Transnistrie
Philippe Ryfman Université (Paris I)
Aspects symboliques des interventions des ONG dans les conflits armés
Axe 1
Jean-Vincent Holeindre (EHESS)
La ruse comme outil de pacification
La ruse, depuis Machiavel, est souvent considérée comme le compagnon « naturel » de la violence. Cependant, la ruse a aussi été pensée et mobilisée pour limiter, voire pour éviter l’usage de la violence. C’est le cas par exemple dans la guerre : ainsi, pour le stratège chinois Sun Tzu, la ruse de guerre permet de vaincre sans « ensanglanter la lame », le summum de l’art de la guerre étant de remporter l’affrontement sans même avoir à combattre. Dans cette perspective, la ruse de guerre peut permettre d’obtenir la victoire en évitant ou en limitant l’épreuve de force forcément sanglante. En ce sens, elle peut faciliter l’imposition ou la négociation de la paix, et ainsi servir d’outil de pacification, directement ou indirectement. Ainsi, pendant la première guerre d’Irak, les États-Unis avaient mis en place une opération de ruse dans le but, d’une part, de limiter les pertes humaines dans leur camp et, d’autre part, d’obtenir une capitulation plus rapide de l’ennemi irakien. Peut-on dire dès lors que la ruse facilite le processus de pacification qui préside à la sortie de guerre ? A l’inverse, doit-on considérer avec Proudhon que l’usage de la ruse dans un conflit ne fait qu’attiser la haine et la défiance entre les adversaires, compromettant ainsi les chances de la paix ? Telles sont les questions posées cette communication. Pour tenter d’y répondre, nous combinerons théorisation et étude empirique de cas.
Since Machiavelli cunning has been considered as the "natural" companion of violence. However, cunning has also or negotiate its conditions, thus being a peace-making tool either directly or indirectly. During the first Iraq War, the United States used military deception with a view to limit human losses on their side on the one hand and to obtain the surrender of the Iraqi enemy sooner on the other. Can it be argued that cunning is part and parcel of the peace making process which will render the end of war possible? On the contrary, should we agree with Proudhon who contends that resorting to cunning in a conflict been thought of and resorted to as a means to limit and even even to avoid the use of violence. With war for instance: the Chinese strategist Sun Tzu, argues that the cunning makes it possible to achieve victory without "blooding the blade", the pinnacle of art of the war being winning without having to fight. In this perspective, the stratagem can lead to victory by avoiding or by limiting the necessarily bloody confrontation. Cunning can help impose peace does nothing but nurture hatred and mistrust between the opponents, thus jeopardising any possibility for a peace settlement? Those are a few of the issues raised in this lecture. A combination of theoretical analyses and empirical case studies will suggest possible anwers.
Stéphanie Guyon (Université Paris I)
La pacification au village : Conflit politique et entreprise de moralisation
Cette communication porte sur les processus symboliques de pacification pendant un conflit villageois survenu en 2007 et 2008 dans un village amérindien de St-Laurent du Maroni en Guyane française. Ce conflit oppose les partisans de la cheffe coutumière en place à ses opposants. Cette opposition est ancienne et a donné lieu de 1999 à 2003 à des violences sporadiques (bagarres, incendies criminelles). Or dans ce nouveau conflit, bien que la mobilisation soit intense, le recours à la violence est finalement très limité. En revanche, la question de la violence devient un enjeu central dans le débat villageois. Un certain nombre d’acteurs dans et à l’extérieur du village se livrent en effet à une véritable entreprise de moralisation et de stigmatisation de la violence.
A partir d’entretiens, de l’étude de courriers administratifs et du journal quotidien tenu par la cheffe coutumière, cette communication analyse d’une part le processus d’imposition de la norme d’abstention de la violence et ses ressorts sociaux, les promoteurs de cette norme occupant des positions bien spécifiques dans la configuration socio-raciale villageoise et municipale. D’autre part, elle s’intéresse à la réception par les villageois de cette entreprise de morale. Nous montrerons ainsi en quoi la crise politique villageoise a pu être l’occasion d’apprentissages et de l’intériorisation par les villageois d’un modèle politique délibératif, pluraliste et pacifique dans lequel les options violentes deviennent fortement illégitimes.
Pacification in the village: political conflict and moral crusade
This paper deals with the symbolic process of pacification during a conflict occurred in 2007 and 2008 in an Amerindian village of St-Laurent du Maroni in French Guiana. This conflict sets the supporters of the customary chief to her opponents. This opposition is former and gave rise from 1999 to 2003 to sporadic violence (fights, criminal set on fire). In this new conflict, although the mobilization is intense, the use of violence is very limited. However, the issue of violence becomes a central stake in the local debate. Indeed some actors within and outside the village are moral entrepreneur and stigmatize violence.
Based on interviews and the study of administrative mails and of the customary chief’s diary, this paper analyses on the one hand the process of imposition of the norm of abstention of violence and its social roots – the promoters of this standard indeed occupy very specific position in the village and municipal socio-racial configuration. On the other hand, this paper focuses on the reception of this moral crusade by the villagers. We shall so show how the villagers appropriate through the political crisis deliberative, pluralist and peaceful political standards in which the violent options become strongly illegitimate.
Jara Reyes, René (UMR PACTE – IEP Grenoble)
De la fraude à l’intervention. La pacification des dénonciations de corruption électorale au Chili (post)transitionnel
Cette intervention explore les dénonciations de la fraude électorale au Chili comme un témoin de la pacification des mœurs politiques pendant une période de forte instabilité. En général, la dénonciation a été vue comme le simple exercice de sanction des comportements déviants de la « vertu » et la « sincérité» civique. Cependant, on peut penser aussi la dénonciation soit comme un récit qui exprime les normes implicites de comportement à l'intérieur du propre champ politique, soit comme une arme politique plus au moins radicale selon la polarisation du système politique étudié. La dénonciation constante de la fraude dans le long terme, en contredisant une lecture évolutionniste sur les réformes électorales, montre très bien que le passage de l’accusation de la fraude (jusqu'à les années 1980) à l’intervention (typique des années 1990) au Chili n’a rien d’anecdotique. C’est la conséquence normale d’un usage pacifique de la contestation politique, en vue de sauvegarder la légitimité du vote comme institution.
From fraud to intervention. The pacification of the denounces of electoral corruption in Postransitional Chile
This presentation explores denounces of electoral frauds in Chile as a proof of the pacification of the political habits in a period of great political instability. Currently, denounces are seen as normative actions, in search of sanction deviants comportments out of the ideal “virtuous” and “sincerity” civism. However, we can also think denounces as a discourse that speaks about the implicit political norms inside of the political field, or as a political army which depends of the political polarization system. The permanence of denounces by electoral frauds in the long term, contrary to the evolutionist lecture about of the electoral reforms, shows very well that the change of frauds accusation (in the 80s) for the intervention accusation (common in the 90s) in Chile isn’t hazardous. This is a consequence of normalized use for the political contestation, saving the legitimacy of vote as institution
Antoine Faure (UMR PACTE – IEP Grenoble)
La figure « publique » de l'ordre. L'inclusion médiatique dans le corps politique chilien durant le Paro de Octubre (1972)
Serait-il possible de penser le travail médiatique comme une condition du maintien de normes et d'identités symboliques qui participent de la pacification politique dans un contexte disloqué, tel que celui de l'Unité populaire chilienne (1970-1973)? A rebours du diagnostic d'une crise médiatique révélant la violence symbolique diffusée par les média chiliens lors de la grève d'octobre 1972, l'objectif principal de cette communication est d'analyser, d'un point de vue socio-historique, les stratégies et tactiques médiatiques de visibilisation (et d'invisibilisation) du conflit politique.
A partir de l'étude du circuit de production de l'information, il s'agit de montrer tout d'abord que les pratiques de production de l'information ne connaissent pas de crise en octobre 1972. Ritualisée et légitimée socialement, cette série de pratiques professionnelles produit le discours médiatique de manière séquencée, récurrente, naturalisée et fait l'objet d'un contrôle professionnel, ce qui garantit sa stabilité et empêchent qu'il se déstructure en reproduisant les affrontements traversant l'espace social.
A partir de l'analyse de la mise en scène du conflit et du rôle de gatekeeper des journalistes, l'étude insiste ensuite sur la capacité de gouvernement du « public » qu'opère la routinisation des pratiques de production de l'information, en conférant au discours médiatique la faculté de maintenir le cadre « public » des attitudes politiques acceptables, par la construction d'une représentation idéalisée et normative d’un lieu où se construisent les opinions et les identités partagées. Or cette opération donne aux média leur pouvoir de « stigmatisation » de certains comportements politiques violents dans le processus d'inclusion symbolique à un corps politique, par un jeu de visibilisation et d'invisibilisation du conflit politique.
Media strategies for social order and pacification.
Can journalistic work be understood as a condition of the stabilization of norms and symbolic identities generating a political pacification in a conflictual period, such as Chilean Popular Unity (1970-1973)? Contrary to the diagnostic of a media crisis underlying the symbolic violence broadcasted by the Chilean media during the October Strike (1972), the primary goal of this communication is to analyse, from a sociohistorical point of view, the media's strategies and tactics used to focus on or hide political conflict.
Beginning with the analysis of news production, our research demonstrates that journalistic practices did not enter in a period of crisis during the October 1972 struggle. Socially ritualized and legitimated, the series of professional practices produced a sequenced, recurrent, and naturalized media speech, that was the subject of professional control. That process guaranteed their stability and prevented from selfdestructing as a consequence of the struggles of crossing social spheres.
Our study will point out how, from the analysis of the conflict's mise-en-scene and journalists' gatekeeper role, these routines proceeded the media structure's ability to govern the “public sphere”, given the media's discourse on the ability to maintain the public structures of any politically acceptable behaviours, through the broadcast of an idealized and normative representation of a space where are built shared opinions and identities. Yet, this operation gives media the power to stigmatize certain politically violent behaviours in the process of symbolic inclusion into a political body, focusing on or hiding the political conflict.
Solène Soosaithasan (Université Lille 2 Droit et Santé/ CERAPS)
L’accord indo-sri lankais et le déficit cognitif des hauts décideurs indiens (1987-1990) : Un élément clef dans le processus de pacification du conflit sri lankais?
L’accord indo-sri lankais a pu être étudié à plusieurs reprises. Cependant, la plupart des études ont adopté une approche presque exclusivement monographique ou descriptive. A travers une perspective historique mais en adoptant une analyse politique et symbolique des interactions entre les acteurs de l’accord indo-sri lankais, un regard neuf y est porté. Sur pression du premier ministre indien Rajiv Gandhi, le président sri lankais Julius Jayewardene accepte de signer un accord qui envisage de collaborer étroitement avec le parti politique TULF (Tamil United Liberation Front) et différentes autres guérillas pour améliorer le sort de la population tamoule sri lankaise. Cet accord "imposé" par le gouvernement indien semble avoir ignoré les besoins de reconnaissance des hauts décideurs sri lankais. L'échec de l'accord indo-sri lankais tient donc en partie aux aspects symboliques impliquant par exemple le déficit cognitif et la question de la reconnaissance ou de la non reconnaissance des décideurs de part et d’autre. Les négociations entre décideurs consistent en un processus qui combine des attitudes, des positions individuelles et/ou conflictuelles en un processus collectif plus ou moins non conflictuel. Il faudra donc aborder les négociations comme des échanges de symboles, d’idées, d'attitudes, de perceptions, d'informations,... Les décideurs "incorporent" ou "intègrent" la perception d’autres décideurs, ils vont dès lors essayer de trouver une solution en intégrant les préoccupations d'autrui tout en conservant une marge de manœuvre assez importante. De plus, on entend souvent dire de manière catégorique que l'accord indo-sri lankais est un véritable échec. Toutefois, la temporalité n'est pas la même sur une échelle historique et politique. La temporalité pour un accord dont les décideurs et/ou la population souhaite des effets presque immédiats est courte tandis que la temporalité d’un processus de pacification peut se révéler beaucoup plus longue. Les conséquences ne seront donc pas les mêmes si les décideurs n’ont pas pris en compte le différentiel de temporalité. De l'échec de cet accord indo-sri lankais, on peut certainement constater une évolution du processus de pacification. Cet accord a débouché sur « l’humiliation » de l’Inde et a pu se révéler par la suite un élément clef pour les négociations futures et le processus de pacification au Sri Lanka.
The Indo Lankan Accord (1987-1990): A Deciding Factor to the Peace Process in the Sri Lankan Conflict?
The Indo Lankan Accord has been analysed on numerous occasions. However, most analyses have adopted an almost factual approach. This paper explores historical perspectives on the accord through a political and symbolic analysis. Under pressure from the Indian Prime Minister Rajiv Gandhi, the Sri Lankan President Junius Jayewardene agreed to sign an Accord that intended to collaborate strictly with the political party TULF (Tamil United Liberation Front) and the other secessionist movements to improve the fate of the Sri Lankan Tamil population. This Agreement "imposed" by the Indian government seems to have ignored the need for recognition from Sri Lanka’s decision-makers in government. The failures of the Indo Lankan Accord are certainly based on the symbolic aspects implying for example the ‘cognitive deficit’ and the recognition or not of the decision-makers on both sides. The negotiations between decision-makers consisted of a process that combined attitudes, individual and\or conflicting positions in a more or less not conflicting collective process. This paper thus approaches the negotiations as exchanges of symbols, ideas, attitudes, perceptions and misperceptions, informations. The decision-makers "interiorize" the perception(s) of other decision-makers, from then they are going to try to find a solution by joining the concerns of others while keeping a safety margin. Therefore, the paper analyzes the negotiations, to see how Indian Decision-makers had cognitive deficit regarding ground realities whereas the Sri Lankan decision-makers and the LTTE wanted to be recognised.
Furthermore, we often hear that the Indo Lankan Accord was a failure. However, the temporality of the Accord was not the same on socio-political and historical scales. The population wanted immediate results while the peace process’ temporality has been much longer. With the Indo Lankan Accord, we can certainly notice a decisive evolution of the peace process. The Accord led to India’s humiliation but it was also a key element for the future negotiations and the peace process in Sri Lanka.
Axe 2
Louis Nouaille-Degorce (I.E.P. de Paris)
Une paix sans réconciliation ? La difficile diffusion d’une ‘culture de paix’ en Irlande du Nord
Le 10 avril 1998, l'accord de Belfast mettait officiellement un terme à trente ans de conflit larvé en Irlande du Nord. S'appuyant sur une réforme dite «consociationaliste» des institutions provinciales ainsi que sur une révision des relations irlando-britanniques et insulaires, l'accord a effectivement entériné la fin du conflit ouvert, en témoigne la réduction drastique de la violence armée sur l'île et en-dehors. Cependant, il n'a pas été accompagné d'une réelle réconciliation inter-communautaire. En-dehors des contentieux et suspicions liés au processus de paix, à commencer par le désarmement difficile des milices, son principal enjeu, ce que la commission Mitchell avait appelé le «désarmement des esprits», demeure entier. Si la violence armée a effectivement perdu de sa légitimité, les relations inter-communautaires demeurent tendues et la mémoire du passé lieu d'affrontement, en particulier en-dehors des élites dirigeantes. Dans un conflit aux racines largement identitaires, nous tenterons d'analyser les enjeux du processus de paix à travers une revue des perceptions inter-communautaires et de leurs transformations. Après avoir étudié les facteurs ayant mené au processus de paix, nous nous concentrerons sur la persistance d'une « violence structurelle » entravant la réconciliation, que nous tenterons alors d'expliquer à travers une analyse symbolique des enjeux du conflit.
Peace without reconciliation? The difficulty of spreading a "peace culture" in Northern Ireland
On 10 April 1998, the Good Friday agreement put an end to thirty years of armed conflict in Northern Ireland. Leaning upon a “consociationalist” reform of Northern Irish institutions, but also on an overhaul of the British-Irish as well as the North-South relationship, the agreement marked indeed the end of the open conflict, and witnessed the drastic downfall of armed violence in the island and outside. This was not followed, however, by any real inter-community reconciliation. Besides the unavoidable disagreements and suspicions due to the peace process in itself, first of all the thorny issue of decommissioning, the most prominent issue, that is to say what the Mitchell commission called the “decommissioning of mindsets”, has not really been addressed. Although armed violence has indeed lost part of its legitimacy, inter-community relations remain tight and the memory of the past is a contentious space, especially for the “rank and file”. In a conflict largely rooted in identities, we will attempt to address the peace process through a review of inter-community perceptions and their transformations. After an examination of the factors which led to the peace process, we will focus on the issue of “structural violence” as an obstacle to reconciliation. This will be enlightened by a symbolic analysis of the roots of the conflict.
Gilles Bertrand (IEP de Bordeaux, Centre Emile-Durkheim)
Le maintien de l’état de guerre pour se maintenir au pouvoir : ressources et pièges du consensus nationaliste
Contrairement à ce qui apparaîtrait comme « logique », les « faiseurs de paix » ne sont pas toujours récompensés de leurs victoire : Wilson et Clemenceau, Churchill ou de Gaulle. Certes, la guerre a été fatale à la IVe République, à Lyndon Johnson et peut-être à Tony Blair (Irak). Mais elle a contribué à l’élection de G. W. Bush en 2004. Les conflits « ethniques » (sécessionnistes) offrent, eux, maints exemples de décideurs qui utilisent le maintien de l’état de guerre comme ressource, notamment électorale. Alors même qu’ils portent une responsabilité dans cet état de guerre, et pourraient être sanctionnés par les électeurs, ces décideurs entretiennent un consensus nationaliste qui leur apporte une légitimité durable et disqualifie presque systématiquement leurs adversaires favorables à la paix. Le cas chypriote constitue un archétype de telles situations : alors que le conflit militaire proprement dit s’est terminé en 1974, à la suite, certes, de la partition, la classe politique chypriote (grecque comme turque) a maintenu l’état de guerre dans ses discours voire dans ses actions. L’échec des négociations de paix, malgré les efforts de l’ONU a presque systématiquement bénéficié à des dirigeants politiques qui portent une lourde responsabilité dans cette situation. Comment expliquer un tel paradoxe ? Nous croisons facteurs internes et externes pour proposer des réponses satisfaisantes à cette question.
The continued state of war to remain in power: Resources and pitfalls of the nationalist consensus
Contrary to what appear to be "logical", the "peacemongers" are not always rewarded for their victory, like Wilson and Clemenceau, Churchill or de Gaulle. War was indeed fatal to the Fourth Republic, Lyndon Johnson and perhaps Tony Blair (Iraq). But it has its part in G. W. Bush’s 2004 election. "Ethnic" (secessionist) conflicts offer many examples of decisionmakers who make use of the continued state of war as a resource, even for electoral purposes. Even though they bear a responsibility in this state of war, and could be punished by the voters, these decisionmakers maintain a nationalist consensus that gives them a sustainable legitimacy and disqualify their opponents almost always favorable to peace. Cyprus is an archetype of such situations: While the actual military conflict ended in 1974, with the partition, the (Greek or Turkish) Cypriot politicians have maintained a state of war in their speeches if not in their actions. The failure of peace negotiations, despite efforts by the United Nations, has almost always profit the political leaders who bear a heavy responsibility in this situation. What explains this paradox? We cross internal and external factors to offer satisfactory answers to this question.
Justin D. Cook (Ceraps, Université Lille II)
La pacification politique, préalable nécessaire au retour des négociations entre la Moldavie et la Transnistrie
La fin de la confrontation militaire en 1992 a établit un nouveau statu quo défini par la présence des forces de maintien de la paix dans une zone tampon entre la Moldavie et la Transnistrie et l’absence d’un accord sur le statut official de la Transnistrie.
De 1992 à 1996, la Moldavie a installé des mécanismes juridiques, politiques et culturels importants afin de prévenir un autre conflit armé avec la Transnistrie et la Russie. Ces étapes ont également réussi à donner à la Moldavie la volonté d’appréhender la résolution du ‘conflit gelé’ par l’emploi de moyens pacifiques. En 1997, la Moldavie et la Transnistrie signent un accord historique visant à renoncer mutuellement à recourir à la force armée pour résoudre les tensions futures.
Les tentatives moldaves pour améliorer les relations et résoudre le conflit empruntent effectivement par la suite, uniquement par la voie diplomatique. Cette nouvelle approche a joué un rôle significatif dans le processus de signature des accords et de paix entre les deux entités. La Moldavie a rejeté lors de la résolution du conflit gelé, la construction d’un agenda politique autour des aspirations ‘matérielles’. Au contraire, ses ambitions ‘symboliques’ ont pavé le chemin vers des négociations futures, en établissant comme préalable l’usage de moyens pacifiques.
Political pacification, a necessary prerequisite to return to Moldovan-Transnistiran negotiations
The end of military confrontation in 1992 established a new status quo defined by the presence of peace-keeping forces in security zone between Moldova and Transnistria and by the absence of an agreement on the official status of Transnistria.
From the end of 1992 until 1996, Moldova installed important judicial, political, and cultural mechanisms aiming to prevent another armed conflict with Transnistria and Russia. These important steps, however, were also successful in instilling in Moldova’s post-conflict relations with Transnistria, the desire to approach the resolution of the ‘frozen conflict’ through peaceful means. In 1997, Moldova and Transnistria sign a historical accord by mutually renouncing the use of the military apparatus to settle future disputes.
Moldova’s post-conflict attempts to improve relations and resolve its conflicts have been realized through diplomatic measures. One constant has remained and played a significant role in the signature of accords and in the peace process between the two entities. Moldova has rejected throughout the resolution process to construct its political agenda around ‘material’ aspirations. Instead, Moldova’s ‘symbolic’ ambitions have paved the way for future negotiations by establishing the use of peaceful means as a prerequisite.
ATAKAN Ela eatakan@hotmail.com
BERTRAND Gilles g.bertrand@sciencespobordeaux.fr
COOK Justin cookjustind@yahoo.com
FAURE Antoine Lucien antoinelucienfaure@gmail.com
GUYON Stéphanie stephanie_guyon@hotmail.com
HOLEINDRE Jean-Vincent jvholeindre@gmail.com
IHL Olivier olivierihl@gmail.com
JARA REYES René rejara@uchile.cl
JOIGNANT Alfredo alfredo.joignant@udp.cl
LINDEMANN Thomas lindemannt@yahoo.com
NOUAILLE-DEGORCE Louis louis.nouailledegorce@sciences-po.org
RYFMAN Philippe cabinet.ryfman@free.fr
SOO Solène solsaori_117@live.fr