le portail de la science politique française

rechercher

Publications

Hommages

L’Association Française de Science Politique a la tristesse de vous annoncer le décès de Stéphane Monclaire, maître de conférences en science politique à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. L’AFSP partage la peine de sa famille et celle du Département de science politique de la Sorbonne.
Le message du département de science politique de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne :

Cher.e.s collègues,
Nous avons la grande tristesse de vous annoncer le décès de Stéphane Monclaire, maître de conférences en science politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Stéphane Monclaire, âgé de 58 ans, grand connaisseur de la politique et des institutions brésiliennes, est décédé au Brésil.
La date de ses obsèques n’est pas encore fixée.
Le département de science politique de la Sorbonne, ses collègues et le personnel administratif, lui rendront hommage très prochainement.
Cordialement
Bernard Dolez / Julien Fretel

Communiqué du Président de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Décès de Stéphane Monclaire, maître de conférences de science politique

J’ai le très grand regret d’informer l’ensemble de la communauté universitaire de Paris 1 Panthéon-Sorbonne du décès, à l’âge de 58 ans, de notre collègue Stéphane Monclaire, maître de conférences de science politique, survenu le lundi 21 mars à Cuiaba (Etat brésilien du Mato Grosso).

Stéphane Monclaire enseignait dans notre université depuis 1984. Marqué par l’enseignement du regretté Jacques Lagroye, il avait abordé en pionnier la sociologie des institutions politiques, à laquelle il avait initié des générations d’étudiants, dont beaucoup sont devenus ensuite ses collègues.

Esprit curieux, toujours en éveil, Stéphane Monclaire aimait défricher de nouveaux terrains. Il s’est immédiatement intéressé à la renaissance de la démocratie au Brésil après la fin de la dictature (1964-1985), pour s’imposer comme un des meilleurs spécialistes des institutions et de la vie politique du Brésil, qu’il ne cessait d’arpenter. C’est là qu’il y est décédé, alors qu’il suivait avec passion les derniers soubresauts de la crise politique actuelle. « Né en France, mort au Brésil ». Ces quelques mots permettent de saisir la trajectoire de Stéphane Monclaire, dont la notoriété dépassait largement le cadre de l’université française. Internationalement reconnu, il endossait avec fierté le costume d’ambassadeur de l’université française dans les plus grandes universités brésiliennes où il était régulièrement invité. Son sérieux, sa compétence et sa gentillesse en faisaient un interlocuteur précieux des journalistes du Monde ou du Figaro, qui revenaient régulièrement vers lui pour obtenir un éclairage précieux sur les derniers développements de la vie politique brésilienne.

Mais les centres d’intérêt de Stéphane Monclaire ne se cantonnaient pas au monde académique. Il aimait le sport, le rock et – évidemment – le Brésil. Il aimait la vie, tout simplement. Il laisse le souvenir d’un homme passionné à la culture encyclopédique, capable de citer à la volée aussi bien une référence scientifique oubliée que la composition de la grande équipe du Brésil de 1970.

L’université s’associe à la peine de sa famille, de ses collègues et de ses amis ainsi que de ses étudiants.

C’est avec beaucoup de tristesse que l’Association Française de Science Politique a appris la disparition de Stanley Hoffmann, décédé le 13 septembre dernier, à l’âge de 86 ans. Ancien assistant de l’AFSP à sa création, Stanley Hoffmann, diplômé de Sciences Po, a enseigné à l’Université d’Harvard pendant presque 60 ans. Spécialiste attentif de la vie politique française et de ses fractures, il a fortement contribué à la suite de Raymond Aron, son maître, au développement des études internationales et européennes. Sa longue bibliographie atteste amplement de sa contribution à notre discipline. Les nombreux docteur.e.s et étudiant.e.s qui ont eu la chance de le croiser ou de travailler avec lui savent ce qu’ils/elles lui doivent.

A sa famille, à ses collègues, à toutes celles et ceux qui l’ont connu, entouré et aimé, l’AFSP exprime ses plus sincères condoléances.

L’AFSP publie sur cette page les premiers hommages qui lui sont rendus tant en France qu’aux Etats-Unis et organisera en sa mémoire une manifestation ultérieure.

Nonna MAYER & Yves DELOYE

In Memoriam
par Virginie Guiraudon, doctorante de Stanley Hoffmann affiliée au Centre d’études européennes de Harvard (1993-1997), actuellement directrice de recherches CNRS au Centre d’études européennes de Sciences Po Paris.

Stanley Hoffmann, Paul and Catherine Buttenwieser University Professor emeritus à l’université d’Harvard, est décédé à 86 ans le 13 septembre à Cambridge, dans le Massachussetts.
Né en Autriche en 1928, Stanley Hoffmann passe son enfance en France entre Nice et Paris. Identifié comme juif par le régime nazi, il quitte Paris avec sa mère autrichienne deux jours avant l’arrivée des troupes allemandes et se cache pendant la guerre dans le Languedoc puis à Nice pour échapper à la Gestapo.
En 1948, il est major de sa promotion de l’IEP de Paris et s’inscrit en droit. Il part cependant en 1951 pour faire un master à Harvard, avec comme camarades de classe Brezinski, Kissinger et Huntington mais aussi Judith Shklar, elle aussi née en 1928,  rescapée du nazisme et formidable théoricienne du politique. Il a été très affecté  par la mort de cette dernière en 1992 et je me disais égoïstement que lui resterait encore avec nous un long moment :  il était frêle mais toujours aussi incisif, l’œil pétillant, avec un humour mordant.
Après son service militaire en France, Stanley Hoffmann retourne à Harvard comme enseignant en 1955, date qui amorce une période de presque soixante ans de bons et loyaux services à cette université. C’est un professeur qui a marqué des générations d’étudiants. Ils furent très nombreux chaque année à écouter sa voix caverneuse à l’accent inimitable dans un grand amphithéâtre. Il était envoûtant dans ses cours magistraux et n’hésitait pas dans son cours de premier cycle sobrement intitulé « War » (« La guerre ») à donner à lire Guerre et paix de Tolstoï  comme lecture obligatoire de la semaine parmi d’autres, n’ayant pas trouvé un passage ressemblant à un « executive summary. »
Les centaines de chercheurs et de doctorants du monde entier qui ont été affiliés au Centre d’études européennes de Harvard qu’il a fondé en 1969 sont tristes aujourd’hui d’apprendre le décès de cet intellectuel généreux. Ce Centre a joué en effet un rôle fondamental dans les échanges intellectuels transatlantiques en science politique.
« Stanley » était mon professeur et membre de mon comité de thèse. Je l’admirais et en même temps je ressentais  une infinie tendresse pour cet homme qui savait être grave quand il le fallait mais, en toute autre circonstance, nous transmettait son gai savoir, un mélange fait de curiosité intellectuelle, de suspicion envers tous les « -ismes » et de tous les maîtres penseurs.
J’aurais du mal à circonscrire nos conversations dans une sous-discipline de la science politique : Tocqueville et Michelet, De Gaulle, la situation politique en France, l’Europe de Delors (ou pas), la politique étrangère des Etats-Unis. Comment vous faire entrevoir nos conversations en séminaire ou dans le jardin du Center for European Studies, et les complicités partagées lorsqu’un universitaire ou un homme politique invité pour une conférence faisait son fier. « Il est presque aussi brillant qu’il croit l’être » ou « mort aux cons, vaste programme, aurait dit le Général » glissait-il pendant l’intervention des uns ou des autres.
Il savait aussi être particulièrement vigilant. Re-lanceur d’alerte. Enfant ayant grandi dans l’Europe nazie, résolument opposé à la guerre au Vietnam adulte, il a du vivre le retour des populismes en Europe et de nouvelles guerres initiées par les Etats-Unis. Son livre Gulliver’s Troubles sur la politique étrangère américaine, publié en 1968, en plein conflit au Vietnam, reste d’actualité lors des deux guerres américaines en Irak.
Son apport à la science politique recouvre de nombreux objets (la France, la construction européenne, l’éthique et les guerres, les mouvements populistes, la politique étrangère des Etats-Unis) et autant de champs ou de sous-disciplines: théorie politique, relations internationales, études comparées. Je rappellerai de façon succincte et subjective quelques unes de ses publications majeures. Son livre Duties beyond Borders qui s’attaque à la question fondamentale de la guerre juste a relancé le débat sur ce sujet à sa parution en 1981. Son article  « Obstinate or Obsolete: The Fate of the Nation-State and the Case of Western Europe » paru en 1966 dans Daedalus est un des articles les plus cités des études européennes. Sa façon de poser les questions sur la construction européenne est  toujours aussi pertinente. Il a bien sûr aussi analysé le système politique français, notamment en publiant une étude sur le mouvement Poujade dans les Cahiers de la FNSP dès 1956 ou en coordonnant les recherches qui aboutirent à la publication The State of France en 1963.
Stanley Hoffmann s’est attaché à dépister et déconstruire les évidences politiques, non seulement dans ses ouvrages et articles universitaires mais dans de nombreuses revues et magazines plus accessibles comme Foreign Affairs. Jamais conseiller du prince, il préférait intervenir dans le débat public et partager ses idées, par exemple dans la New York Review of Books. Ses analyses percutantes, notamment sur la guerre, manquent plus que jamais dans le débat actuel.

A lire également :

“Stanley Hoffmann Was One of the Great Professors of Our Time” ( New Republic, 13 sept. 2015)

Stanley Hoffmann, Who Brought Passion to Foreign Policy Analysis, Dies at 86 (New York Times, 13/9/2015)

Disparition de Stanley Hoffmann, « le spectateur engagé » (France Culture, 14.09.2015)

« Stanley Hoffmann, la passion du politique » par Jean-Vincent Holeindre (Sciences Humaines, 14/09/2015)

« Hommage à Stanley Hoffmann » par Yves Mény pour le Centre d’études européennes de Sciences Po

« Hommage à Stanley Hoffmann, décédé le 13 septembre 2015 : le CSO a perdu un ami » par Olivier Borraz pour le Centre de sociologie des organisations de Sciences Po.

L’Association Française de Science Politique a le regret de vous informer du décès, le 17 juillet dernier à l’âge de 73 ans, de Raphaël Draï, ancien Professeur de science politique à l’Université de Nancy, d’Amiens et d’Aix-Marseille III.

L’AFSP, son Conseil d’Administration et son Bureau partagent la peine de sa famille et de ses proches.

Nous reproduisons ici le texte In Memoriam rédigé par Franck Fregosi, Professeur de science politique à Sciences Po Aix-en-Provence et membre du CA de l’AFSP.
« Le Professeur Raphaël Draï s’est éteint vendredi 17 Juillet 2015 à son domicile parisien des suites d’une grave maladie.
Né le 21 Mai 1942 en Algérie, à Constantine, Raphaël Draï rejoint la métropole en 1961 où il y poursuit ses études. Il rédige notamment une thèse en science politique à l’Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne puis passe la première agrégation de science politique en 1976.
Il a été en poste comme Professeur de science politique à la Faculté de droit et de sciences économiques de Nancy en 1977, a été doyen de la Faculté de droit et de sciences politiques d’Amiens en 1990 et enfin Professeur de science politique à l’Université d’Aix-Marseille III (Paul Cézanne) en 1998 au sein de la Faculté de droit. Il a enseigné également à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence dans le cadre du « Master Management interculturel et Médiation religieuse » créé par son collègue d’agrégation Bruno Etienne. Il était aussi professeur à l’Institut d’études et de culture juive d’Aix-Marseille, directeur de recherches à l’École doctorale de recherches en psychanalyse et psychopathologies de l’Université Paris VII-Diderot.
Son abondante production (écrits académiques, essais, récits autobiographiques, chroniques dans la revue L’Arche…) révèle un parcours intellectuel marqué par une pluridisciplinarité assumée, d’où émergent toutefois quelques constantes fortes parmi lesquelles sa volonté d’articuler science politique et psychanalyse, connaissance éprouvée de la législation hébraïque combinée avec un intérêt réel pour un dialogue exigeant entre les religions, sans oublier sa dénonciation sans concession de toute forme d’antisionisme censé remettre en cause la raison d’être même de l’Etat hébreu ainsi qu’un attachement profond à la ville de Constantine, à son pays natal et à cette culture judéo-arabe dont le maalouf, musique arabo-andalouse commune aux juifs et aux musulmans du Maghreb est l’une des expressions artistiques majeures ».

Voir aussi la nécrologie rédigée par Roger-Pol Droit dans Le Monde daté du 22 juillet 2015
http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2015/07/21/mort-du-penseur-juif-raphaeldrai_4692249_3382.html

L’Association Française de Science Politique (AFSP) a appris avec beaucoup de tristesse le décès brutal, le 23 février, d’Aldo Di Virgilio, 56 ans, professeur au Département de science politique de l’Université de Bologne.

Aldo Di Virgilio était un spécialiste internationalement reconnu de la participation électorale, des systèmes électoraux mais aussi de la compétition politique et de la formation des coalitions électorales, en particulier en Italie. Il avait noué de solides relations avec la communauté scientifique française, participé à plusieurs reprises aux congrès de l’Association et eu maintes fois l’occasion de publier dans la Revue française de science politiquehttp://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_2001_num_51_4_403652

Attentif aux autres, Aldo Di Virgilio était très respectueux des personnes et d’une grande tolérance dans les débats d’idées. Tous celles et ceux qui ont eu la chance de le rencontrer et de travailler avec lui ont perdu un collègue précieux et un ami fidèle.

L’AFSP présente à son épouse, à ses enfants, à sa famille et à ses collègues de l’Université de Bologne, ses condoléances les plus sincères.

Site : http://www.unibo.it/SitoWebDocente/default.aspx?UPN=aldo.divirgilio%40unibo.it&View=CV

L’Association Française de Science Politique a le regret de vous informer du décès, le 17 décembre dernier, de Maurice Duverger à l’âge de 97 ans. Longtemps professeur de science politique au Département de science politique de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne qu’il avait contribué à créer, Maurice Duverger avait également été le premier directeur de l’IEP de Bordeaux, ville où il avait effectué ses études de droit.

Dès novembre 1948, il participe aux travaux du « Comité initial » qui lancera l’année suivante, sous l’égide de la FNSP, l’Association Française de Science Politique. Il en sera ainsi l’un des cinquante membres fondateurs avec André Siegfried, Fernand Braudel ou encore Raymond Aron. Il participera alors à ses instances de décision (notamment son Conseil d’Administration où il siégera dès son origine ou encore le « Comité de direction » de la Revue Française de Science Politique à la création de cette dernière en 1951) et y organisera de nombreuses manifestations scientifiques relatives tant aux partis politiques qu’à la vie politique française ou bien sûr au rôle des modes de scrutin dans la structuration des forces politiques. En lien avec ses travaux, il sera notamment attentif au développement d’une méthodologie spécifique à la science politique comparée àd’autres disciplines (droit, philosophie…). Il sera également vice-président de l’AISP-IPSA dès le Congrès mondial de La Haye en 1952 et le restera jusqu’en 1964.

Au-delà de l’Association, par ses rôles institutionnels (à Paris I notamment mais aussi au niveau national par le rôle qui sera le sien dans l’inscription de la science politique dans le cursus des facultés de droit), par ses responsabilités éditoriales (notamment aux Presses Universitaires de France) et son œuvre scientifique largement reconnue au niveau international, Maurice Duverger jouera un rôle majeur dans la naissance de la science politique et son développement, dans le deuxième 20ème siècle. Lors de son Congrès national de 2009, l’Association avait programmé une Section thématique visant à faire le bilan de son apport à notre discipline et qui a donné lieu à une publication dans la RIPC.

L’AFSP, son Conseil d’Administration et son Bureau partagent la peine de sa famille et de ses proches.

Nonna MAYER & Yves DELOYE

Voir aussi : http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2014/12/22/maurice-duverger-professeur-de-droit-et-de-sciences-politiques-journaliste-et-editeur_4544800_3382.html

http://www.sudouest.fr/2014/12/23/maurice-duverger-pere-de-la-science-politique-1777105-813.php

C’est avec beaucoup de tristesse que l’Association Française de Science Politique a appris la disparition de Jean Ranger, décédé dans la nuit du 22 au 23 janvier dernier. Héritier de la géographie électorale française, il avait aussi consacré de nombreux travaux à l’implantation électorale du PCF et à son progressif déclin. Il a également fréquemment chroniqué l’actualité scientifique en matière de sociologie électorale pour la RFSP.

A sa famille, à ses collègues, à toutes celles et ceux qui l’ont connu et aimé, l’AFSP exprime ses plus sincères condoléances.

Vous trouverez ci-dessous l’hommage rendu par son ami François Platone sur le site du CEVIPOF :

Jean RANGER (1936-2014)

Jean Ranger vient de disparaître. Directeur de recherche au CNRS, il avait effectué toute sa carrière au CEVIPOF. Il y fut, d’abord associé à Alain Lancelot, l’un des principaux artisans des recherches sur les élections, inscrites dans la tradition de la géographie électorale promue par André Siegfried et poursuivie par François Goguel. A ce titre, il contribua de façon décisive à former les jeunes (et moins jeunes) chercheurs du CEVIPOF aux méthodes et aux techniques de la cartographie électorale.

Il consacra également une part importante de son activité à l’étude des forces politiques, tout particulièrement du Parti communiste français dont il fut l’un des premiers à analyser le déclin électoral.

Tous ceux qui ont eu la chance de le côtoyer et de travailler en sa compagnie ont pu apprécier, tout comme ses étudiants, sa disponibilité, la chaleureuse attention qu’il portait à chacun, la pertinence et la rigueur de ses analyses, la clarté et l’élégance des textes – souvent accouchés dans la douleur – qui en rendaient compte.

Il fut aussi, à bien des égards, un des piliers de la vie collective du CEVIPOF, au sein duquel sa courtoisie, sa sagesse et sa pondération lui valaient l’estime et le respect de ses collègues. Les liens d’amitié qu’il avait noués avec nombre d’entre eux rendent sa disparition d’autant plus douloureuse.

François PLATONE, le 24 janvier 2014

C’est avec beaucoup d’émotion et de tristesse que nous apprenons la disparition de Bastien IRONDELLE, notre collègue et notre ami.
Depuis des mois, il se battait contre la maladie, avec tant de volonté que nous le pensions sauvé. Il nous quitte au début d’une carrière prometteuse,  alors qu’il avait tant d’activités et de projets en cours. Lauréat du prix de thèse de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), passé auparavant par le Centre d’Etudes Européennes (CEE-Sciences Po) et l’IEP de Lille, il avait rejoint le CERI en 2005. Politiste et internationaliste, spécialiste des questions de défense et de sécurité en Europe, c’était un chercheur acharné publiant dans les meilleures revues de la discipline, et un enseignant passionné, notamment au PSIA (Paris School of International Affairs), il venait de passer professeur associé à Sciences Po. Il avait également été Deakin Fellow au Centre d’Etudes Européennes du St Antony’s College et Research Visiting Fellow à l’University d’Oxford (2009-2010). Il était en outre très largement investi dans les activités collectives, tant  de son laboratoire (élu du Conseil d’unité du CERI ) que de Sciences Po, en tant qu’élu du Conseil de direction de l’Institut d’études politiques, du Bureau scientifique et de la Commission des chercheurs ainsi que du bureau du Département de science politique. Bastien était  quelqu’un sur qui on pouvait toujours compter. A sa femme,  à ses enfants, à ses parents, à ses collègues, à toutes celles et ceux qui l’ont connu et aimé nous adressons nos plus sincères condoléances.

Nonna MAYER & Yves DELOYE
Pour l’AFSP

Nous publions ici l’hommage que lui rend Samy COHEN, directeur de recherches au CERI, Sciences Po

« C’est toujours avec un sentiment de fierté que le directeur de thèse voit non seulement son doctorant arriver à la soutenance de sa thèse mais aussi et surtout qu’il constate que l’ « élève a dépassé le maitre », pour reprendre la formule consacrée. Ces moments j’ai eu le privilège de les vivre en tant que directeur de thèse de Bastien IRONDELLE. J’avais connu Bastien, alors jeune étudiant en DEA en relations internationales. J’ai eu la chance de le voir évoluer au fil des ans jusqu’à sa brillante soutenance de thèse en 2003. J’avais connu un étudiant un peu hésitant sur le choix de son sujet mais tout à fait déterminé à faire de la recherche. Quelques années plus tard, j’avais entre les mains la mouture quasi définitive de sa thèse qu’il avait intitulée avec bonheur Gouverner la défense : analyse du processus décisionnel de la réforme militaire de 1996. Nul doute : Bastien avait réussi un coup de maître. Sa thèse avait tous les atouts d’une excellente recherche, originale, fouillée, combinant astucieusement des apports de différentes disciplines (science politique, sociologie des organisations, politiques publiques, relations internationales, etc.). « Il n’y a pas une pierre que Bastien IRONDELLE n’ait retournée », devait dire le Président du jury, Jean LECA, lors de la soutenance, en hommage à cette thèse. Bastien avait franchi ce jour-là une étape essentielle. Il devenait plus sûr de lui, poursuivant son parcours en toute autonomie. Son directeur de thèse était relégué au rang des accessoires désormais inutiles. Il est heureux qu’il en ait été ainsi. Bastien s’imposait comme une valeur sûre qu’aucun laboratoire de science politique n’aurait voulu laisser échapper. Son recrutement au CERI s’est fait de manière presque évidente. La maladie a fauché de manière cruelle cette étoile montante. Son décès est une perte tragique avant tout pour sa famille qu’il affectionnait tant, mais aussi pour Sciences Po, le CERI et pour ses collègues qui l’appréciaient grandement. Je partage de tout cœur le chagrin de son épouse, de ses enfants et de ses parents.

Paris, le 29 septembre 2013 ».

 

C’est avec beaucoup de tristesse que l’Association Française de Science Politique vient d’apprendre la disparition brutale de Jean-Philippe ROY. Enseignant-chercheur à l’Université François Rabelais à Tours, il avait participé pendant de longues années aux activités d’interprétation des élections politiques proposées par l’Association dans le cadre du GAEL qu’il avait co-fondé. C’est aussi dans ce domaine des questions électorales qu’il avait consacré une grande partie de ses activités scientifiques. Il avait aussi le souci de diffuser son savoir dans la société. Nous publions ci-dessous l’hommage que lui rendent Bruno Cautrès et Pascal Perrineau.
A sa famille, à ses proches, à ses collègues, nous adressons nos plus sincères condoléances.

Nonna MAYER & Yves DELOYE
Hommage rédigé par Bruno Cautrès et Pascal Perrineau (Sciences Po, CEVIPOF)

Jean-Philippe Roy enseignant-chercheur à l’université de Tours, maître de conférences en sciences politiques à l’université François-Rabelais depuis 1994 est décédé brutalement le 29 août dernier, à l’âge de 50 ans. Il était un spécialiste reconnu d’analyse électorale notamment. Il avait d’autres centres d’intérêts scientifiques : l’analyse des médias, les enquêtes de terrain, notamment quantitatives, l’analyse du personnel politique local.
Originaire de Tours, où il avait fait ses études secondaires et universitaires (d’abord en droit public puis en science politique), Jean-Philippe Roy avait réalisé sous la direction de Pascal Perrineau une thèse remarquée sur le thème « Le Front national en région Centre, 1984-1992 », publiée chez L’Harmattan en 2000. Ce travail fait partie des rares recherches analysant le phénomène frontiste à partir de ses ancrages locaux et de ses logiques territoriales.
Il prolongeait alors ses premiers travaux de sociologie et de géographie électorale sur le vote en faveur du Front national, en région Centre et diversifiait ses thèmes de recherche. Ces enseignements qui étaient fort appréciés des étudiants se nourrissaient de cette forte sensibilité de chercheur. Il avait développé un nouveau champ de recherches dans le domaine de l’analyse sociologique des élus locaux, un milieu qu’il prenait plaisir à côtoyer et à analyser. Fort de cette expertise, il avait publié en 2008 un livre basé sur une enquête quantitative « Etre conseiller général au XXIe siècle », et publié ou édité plusieurs autres ouvrages.
Jean-Philippe Roy s’était toujours impliqué dans la vie la discipline ainsi que les activités d’expertise électorale. Membre associé au CIDSP de Grenoble jusqu’en 2007, membre du Laboratoire d’Etudes et de recherche sur l’action publique (LERAP) à la Faculté de Droit, d’Economie et des Sciences Sociales à Tours, familier des électoralistes au CEVIPOF, Jean Philippe Roy avait su s’intégrer dans la discipline et dans la vie publique à Tours : élu au CNU (4ème section) en 2007, il commentait les élections régulièrement pour la Nouvelle République du Centre Ouest et pour TV Tours ; il avait été conseiller scientifique de l’Union des Conseillers Généraux de France et avait travaillé pour la Commission Balladur à ce titre.  Il avait participé directement ou indirectement à la création de plusieurs groupes de recherche à Tours ou au plan national. C’est lui qui avait fondé et codirigé pendant quelques années le GAEL (Groupe d’Analyse Electorale) de l’Association Française de Science Politique aux côtés d’Annie Laurent.

C’est avec beaucoup de tristesse que l’Association Française de Science Politique vient d’apprendre la disparition d’Odile RUDELLE. Chercheuse au CEVIPOF, enseignante à Sciences Po, formée en histoire et en science politique, elle mettait dans toutes ses recherches, notamment sur le gaullisme, et sur le républicanisme auquel elle consacra sa thèse de science politique soutenue à l’IEP de Paris en 1978, une passion communicative. L’AFSP se souvient aussi de sa fidélité à la RFSP et de l’énergie qu’elle mettait à rédiger notamment de très nombreuses recensions bibliographiques.

A sa famille, à ses amis, à tous ceux qui l’ont connue et aimée, nous adressons nos plus sincères condoléances.

Nonna MAYER & Yves DELOYE

Nous reproduisons ici l’hommage que lui a rendu Pascal PERRINEAU, directeur du CEVIPOF :
« Notre amie Odile RUDELLE vient de disparaître le 2 août. Toute la communauté du CEVIPOF, qui a été pendant de longues années sa « seconde famille », est triste et se souvient avec émotion du talent et de l’énergie intellectuelle d’Odile. Talent et énergie qu’elle insufflait à tous ceux qui l’entouraient. Odile RUDELLE bousculait avec talent les paresses intellectuelles, elle déplaçait les lignes des disciplines enfermées sur elles-mêmes, elle interpellait sans cesse les conclusions les plus convenues. Son laboratoire était fier d’elle et de cette liberté intellectuelle qu’elle incarnait mieux que d’autres. Aux confins de l’histoire, du droit et de la science politique, elle a interrogé avec une finesse peu commune la tradition républicaine et le libéralisme politique dans la longue durée. Derrière cette préoccupation intellectuelle, on pouvait déceler une volonté plus personnelle d’envisager comment, comme le disait GAMBETTA, la République pouvait, en France, s’élargir aux dimensions du pays. Merci, chère Odile, de cette œuvre intellectuelle mise au service d’une aussi noble ambition.

Nous adressons toutes nos condoléances à sa famille, à ses nombreux amis et à tous ceux qui, à Sciences Po et ailleurs, l’ont accompagnée ».

Pascal PERRINEAU, directeur du CEVIPOF

L’AFSP rend hommage à Daniel Van Eeuwen, membre de son Conseil d’Administration décédé le 25 juin dernier. L’ensemble des membres de l’Association partage le deuil de sa famille, de ses proches et de ses collègues de Sciences Po Aix-en-Provence. L’Association reproduit ici l’hommage rédigé par Christian Duval, son directeur.

« Le Professeur Christian Duval, Directeur de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, son Conseil d’Administration, l’ensemble du corps enseignant et le personnel administratif entendent rendre hommage à la mémoire du Professeur des Universités Daniel Van Eeuwen, décédé le 25 Juin 2013 et témoignent à son épouse et à son jeune fils leurs plus sincères condoléances.

Nous rendons d’abord hommage à Daniel Van Eeuwen, l’universitaire, le politiste spécialiste reconnu de l’Amérique centrale et latine et des relations internationales interaméricaines qui a dispensé pendant plus de quarante ans ses enseignements dans notre Institut.

Daniel s’était également investi dans l’animation d’un pôle de recherche le Centre de Recherche et d’Etude sur l’Amérique Latine et les Caraïbes qu’il avait contribué à créer et dont il assurait la direction. Le CREALC a ensuite fusionné à partir de 2008 avec les autres composantes de la recherche de l’Institut d’études politiques pour constituer le CHERPA, équipe d’accueil et unique unité de recherche de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence dont il dirigeait un des axes de recherche.

Daniel fut également l’ancien Directeur délégué de l’Institut d’études politiques. Dans cette fonction il fut tour à tour en charge des études, de la communication et de la culture. Il ne ménagea aucun effort dans l’intérêt et le rayonnement régional et international de cet établissement. A l’occasion, il n’hésitait, pas dans la presse et sur les ondes à commenter l’actualité politique régionale, comme les questions liées à la géopolitique des Amériques. On lui doit aussi la création du Master Pro Affaires et Projets Culturels Internationaux/ Mécénat dont il continuait de superviser l’animation en dépit de sa maladie.

Enfin, Daniel restera dans nos mémoires comme un esthète, un féru d’art sous toutes ses formes (lyrique, peinture, littérature…) et des voitures ainsi qu’un passionné de la vie sous ses multiples expressions que sont les voyages et tous les plaisirs de la table qu’il faisait partager à ses invités et ses amis ».

C’est avec beaucoup de tristesse que l’Association Française de Science Politique a appris la disparition de Michel Crozier. Il occupait dans le champ de la sociologie française une position singulière attentive tant aux stratégies des acteurs qu’aux effets liés à l’intégration de ces derniers dans des systèmes organisationnels auxquels il consacrera ses enquêtes empiriques les plus reconnues. Fondateur de la sociologie des organisations, il crée le Centre de sociologie des organisations (CSO) aujourd’hui partenaire institutionnel de l’Association. Il laisse une œuvre magistrale qui a profondément marqué la sociologie de l’action publique.  A sa famille, à ses collègues, à toutes celles et ceux qui l’ont connu et aimé, l’AFSP exprime ses plus sincères condoléances.

L’hommage du CSO : http://www.cso.edu/fiche_actu.asp?actu_id=1352

Hommage à Michel Crozier, décédé le 23 mai 2013. Le Centre de Sociologie des Organisations vient de perdre son fondateur.

Au-delà de la profonde tristesse que nous ressentons tous, nous lui sommes tout d’abord reconnaissants du formidable héritage qu’il nous laisse et que nous nous efforçons chaque jour d’enrichir et de développer au CSO.
Sa contribution intellectuelle à la compréhension de la société française à partir des années 1960 est considérable mais elle est aussi d’une redoutable actualité. Les analyses qu’il a développées dans La société bloquée ou dans On ne change pas la société par décret sont toujours aussi éclairantes pour décrypter la période actuelle.
Mais surtout, les avancées méthodologiques et conceptuelles qu’il a proposées dans Le phénomène bureaucratique et dans L’acteur et le système (avec Erhard Friedberg) placent Michel Crozier parmi les rares sociologues qui ont ouvert de nouvelles voies, qui ont su sortir des sentiers battus et s’extraire de la pensée dominante pour offrir des perspectives innovantes.
Tous ceux qui ont eu la chance d’être formés à la sociologie par lui, et ils sont très nombreux, en France et à l’étranger, éprouvent de ce fait un sentiment de très grande perte. Nous nous souvenons tous de l’extraordinaire expérience que nous avons vécue et qui a, pour nombre d’entre nous, changé notre vie et, pour tous, a radicalement modifié notre façon de regarder et d’interpréter le monde qui nous entoure.
Michel, nous vous remercions au nom de tous pour ce que vous nous avez apporté.

Paris, le 25 Mai 2013, Christine Musselin

La sociologie française vient de perdre l’un de ses plus brillants penseurs. Michel Crozier a formé une génération de sociologues, ils se sentent certainement aujourd’hui comme nous, orphelins. Ils se souviennent du magnifique pédagogue qu’il a été, de l’infatiguable animateur qui a su créer un laboratoire de recherche particulièrement vivant et capable de se renouveler, le Centre de sociologie des organisations (www.cso.edu). Ils se rappellent – et sont attachés à ne pas l’oublier – que pour lui la compréhension d’une réalité passait avant tout par un travail de terrain. Il partageait sans réticence la jolie formule de son ami William Foote Whyte, autre grand sociologue de terrain qui déclarait: « J’ai toujours pensé que les gens sur le terrain ont bien plus de ressources que ce qu’imaginent leurs hiérarchiques* ».
La dernière fois que nous avons rencontré Michel Crozier, en avril, nous avons eu le bonheur de pouvoir lui montrer le site que nous avions décidé de lui consacrer (www.michel-crozier.org). Il en a été très touché et visiblement heureux. Nous aussi. Notre travail ne fait que commencer – et malheureusement sans lui -, tant nous pensons qu’il est, plus que jamais, important de souligner la modernité de son oeuvre, et d’en comprendre toute la fécondité pour la lecture de l’actualité de notre société d’aujourd’hui.
* »I always believed that the fellow at the bottom had more on the ball than he was given credit for by the higher ups »

Jakarta (Indonésie), le 25 Mai 2013, Erhard Friedberg

C’est avec beaucoup de tristesse que l’Association Française de Science Politique a appris la disparition de Raymond Boudon. Il occupait dans le champ de la sociologie française le pôle opposé à celui de Pierre Bourdieu, pourfendant le déterminisme des structures et la notion d’acteurs collectifs comme la classe au nom de l’individualisme méthodologique, et défendant les « bonnes raisons » d’agir des acteurs y compris les plus ordinaires. Il laisse une œuvre magistrale qui a profondément marqué la science politique, notamment dans le domaine des  inégalités sociales, des valeurs, et de la rationalité des comportements politiques. Par sa participation aux activités scientifiques de notre discipline, il a sensiblement contribué à la doter d’une exigence méthodologique commune aux SHS. A sa famille, à ses collègues, à toutes celles et ceux qui l’ont connu et aimé, l’AFSP exprime ses plus sincères condoléances.

L’hommage de Michel Forsé sur le Blog de l’OFCE : 

« Raymond Boudon, Professeur émérite de l’Université Paris Sorbonne, est mort à l’âge de 79 ans le mercredi 10 avril 2013. Difficile de résumer une œuvre aussi féconde. Il fut bien sûr le chef de file de ce courant de pensée que l’on nomme l’individualisme méthodologique selon lequel le collectif est toujours le résultat d’actions individuelles et rationnelles. Il a consacré une grande part de ses travaux à en exposer les fondements en se rattachant beaucoup à la pensée de Max Weber. Au début de sa carrière, ses contacts personnels avec l’américain Paul Lazarsfeld l’avaient amené à développer une approche formalisée et rigoureuse des faits sociaux, à l’opposé du structuralisme en vogue à l’époque et qu’il n’appréciait guère. Pour lui, comme le titre d’un de ses derniers livres (2011) l’indique, la sociologie était une science au sens fort du terme. En ce sens, il a aussi par de nombreux articles et livres essayé de montrer tous les ravages auxquels le relativisme idéologique ou culturel pouvait conduire.

Auteur d’une œuvre très prolixe, qui en fait sans conteste un des sociologues majeurs du XXe siècle, il fut aussi éditeur. Il dirigea aux PUF jusque récemment la collection « Sociologies » où l’on trouvait aussi bien des traductions de grands classiques que des ouvrages de jeunes auteurs. Il dirigea aussi pendant de nombreuses années l’Année Sociologique, revue fondée par Emile Durkheim.

Membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, il y joua un rôle actif en y impulsant des projets de recherche. Il était par ailleurs aussi membre de nombreuses et prestigieuses académies étrangères comme la British Academy ou l’American Academy of Arts and Sciences.

Agrégé de philosophie et normalien, Raymond Boudon enseigna durant toute sa carrière et beaucoup de ses ouvrages sont marqués par un fort caractère pédagogique. Il voulait faire connaître les grands auteurs, souvent sous un jour nouveau, et les notions clefs de la sociologie par exemple au travers de ce Dictionnaire critique de la sociologie ou de ce Traité de sociologie qu’il dirigea. Il était bien sûr aussi dans le même temps un chercheur, d’ailleurs tout autant dans le domaine des méthodes, des théories que dans celui des analyses empiriques. Au CNRS, il fonda et dirigea pendant de nombreuses années le Groupe d’Etude des Méthodes de l’Analyse Sociologique.

Exigeant dans son approche scientifique des faits sociaux, ne se souciant pas de suivre les modes du moment, impressionnant par la somme de ses publications, traduites en de nombreuses langues, Raymond Boudon était pourtant d’un abord extrêmement simple et agréable. Tous ceux qui l’ont connu peuvent en témoigner. Au-delà du savant dont l’œuvre restera, nous perdons avant tout un humaniste militant. »

L’Association Française de Science Politique a appris avec beaucoup de tristesse la décès le 12 mai de Jean-Philippe LECOMTE, diplômé de l’IEP de Paris et maître de conférences à l’Université François Rabelais. L’Association partage la douleur de sa famille, de ses amis et de ses collègues de l’Université de Tours.

Par Pierre Favre

L’annonce de la mort de Jean-Philippe Lecomte, dont j’ai dirigé la thèse, me peine profondément et je voudrais lui rendre hommage en évoquant quelques aspects de son parcours. D’autres collègues diront son engagement professionnel à Tours et sa préoccupation constante pour notre discipline, notamment en tant que matière d’enseignements. La direction de sa thèse sur les fonctions sociales du service militaire en France, dont il avait formé le projet en septembre 1995 après son Troisième cycle à Sciences Po., a été pour moi singulière. Ses recherches progressaient normalement quant, en 1998, il tombe gravement malade et perd toute capacité à travailler. Sa situation financière devient dans le même temps catastrophique. Mais il surmonte la maladie, non sans de longues rechutes qu’il mentionne avec discrétion. Il ne se laisse pas arrêter par les lourdes difficultés matérielles qui l’empêchent par exemple de venir à Paris. Sa volonté est inébranlable, et m’écrit ainsi en juin 2000 : « comme il n’est pas plus envisageable de capituler qu’il y a deux ans, le travail continu sans être trop entravé ». Nous travaillerons effectivement ensemble, et beaucoup, sans nous rencontrer, en échangeant d’immenses mails, en nous téléphonant, en faisant faire des aller et retour postaux aux chapitres qu’il rédige. Jean-Philippe Lecomte m’impressionne alors par une puissance de travail et une capacité d’écriture stupéfiantes. Sur son terrain historique qui va de 1868 à la fin du service militaire après 1996, il dépouille tout, les débats parlementaires et les discours politiques, les écrits antimilitaristes et les programmes politiques, les « romans militaires » et les vaudevilles, les chansons… Il va jusqu’à consacrer une vaste étude au comique troupier dont il décrypte habilement le sens. Un souvenir me restera toujours présent : une semaine avant la date prévue de remise de la thèse au secrétariat de Sciences Po., il m’annonce qu’il doit encore écrire un chapitre qui lui tient à cœur. Je tente de l’en dissuader, je lui dis qu’il pourra rédiger ensuite un article sur ces questions, que l’urgence est ailleurs… Il n’en démord pas et m’envoie dans les jours suivants le texte dense et profond qui clôt sa thèse : « La violence, la mort, la guerre ». Jean-Philippe soutiendra en 2001 une thèse monumentale devant un jury composé de Jean Leca, Yves Déloye, François Gresle et Pascal Vennesson. La thèse est monumentale par la taille, qui aurait dépassée les 1000 pages s’il n’avait pas réduit la police de caractères, elle est étourdissant par son érudition et exceptionnelle par la richesse et l’originalité des idées, puisqu’il y soutient, contrairement à l’idée commun, que le service militaire n’a presque aucune des fonctions sociales qu’on lui prête. Le résultat est une véritable somme sur une institution étrangement peu étudiée en science politique. Ce travailleur infatigable publiera quelques années plus tard le fort volume de son manuel de sociologie politique (Gualino éditeur, 2005) dont j’ai encore récemment conseillé la lecture à qui veut avoir une vue précise et parfaitement maîtrisée de ces aspects classiques de la discipline enseignés en premier cycle. Jean-Philippe y témoigne de qualités pédagogiques là encore exceptionnelles, et d’une capacité remarquable d’intégrer dans un enseignement les avancées récentes de la recherche. Sa disparition précoce nous est douloureuse.

L’Association Française de Science Politique a la grande tristesse de vous faire part du décès accidentel d’un de ses membres Bernard Jouve à l’âge de 44 ans.
L’AFSP partage la douleur de ses collègues et étudiants et présente ses plus sincères condoléances à sa famille et à ses proches.

Le Bureau et le Conseil de l’AFSP

Professeur et chercheur à l’Ecole Nationale des Travaux Publics de l’Etat, Bernard Jouve enseignait depuis plusieurs années dans le cadre du Master « Politiques Publiques et Gouvernements Comparés » de l’IEP de lyon et faisait partie de son équipe doctorale en science politique. Il a également été professeur associé à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) pendant plusieurs années.

Auteur de très nombreux articles et ouvrages sur la gouvernance et les politiques urbaines, les processus de métropolisation ou encore la diversité culturelle, expert pour différentes revues françaises et nord-américaines, Bernard Jouve était un chercheur extrêmement actif et fortement engagé dans de multiples réseaux nationaux et internationaux. Ses travaux lui ont valu une véritable reconnaissance internationale et, dans ses domaines de recherche, il aura joué le rôle d’un passeur essentiel entre l’Europe et l’Amérique du Nord, important et adaptant problématiques et cadres d’analyse d’un continent à l’autre.

Après sa thèse en urbanisme et aménagement soutenue en 1992 à l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées, il a débuté sa carrière de chercheur à Lyon à l’ENTPE, avant de se voir confier en 2002 une chaire d’enseignement et de recherche du Canada. A son retour en 2005, il a continué à participer au renouveau de la recherche urbaine critique en France, notamment à travers la création de la revue en ligne « Métropoles », tout en étant un membre actif du laboratoire Rives au sein de l’UMR « Environnement, Ville, Société ». La chaire UNESCO « Politiques urbaines et citoyenneté » qu’il a obtenu pour l’ENTPE, et qui est abritée au sein du Collegium de Lyon, est venue consacrer le statut international et le caractère très innovant de ses recherches.

De ses collègues et amis…

Bernard Jouve n’a eu de cesse que d’associer des manières de voir et de savoir forgées dans des disciplines différentes, plutôt que de se satisfaire des découpages académiques. En faisant cela, il innovait à la frontière de plusieurs langues et de plusieurs sciences, comme en témoignent ses récents ouvrages, où sont conjuguées action urbaine et diversité culturelle ; démocratie, échelles de gouvernement et participation, en France, en Europe, en Amérique du Nord notamment. C’est parce qu’il associait facilement les chercheurs, artisans de ces échanges fructueux, que sa disparition brutale provoque aujourd’hui la consternation dans chacun des nombreux univers urbains où il avait su faire converger chaleur humaine et curiosité intellectuelle. Mais au-delà du legs scientifique impressionnant dont nous sommes désormais dépositaires, nous devons conserver de Bernard Jouve l’image, et les leçons d’un chercheur engagé, pour lequel faire de la science politique, c’est ne cesser de s’interroger sur ce que la politique peut et doit faire pour changer la société.

Fabrice Bardet, Christian Lefèvre, Emmanuel Négrier, Anaïk Purenne

L’Association Française de Science Politique partage la douleur de notre communauté suite au décès de Jacques LAGROYE intervenu le dimanche 1er mars 2009. L’AFSP salue la mémoire de l’un de ses sages les plus respectés tant par ses enseignements que par ses engagements scientifiques en faveur de l’indépendance et de l’institutionnalisation de notre discipline. Membre du Conseil d’administration de l’AFSP (1985-1998) et du Comité de rédaction de la Revue française de science politique (1991-1999), Jacques LAGROYE est resté, malgré la maladie, un membre actif de l’Association, attentif à son devenir et à l’avenir de notre discipline.
L’Association Française de Science Politique présente à son épouse, à ses enfants et à sa famille ses condoléances les plus émues.
L’AFSP rendra hommage à Jacques Lagroye lors de son Congrès de Grenoble.

Le Bureau et le Conseil de l’AFSP

Jacques Lagroye commença par être historien, « agrégé de l’université » avant de devenir professeur agrégé de science politique lors du premier concours ouvert dans cette discipline en 1973 sous la présidence de Maurice Duverger. Scrupuleux, comme tout historien digne de ce nom, et donc soucieux de « récit vrai », il ne pensait pas pour autant que l’histoire est la mise en forme de cartons d’archives ou de séries statistiques sans que sa recherche et son exploitation des traces ne soit orientée par une question donnant quelque épaisseur à la question pérenne « que s’est-il passé ? » ; ce qui suppose quelques partis pris théoriques et épistémologiques. De l’histoire cependant, il conserva toujours une méfiance certaine envers des modèles par trop abstraits supposant un « homo…us » quelconque se livrant à des jeux stratégiques intemporels ou pris dans des structures rigides. Cela ne l’empêcha pas de monter en généralité si nécessaire, comme en témoigne le chapitre sur « La légitimation » qu’il me fit le plaisir, qui est pour moi un honneur aujourd’hui, de rédiger pour le Traité de science politique en 1985, et que l’on comparera avec profit au livre édité presque vingt ans plus tard sur La politisation (2003). On notera la même intention dans les deux cas. A vrai dire, je lui avais demandé de traiter de « la légitimité » et c’est de son propre chef qu’il le modifia au profit du titre actuel. De même, il n’avait pas de goût pour la conceptualisation du ou de la « politique », un des rares points sur lequel nous ne fûmes jamais totalement d’accord. Sa méfiance, où l’historien et le sociologue se conjoignent, vis-à-vis de la philosophie morale ou politique, traverse tout sa grande Sociologie politique (1991). Elle nous sépara un peu aussi, jamais beaucoup, mais ici s’opposaient nos deux formations initiales et nos deux itinéraires, lui historien puis sociologue, donc intéressé aux processus, à leurs déterminations et aux stratégies de leurs justifications en train de se faire ; moi juriste puis un assez long moment « orientaliste » et comparatiste et donc toujours intéressé aux « formes » et à leurs justifications (présentées comme) « achevées ». Notre règle commune était de ne jamais mépriser les pauvres « acteurs » en prétendant que nous sachions mieux qu’eux ce qu’ils faisaient (c’était déjà beaucoup de chercher à élucider pourquoi et comment ils le faisaient) et en ne les couchant pas sur le lit de Procuste du réductionnisme, économique, biologique, psychologique ou sociologique ; de ne jamais perdre de vue que le réel qu’il soit empirique ou le « réel réellement réel » n’était jamais entièrement connaissable et que nous devions procéder par essais et erreurs en sachant bien (il faut bien « savoir » quelque chose) qu’une « théorie de tout » était impossible et que la pluralité du réel social devait nous inciter à une toujours possible « ré-écriture » de la science politique, comme il y a une ré-écriture de l’histoire. D’où ce qu’on nous reprocha comme notre « éclectisme », peut-être cela allait-il de pair avec notre position particulière de « sages » (qualificatif bien mérité par Jacques, sinon par moi) dans la science politique professionnelle française, déjà trop éloignés de l’innocence fondatrice d’un Maurice Duverger, mais pas assez assurés pour acquérir le statut de « directeurs d’école ». De ce fait, en dépit de notre goût pour « ce qui venait » et notre conscience des nécessaires « ré-écritures », notre attachement à la cumulativité que Pierre Favre a eu bien raison de nous rappeler récemment (mais Jacques ne semblait guère croire dans la cumulativité de la statistique, peut-être Ernest Labrousse l’en avait-il dégoûté), et notre commune méfiance envers ceux qui « du passé font table rase » pour le plus souvent ne découvrir que le soleil en plein midi.

Il me faudrait aussi parler de l’inépuisable générosité intellectuelle (et bien plus encore) de Jacques, ce qui fit de ce « sage » un fécondateur qui donna toute sa mesure au Département de science politique de Paris I Panthéon-Sorbonne, et à la présidence de la section dont le numéro m’échappe aujourd’hui du comité national du CNRS (j’y découvris aussi ses qualités de manoeuvrier, les généreux ne sont pas pour autant des naïfs). Comme souvent, la concision et la discrétion anglaises d’un Jack Hayward disent tout en peu de mots ; à sa demande je conserve l’anglais d’origine car, me dit-il « ce qui vient du cœur ne peut se dire que dans sa langue maternelle » : « Jacques was a fine person as a scholar in conversation, he was always concerned with the subject, not with himself without pretention nor pomposity ».

Je m’arrêterai sans aller plus loin sur sa part la plus intime, sauf à recommander la lecture de son livre (La Vérité dans l’Eglise catholique. Contestations et restauration d’un régime d’autorité politique, 2006) dont Bernard Pudal fit un beau commentaire compréhensif dans la Revue française de science politique, montrant que sa portée s’étendait bien au-delà de ce qui intéresse les spécialistes de l’Eglise catholique et de la religion. Rien de la confession exhibitionniste dans ce livre, l’humble rigueur de la recherche se voulant objective le gouverne. Et pourtant, c’est, avec le commentaire qu’il fit de Pierre Favre, Comprendre le monde pour le changer. Epistémologie du politique, toujours dans la RFSP (2007), comme un message qu’il nous laissa, alors que nous ne savions pas, et lui non plus, qu’il allait nous quitter si vite.

Jean LECA, Président honoraire de l’AFSP

Bruno Etienne vient de nous quitter. Professeur à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, fondateur de l’Observatoire du religieux et membre de l’Institut Universitaire de France, auteur de plusieurs ouvrages sur le fait religieux, et notamment L’islamisme radical (1987) et La France et l’islam (1989), il restera aussi un grand pédagogue qui a fait naître nombre de vocations d’enseignants chercheurs en science politique.
L’AFSP partage la douleur de ses collègues et étudiants de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence et présente ses plus sincères condoléances à Maryse Etienne et à ses enfants.

Le Bureau et le Conseil de l’AFSP

 

En cette deuxième moitié des années 80, étudier en première année à l’Institut d’études politiques d’Aix en Provence signifiait avoir droit à un cours d’initiation à la science politique. Tout le contraire d’un cours académique sur la « vie politique » ! Ce cours, en effet, était assuré par Bruno Etienne. Féru de religion et d’étymologie, celui-ci nous avertit rapidement que s’initier à la science politique revenait à être admis au culte d’une divinité et à la connaissance de ses mystères. Cette discipline inconnue vers laquelle il se proposait de nous guider n’était rien de moins qu’une « ascèse et une herméneutique ». Bruno Etienne affirmait également qu’il vaudrait mieux garantir un cours de science politique à chaque enfant plutôt que de se soucier de lui ouvrir un carnet de caisse d’épargne. La Skholè, répétait-il par ailleurs, c’était le temps libre.

Bruno Etienne a représenté pour nous une découverte frontale des sciences sociales, qui passait par la provocation systématique, le rire, l’irritation, la séduction. Sa pédagogie à nulle autre pareille n’hésitait pas à bousculer ces « jeunes Messieurs pressés », « grimpeurs sociaux périphériques », pétris de certitudes, convaincus d’incarner « la future élite de la nation ». « Etienne », c’était la garantie du show, et bien plus que cela. Une pédagogie qui passait par des katas de Karaté, des longues citations de Bourdieu, Lacan, Durkheim, Lévi Strauss, Mauss, des histoires sur sa voisine qui préférait sa cousine, des formules assassines contre les « mamelouks de la superstructure »… Les plus scolaires se plaignaient de ne jamais parvenir à noter l’intégralité de ces citations décochées telles des flèches : « la société se paye toujours de la fausse monnaie de ses rèves », « il n’y a de science que du casher », « l’État français est césaro-papiste… en fait » ; les plus rétifs s’interrogeaient avec terreur sur le sens véritable de ces énoncés. Il s’agissait d’une pédagogie de la surprise, du décalage, du détour, parfois de l’obscurité et du pas-tout-à-fait-expliqué, mélange de rigueur, de poésie et d’invitation à la lecture plutôt qu’à la révision des notes de cours. La formule « posez vos stylos : je vais dire quelque chose d’important » semait en début d’année la consternation. Souvent son cours constituait une invitation au doute mais énoncée sur un ton de certitude absolue. Et le grand amphi ne désemplissait pas.

À la pause du déjeuner, « ascèse », « herméneutique », « structures structurantes et structurées », « césaro-papisme », revenaient des manières les plus incongrues dans nos discussions maladroites. Nous avions 18, 19 ans. Nous ne comprenions pas tout, loin de là, certaines phrases, et certaines choses, nous ne les avons comprises que bien plus tard. Mais nous comprenions au moins que cela en valait la peine, nous saisissions confusément que l’on pouvait se passionner pour les sciences sociales. L’arrogance changeait de camp : ceux qui avaient choisi la section « politique et sociale » regardaient de haut des « écofis » ou des « SP » qui s’excusaient presque.

Un jour, Bruno Etienne est arrivé ulcéré en chaire, en rageant que ces presses « soit-disant universitaires de France » envoient bientôt au pilon le traité de science politique dirigé par Jean Leca. Je suis sortie de l’IEP, j’ai descendu la rue et ai acheté les 4 volumes. A l’époque je ne pensais pas encore faire de science politique.

Un jour, Bruno Etienne nous mit au défi. Nous ne parviendrons jamais à penser par nous même si nous étions incapables d’envisager l’apprentissage du vocabulaire des sciences sociales comme une « véritable discipline »: chaque jour, à chaque instant, sans relâche ! J’ouvris alors un classeur, et tel l’un de ces bénédictins des religions sur lesquelles Etienne aimait enseigner, je me jurai de l’alimenter d’au moins trois à quatre fiches lexicographiques hebdomadaires. La science politique devint pour moi une préoccupation directement indexée sur cette sourde culpabilité qui grandissait à chaque retard pris sur le programme que je m’étais fixé.

Un jour, Bruno Etienne mimant une indignation incrédule avait pris à parti ses étudiants au sujet des déclarations d’un premier ministre. Il avait allumé sa télévision et justement il s’agissait d’une interview touchant un problème public quelconque. Le ministre assurait avec une pédagogie bonhomme qu’il allait expliquer tout cela, d’ailleurs c’était simple. Bruno Etienne étouffant encore de rage comme s’il y voyait une attaque personnelle déclarait avoir immédiatement éteint son poste : « Quand un type vous dit que la politique ou la société c’est simple, soit il est idiot, soit il vous prend pour des cons ; de toute façon il vous méprise. La société ce n’est jamais simple ! Qu’est ce que ce connard croit qu’on met dans nos livres ? ».

Peut-être aucun de nous trois ne se serait-il orienté vers les sciences sociales sans leur découverte par l’intermédiaire de Bruno Etienne, même si cela a aussi voulu dire se détacher de lui – comme son enseignement nous y invitait. Conscients de ce que nous lui devons, nous tenons aujourd’hui à lui rendre l’hommage qu’il mérite.

Philippe Juhem, Johanna Siméant, Christophe Traïni

L’AFSP s’associe, avec le Département de science politique de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, pour saluer la mémoire et l’œuvre de Madeleine Grawitz, professeure émérite de science politique et ancienne membre de l’AFSP, disparue cette semaine.

L’un des temps forts du 8ème congrès de l’Association française de science politique, sans doute le plus chargé en émotion, fut l’accueil de Madeleine Grawitz par les centaines de politistes rassemblés à cette occasion.

Beaucoup d’entre eux voyaient pour la première fois l’auteur du Dalloz et du Traité, qu’ils avaient tous lus et souvent cités. Mais nous étions quelques-uns ce jour-là — c’était le jeudi 15 septembre 2005 — à retrouver l’un de nos maîtres les plus respectés.

Car c’est à Lyon que se tenait ce congrès, et c’est à Lyon que Madeleine Grawitz avait été nommée Chargée de cours, en 1952, puis Professeur de droit public et science politique, en 1954, avant de rejoindre la Sorbonne en 1967. Notre discipline n’avait alors pas encore conquis sa pleine autonomie. Et si quelqu’un peut être considéré comme ayant contribué de façon décisive à amarrer l’analyse du politique aux sciences sociales, c’est assurément Madeleine Grawitz.

Demander à des étudiants en droit de conduire des enquêtes par questionnaires ou des entretiens auprès d’élus ou de candidats, n’était pas monnaie courante au milieu des années soixante. Atypique aussi avait été son choix de créer et de diriger un Centre d’éducation ouvrière — atypique mais cohérent, pour cette licenciée de philosophie qui avait consacré sa thèse de droit à la condition des gens de maison. Elle fut aussi à cette époque une pionnière, tant dans l’étude de l’abstentionnisme que dans ce qu’on n’appelait pas encore gender studies, mais aussi par le recours aux ressources de la psychologie en science politique.

L’image que Madeleine Grawitz avait donnée d’elle en ce 15 septembre 2005 avait frappé tous les collègues présents. C’était décidément une grande personnalité du monde académique à qui nous rendions hommage.

Un hommage que nous renouvelons aujourd’hui, mais in absentia.

Paul Bacot, 26 juin 2008

 

Madeleine Grawitz (1911-2008)

Il y a eu une Madeleine Grawitz avant celle que nous connaissons. Elle-même a tenu à nous le rappeler par le portrait surprenant qui ouvre les Mélanges qui lui furent offerts, Mélanges qui témoignent aussi de la variété de ses relations intellectuelles. Avant d’être brillamment reçue à l’agrégation de Droit public avec notamment une remarquable leçon sur Léon Blum, elle avait connu… Léon Blum précisément, mais aussi Henri de Man et son ami de jeunesse André Roussin qu’elle appelait « Dédé » et avec qui elle écrivit Hélène ou la joie de vivre, un grand succès de l’époque. Roussin, qui fut de l’Académie française, est quelque peu oublié (provisoirement ?) aujourd’hui, si on le compare à son grand aîné Sacha Guitry. Il est au Purgatoire ou dans l’Enfer de l’amnésie en compagnie de Marcel Achard et même Jean Anouilh. Bien des membres actuels de l’Académie y sont déjà, de leur vivant. C’est à se demander si certains, comme dans L’habit vert de Robert de Flers et Arman de Caillavet n’y sont pas élus parce qu’ils sont en Enfer depuis leur naissance intellectuelle.

Je commence cette épitaphe sur ce ton incongru, guilleret et vaguement vachard, parce que c’était exactement ce qu’était Madeleine Grawitz, par ailleurs d’une courtoisie académique irréprochable. Dessous, l’espièglerie se cachait, perçant parfois le vernis bourgeois qui restait cependant en place. Je la vis pour la première fois à la vénérable « conférence d’agrégation », au dernier étage du bâtiment du Panthéon, que Marcel Prélot appelait « la conférence au sommet ». Nous étions au temps de Nikita Khrouchtchev qui chérissait la formule. Nous étions aussi au temps des concours de Droit public à 40 candidats et 7-8 places (c’est à-peu-près le ratio des concours de Science politique en 2008, celui-ci étant moins favorable avec 50 candidats pour x places mais n’anticipons pas). Madeleine Grawitz venait d’être agrégée et nommée à Lyon qui ne brillait pas par une fantaisie débridée. Jean Rivéro, directeur de la conférence, lui demanda de présenter dans les 45 minutes alors sacro-saintes de la « leçon » (« deux parties de chacune deux sous-partieset pas de conclusion s’il vous plaît ») son expérience de nouveau professeur, et femme en plus; dans une Faculté exclusivement masculine où l’on arrivait à 30 ans environ et que l’on ne quittait qu’à la mort ou à la retraite, alors à 70 ans. Les élections à Paris étaient peu fréquentes et d’ailleurs déconseillées. Les choses devaient changer dans les années 1960 mais pas considérablement. Je n’étais pas encore docteur (ce devait donc être début 1959, à moins que ce n’ait été encore plus tôt, peut-être 1958-57) et j’étais venu sur les conseils de Jean-Louis Quermonne, quasiment débarquant d’un Alger ex-provincial ou colonial devenu un temps le centre de toutes les préoccupations politiques de Paris, voir avec crainte et tremblement ce qui se passait dans cette petite salle où siégeait en bout de table un petit homme (Rivéro) qui ne nous donnait pas envie de plaisanter sur sa taille, ni sur rien d’ailleurs. Arrive alors une petite dame, assise à la place du candidat, face au directeur de la conférence, qui se met à nous faire une impeccable leçon en deux parties dont j’ai à peu près tout oublié sauf que des collègues raides, empesés et soupçonneux (« à Lyon, tout se sait » me dit le doyen Trévoux quand j’y arrivai à mon tour comme assistant en 1958-59, pour me dissuader de loger dans une résidence étudiante) pouvaient dissimuler des trésors inattendus d’humanité. Et Madeleine de conclure avec une explication de l’ouverture des Maîtres Chanteurs de Nuremberg de Wagner, combinant dans sa superbe polyphonie le thème majestueux des Maîtres et celui du chant de concours de Walther, le jeune et insupportable non-conformiste amené à la victoire par le réformateur quadragénaire Hans Sachs, qui, au passage paiera le prix fort en renonçant à épouser la jeune Eva qui ira à Walther. On l’aura compris, Madeleine Grawitz n’était pas une très bonne sociologue, du moins par les canons de la vulgate de la construction sociale de la réalité et de la tyrannie de l’habitus. Elle ne fut pas davantage un Beckmesser (elle dirigea avec générosité les thèses de Bernard Lacroix et Raphaël Draï parmi beaucoup d’autres dont Pierrette Rongère, Paul Bacot et même Jean-Jacques Queyranne qui fit une jolie carrière politique) mais était convaincue, c’était le sens de sa leçon, que même un Beckmesser peut parfois se comporter autrement que ses dispositions ne le poussent à le faire. Ce n’était pas le cas dans Les Maîtres Chanteurs mais, que voulez-vous, le pauvre homme était lui aussi amoureux de la jeune première. La psychologie a ses raisons, ce sera plus tard un des domaines de prédilection de Madeleine.

« Mademoiselle, vous avez conclu! » lui dit Rivéro avec l’air d’une poule qui aurait trouvé un couteau. Elle ne pouvait rien faire tout à fait comme les autres, tout en étant à des myriades d’années lumières de la provocation. Jury d’examen écrit à Lyon présidé par le doyen, l’économiste Trévoux déjà mentionné, j’en faisais partie étant docteur de l’année précédente, on ne plaisantait pas à Lyon, les assistants peuvent noter les T D mais ils ne font passer d’examen que s’ils étaient docteurs, ah!mais! Arrivée de Madeleine avec un panier de cerises de son jardin des Monts Dore. Trévoux fit à-peu-près la tête de Rivéro face à la conclusion inattendue. Il eut la bonne grâce d’y goûter, mais tout de même, des cerises dans un jury! Quelques années après, il aurait dû en voir bien d’autres mais il avait déjà pris une bienheureuse retraite.

La suite est mieux connue, au moins des vieux. Dalloz demande la production d’un « précis » de « Méthodes des sciences sociales » pour les Facultés de droit: il fallait bien se plier aux diktats de programmes ministériels, nourris par l’obstiné Maurice Duverger, soutenu par Georges Vedel. Roger Pinto, grand juriste de droit international et théoricien de l’Etat, est sollicité; mais pour la partie proprement méthodologique, il a besoin de Madeleine Grawitz. Plus tard le « Pinto et Grawitz » devient le « Grawitz » tout seul et fera gagner pas mal d’argent à Dalloz car ses éditions se vendent très bien aussi dans les Facultés de Lettres. Madeleine Grawitz, « montée » à Paris, qui travaille sur le civisme, est même invitée à présenter une communication à l’auguste Académie des Sciences Morales et Politiques, ce qu’elle doit probablement à Suzanne Bastid qui en était membre et avait quelque sens de la solidarité féminine. Honneur rare dans une institution dont la principale originalité est de ne jamais avoir compris jusqu’à ce jour de professeur de science politique, ni comme membre titulaire ni comme membre étranger associé, pas plus Maurice Duverger (celui-ci écarté pour raisons politiques) que Madeleine Grawitz d’ailleurs, au point que l’on peut dire d’elle ce que Charles Péguy disait à juste titre de Durkheim à la Sorbonne: « il n’est pas le patron de la philosophie, il est le patron contre la philosophie », de même l’Académie des Sciences morales et politiques n’est pas l’Académie de la science politique, elle est l’Académie contre la science politique.

Nonobstant, des départements de science politique se créent. Madeleine est de l’aventure de celui de Paris I, sans prétendre disputer leur place aux ténors que sont Maurice Duverger et Marcel Merle ou à l’activiste militaire militant qu’est Pierre Dabezies. Elle participe activement mais elle vient de Neuilly comme elle venait des Monts Dore à Lyon, en visite chez les propriétaires, et elle y fait son travail jusqu’à la retraite, venue tôt dans sa carrière du fait de son accession tardive au professorat, ce qui l’empêchera de présider le jury d’agrégation de science politique. C’est alors qu’en 1976, elle se prend de sympathie pour moi (les résultats du concours que je présidais et qui consacrèrent le succès de deux de ses élèves n’y furent sans doute pas étrangers) et me propose quelques temps après de co-éditer un Traité de science politique que Dalloz souhaite lui confier, peut-être pour concurrencer le multi-volumes jamais tout à fait achevé de Georges Burdeau à la L G D J ? Je ne le saurai jamais car, effrayé peut-être par l’ampleur et surtout l’orientation de notre projet, Dalloz nous « lâche » froidement et je n’ai aucune peine à l’époque à faire accepter notre maquette de quatre volumes par Michel Prigent aux P U F. Il n’en irait pas de même aujourd’hui où tout ce qui dépasse 128 ou 220 pages est vu avec la plus grande méfiance par nos généreux éditeurs, la collection « Léviathan » elle aussi aux P U F étant l’exception. Cette maquette est sortie d’une petite réunion tenue dans un minuscule bureau de la Sorbonne et comprenant Madeleine, Georges Lavau, Bernard Lacroix et moi (j’oublie peut-être quelqu’un mais l’exiguïté de la salle me garantit des grosses erreurs). Madeleine et moi lui donnâmes une forme définitive et je suis encore frappé du relativement petit nombre de désaccords sérieux que nous eûmes (tantôt elle gagnait, tantôt moi). Le « Traité » sortit en 1985, ignoré aussitôt par l’Académe pourtant prodigue en prix pour les petits camarades, et longtemps par les Facultés de droit restées fidèles au « Burdeau ». Peu importe car je me souviens aussi très vivement de l’adhésion quasi-immédiate de tous ceux dont nous sollicitâmes la contribution. Mon charisme personnel n’y était pour rien, je n’en dirai pas autant de celui de Madeleine, fait de patience discrète et d’une formidable obstination. En 2005, nous lui rendîmes hommage au VIIIème Congrès de l’A F S P de Lyon où elle était venue en voisine, amenée par l’assistance attentive de Paul Bacot qui lui rend également hommage sur ce site.

Un mot pour finir sur trois choses qui m’impressionnent rétrospectivement: une puissance de travail fascinante chez une personne aussi frêle et aussi physiquement souffrante, son formidable chapitre « Psychologie politique » dans le volume III du Traité en témoigne; une simplicité la faisant avouer ses ignorances au lieu de prendre l’air entendu de celle « qui est dans le coup », cela a peut-être un lien avec une troisième qualité, une indifférence assez rare aux honneurs et aux « grandeurs » de la terre (mais non à ses biens matériels, elle n’avait rien d’une ascète); elle ne fréquenta guère les congrès internationaux, ne se poussa jamais dans les lieux de pouvoir académique et culturel, ne manifesta jamais, au moins dans nos conversations, d’amertume devant les oublis ou ingratitudes dont elle aurait pu se plaindre, ce qui est incongru dans un monde aux egos surdimensionnés (elle s’amusait parfois, de « Maurice », seul survivant aujourd’hui de cette classe d’âge). Auto-satisfaction de bourgeoise qui savait ce qu’elle était ? Souvenirs d’autres vies qui furent passionnantes sinon toujours drôles ? Ou plus simplement, goût du « visiteur » qui ne se lasse pas de découvrir jusqu’à ce que le grand âge lui enlève jusqu’à ce goût ?

En guise d’envoi: Madeleine Grawitz était parfois horripilante, c’est peut-être son plus beau titre à notre reconnaissance.

Jean LECA, 30 juin 2008