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Causalités et « méthodes mixtes » dans l’analyse du politique : enjeux théoriques et méthodologiques pour la science politique française

Causality and mixed-methods for political analysis: theoretical and methodological issues for French Political Science

 

Responsables scientifiques :

Thomas Aguilera (Sciences Po Rennes-ARENES UMR 0651) Thomas.aguilera@sciencespo-rennes.fr
Tom Chevalier (Université d’Oxford) Tom.chevalier@sciencespo.fr

La volonté d’expliquer les faits est au fondement de la démarche scientifique. Dans les sciences sociales, elle a fait l’objet de nombreuses controverses épistémologiques, notamment autour de l’opposition entre deux démarches : « expliquer » et « comprendre » (Dilthey, 1883). Cette distinction, qui visait à l’origine à démarquer les sciences de la nature des sciences sociales, s’est rejouée au sein même de ces dernières. Certains ont cherché à identifier des lois causales universelles pour expliquer les faits sociaux (Durkheim) tandis que d’autres ont préféré chercher à comprendre les comportements des individus afin de retranscrire le sens de leurs actions (Weber). Cette distinction s’est alors traduite par des positionnements différents à l’égard de la causalité d’une part, et la mobilisation de méthodes souvent présentées comme opposées d’autre part.

En France, les sociologues ont résolument mis à distance la notion de causalité dans sa conception mono-causale et déterministe : les sciences sociales sont proches des « sciences historiques » et ne peuvent prétendre à une identification de la causalité telle qu’on pouvait la trouver dans les sciences de la nature car d’un point de vue ontologique, les faits sociaux ne peuvent être assimilés à des faits naturels (Passeron, 1991). Mais la sociologie n’a pas pour autant abandonné l’objectif d’explication des faits sociaux – par exemple en proposant des démarches qui combinent explication et compréhension (Bourdieu, 1993). Si les politistes ont eux aussi développé des approches distantes d’une démarche trop positiviste en refusant souvent le terme de « causalité », « effets » ou « impacts », ils n’ont pas abandonné la démarche explicative et l’identification des facteurs permettant de rendre compte des phénomènes observés.

Aux États-Unis, le débat sur la causalité et les méthodes s’est structuré différemment : la notion de causalité est largement acceptée, et ce sont les approches positivistes, inspirées des économistes, qui dominent. Toutefois, beaucoup de manuels de méthodologie (Abbott, 2004 ; Hancké, 2009 ; Toshkov, 2016) ainsi qu’un ensemble de travaux développés au cours des années 2000 insistent sur la diversité des régimes de causalité, et sur le fait que les méthodes qualitatives peuvent également être mobilisées en vue d’expliquer et d’identifier des relations causales. Mais derrière les deux « cultures » qualitative et quantitative (Mahoney & Goertz, 2006), il est nécessaire de bien distinguer ce qui relève de différences ontologiques et épistémologiques d’une part, et méthodologiques et techniques d’autre part (Della Porta et Keating, 2008) afin de laisser la porte ouverte à la combinaison des méthodes au service d’un objectif commun, expliquer les faits sociaux (Ragin, 1987 ; King, Veohane & Verba, 1994).

L’importation récente de méthodes dont l’usage est relativement courant dans la littérature anglophone, telles que la Qualitative Comparative Analysis (QCA) (Rihoux et al., 2014) ou le « process tracing » (Fourot, 2015), ainsi que le développement des méthodes mixtes, témoigne d’un besoin renouvelé de dépassement des clivages méthodologiques classiques (Mayer, 2018) mais aussi d’un intérêt explicite pour la recherche de causalité dans la sociologie du politique, que ce soit en action publique, en sociologie politique ou encore en relations internationales. Un des enjeux est de perturber ce qui peut apparaitre comme un monopole des économistes et de leurs méthodes sur l’enjeu de la causalité, en donnant aux sociologues et politistes des outils théoriques et méthodologiques pour systématiser l’identification de mécanismes grâce à des méthodes diverses.

Cette ST se propose de revenir sur la conception de la causalité dans sa diversité, en mettant en dialogue la science politique française avec les débats sur le sujet dans la littérature internationale. Il s’agira alors dans un premier temps de cartographier la diversité des conceptions du raisonnement explicatif d’un côté et des méthodes mobilisées à cet égard de l’autre. Dans un second temps, il s’agira de porter un discours théorique sur l’articulation entre ontologie, épistémologie, méthodologie et méthodes afin d’identifier les conditions dans lesquelles des approches dites « mixtes » sont possibles. Trois types de textes pourront être proposés pour cette ST :

  • les textes de théorie ou de méthodologie portant précisément sur la question de la causalité en lien avec celle de la stratégie de recherche (design) ou des méthodes mixtes ;
  • des textes empiriques ne reposant que sur une méthode mais présentant les choix du design et une réflexion sur ses apports dans la recherche de causalité ;
  • des textes empiriques articulant des méthodes variées et produisant une réflexion théorique sur ce choix.

 

The will to explain facts is the foundation of science. In social sciences, it has been the subject of many epistemological controversies, particularly around the opposition between two approaches: « explaining » and « understanding » (Dilthey, 1883). This distinction, originally aimed at demarcating the natural sciences of the social sciences, has been replayed within the latter. Some have sought to identify universal causal laws to explain social facts (Durkheim) while others have preferred to seek to understand the behavior of individuals and the meaning of their actions (Weber). This distinction then resulted in different positions with regard to causality on the one hand, and different methods, often presented as conflicting, on the other hand.

In France, sociologists have refused the notion of causality in its mono-causal and deterministic conception: social sciences are closer to the « historical sciences » and cannot claim to identify causality as in natural sciences, because from an ontological point of view, social facts cannot be seen as natural facts (Passeron, 1991). However, sociology has not abandoned the objective of explaining social facts – for example by proposing approaches that combine explanation and understanding (Bourdieu, 1993). If political scientists have also distanced themselves from positivist approaches by refusing the term of « causality », « effects » or « impacts », they have not abandoned the explanatory perspective and the identification of factors accounting for social phenomena.

In the United States, the debate over causality and methods has been structured differently: the notion of causality is widely accepted, and it is the positivist approaches, largely inspired by economists, that dominate. However, many methodological manuals (Abbott, 2004, Hancke, 2009, Toshkov, 2016) as well as several works developed in the 2000s emphasize the diversity of regimes of causality, and the fact that qualitative methods can also be used to explain and identify causal relationships. But behind the distinction between qualitative and quantitative « cultures » (Mahoney & Goertz, 2006), it is necessary to distinguish between ontological and epistemological differences on the one hand, and methodological and technical differences on the other (Della Porta and Keating). 2008) in order to leave the door open to the combination of methods in the service of a common goal: explaining social facts (Ragin, 1987; King, Veohane & Verba, 1994).

The recent import of methods that are relatively common in the English-language literature, such as Qualitative Comparative Analysis (QCA) (Rihoux et al., 2014) or process tracing (Fourot, 2015), as well as the development of mixed methods, illustrates not only a need to overcome classical methodological cleavages (Mayer, 2018), but also an explicit interest for the identification of causality in political science, be in public policies, in political sociology or in international relations . One of the challenges is to disrupt what may appear as a monopoly of economists and their methods on the issue of causality, by giving sociologists and political scientists theoretical and methodological tools to systematize the identification of mechanisms through various methods.

This ST proposes to bring back the conception of causality in its diversity, by putting in dialogue the French political science with the debates on the subject in the international literature. The first step will be to map the diversity of conceptions of explanations on the one hand and the methods mobilized in this respect on the other. The second step will be to propose a theoretical discourse on the articulation between ontology, epistemology, methodology and methods in order to identify the conditions in which so-called « mixed » methods are possible. Three types of texts may be proposed for this ST:

– theoretical or methodological texts dealing specifically with the question of causality with regards to research designs and mixed methods;
– empirical texts based on a single method but having a reflection on the research design and its contributions in the identification of causality;
– empirical texts articulating various methods and producing a methodological reflection on this choice.

 

Références / References

Abbott, A., 2004, Methods of Discovery: Heuristics for the Social Sciences, New York: Norton.

Bourdieu, P., 1993, La misère du monde, Paris : Seuil (1993, « Understanding », in Theory Culture Society, vol. 13, n°2, p. 17-37)

Della Porta D. & Keating M., 2008, Approches and Methodologies in the Social Sciences. A pluralist Perspective, Cambridge : Cambridge University Press.

Dilthey, W., 1883, Introduction aux sciences de l’esprit, (Introduction à l’étude des sciences humaines : essai sur le fondement qu’on pourrait donner à l’étude de la société et de l’histoire, PUF, 1942).

Fourot, A.-C., 2015, « Instruments d’action publique et régulation municipale de l’islam. Le cas de la mosquée de Créteil », Gouvernement et action publique, vol. 3, n° 3, p. 81-102.

Hancké, B., 2009 Intelligent Research Design. A guide for beginning researchers in social sciences, Oxford: Oxford University Press.

King G., Veohane R. & Verba S., 1994, Designing Social Inquiry. Scientific Inference in Qualitative Research, Princeton: Princeton University Press.

Mahoney J. & Goertz G., 2006, « A Tale of Two Cultures : Contrasting Quantitative and Qualitative Research », in Political Analysis, vol. 14, p. 227-242.

Mayer, N., 2018, « Qualitatif ou quantitatif ? Plaidoyer pour l’éclectisme méthodogique », in Bulletin de Méthodologie Sociologique, vol. 139, p. 7-33.

Passeron, J.-C., 1991, Le raisonnement sociologique. L’espace non-popperien du raisonnement naturel, Paris : Nathan.

Ragin, C., 1987, The Comparative Method. Moving beyond Qualitative and Quantitative Strategies, University of California Press.

Rihoux B., Marx A. & Álamos-Concha P., 2014, « 25 années de QCA (Qualitative Comparative Analysis) : quel chemin parcouru ? », Revue internationale de politique comparée, vol. 21, n°2, p. 61-79.

Toshkov, D., 2016, Research design in political science, New York: Palgrave McMillan.

Axe 1 / Aligner ontologie et méthodologie

Discutant : Benoit Giry (Sciences Po Rennes, ARENES UMR 6051)

Lukas Haffert (Zurich University), L’erreur symétrique. Les dangers du raisonnement symétrique en sciences sociales

Cyril Benoît (CNRS, CEE, Sciences Po), L’analyse politique des événements critiques

Charlotte Habertroh (London School of Economics and Political Science – LES), Pourquoi ne pas privatiser les écoles ? Une analyse par process-tracing bayésien des divergences de réformes du choix scolaire en France et en Angleterre

Joan Cortinas-Muñoz (CSO, Sciences Po) et Renaud Hourcade (CNRS, Arènes, IEP de Rennes), Les conditions de l’action publique : une approche mixte de la causalité appliquée aux politiques de (non-)protection des milieux aquatiques

Axe 2 / Inférence causale et méthodes mixtes

Discutante : Charlotte Halpern (Sciences Po, Centre d’études européennes et de politique comparée)

Patience Le Coustumer (CED UMR 5116, Science Po Bordeaux – GREThA UMR-CNRS 5113, Université de Bordeaux), Johannes van der Pol (VIA Inno, GREThA UMR-CNRS 5113, Université de Bordeaux) et Jean-Paul Rameskhourmar (VIA Inno, GREThA UMR-CNRS 5113, Université de Bordeaux), L’apport des méthodes mixtes pour interroger le changement dans les marchés : le cas du marché du pet food

Arnaud Huc (Centre d’Études Politiques de l’Europe Latine, UMR 5112), L’analyse multi-méthode au service de la quête d’un modèle explicatif du vote

Hélène Caune, Florent Gougou et Simon Persico (Sciences Po Grenoble, Pacte), L’administration ‘quasi-idéale’ de la preuve prise dans la réalité de terrain. Réflexions issues d’une expérimentation sur l’introduction de produits bio et locaux dans les cantines scolaires

Clément Pin (LIEPP, Sciences Po), Le mixage des méthodes et ses apports théoriques. Le cas d’une expérimentation dans le champ des politiques éducatives

AGUILERA Thomas Thomas.aguilera@sciencespo-rennes.fr

BENOIT Cyril cyril.benoit1@sciencespo.fr

CHEVALIER Tom Tom.chevalier@sciencespo.fr

CAUNE Hélène helene.caune@iepg.fr

CORTINAS-MUNOZ Joan joan.cortinas@sciencespo.fr

GIRY Benoit benoit.giry@sciencespo-rennes.fr

GOUGOU Florent florent.gougou@iepg.fr

PERSICO Simon simon.persico@iepg.fr

HABERSTROH Charlotte c.m.haberstroh@lse.ac.uk

HALPERN Charlotte charlotte.halpern@sciencespo.fr

HAFFERT Lukas lukas.haffert@uzh.ch

HOURCADE Renaud renaud.hourcade@cnrs.fr

HUC Arnaud arnaud_huc@outlook.com

LE COUSTUMER Patience patience.lecoustumer@gmail.com

PIN Clément clement.pin@sciencespo.fr

RAMESKHOURMAR Jean-Paul jean-paul.rameshkoumar@u-bordeaux.fr

VAN DER POL Johannes johannes.van-der-pol@u-bordeaux.fr