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ST 17

Penser le changement politique au-delà du « Democratic Backlash » : usages, controverses et politiques du passé

Analysing Political Change beyond the ‘Democratic Backlash’: Uses and Policies of the Past

 

Responsables scientifiques :

Irene Bono (Université de Turin, Département Cultures, Politique, Société) irene.bono@unito.it
Dorota Dakowska (Université de Lyon, Triangle UMR 5206) Dorota.Dakowska@univ-lyon2.fr

Cette ST entend faire le lien entre l’analyse des politiques publiques relatives au passé et celle des usages politiques de l’histoire dans l’étude de pays ayant connu un changement de régime. La maîtrise des politiques du passé est un enjeu pour tout régime nouvellement établi, qui construit une relation spécifique avec le passé, configurée à la fois comme une continuité et un changement (Hodgking et Radstone 2003). À travers l’attention portée aux controverses dans l’espace public que ces politiques engendrent, la ST entend contribuer à la réflexion internationale sur la (re)qualification des régimes démocratiques et autoritaires, ainsi que sur l’analyse de changement politique.

Pour dépasser l’approche typologique autour des catégories de « démocratie illibérale » ou d’« autoritarisme électoral » (Schedler 2006 ; 2013) ou le risque de reproduire des classements binaires (Börzel, 2015), nous privilégierons une réflexion axée sur les frontières entre différents types de régimes et leurs répertoires de légitimation. Pour ce faire, nous proposons de questionner le changement politique à l’aune des politiques du passé.

Les politiques du passé peuvent consister en des mesures de justice transitionnelle, l’érection ou la suppression de monuments et de symboles concernant le passé, la muséification ou la patrimonialisation des expériences collectives, l’ouverture ou la fermeture des archives, la révision de la manière de raconter l’histoire nationale ou, plus généralement, la transformation de l’usage et la signification attribuée au passé dans le présent (Gensburger, Lefranc, 2017). Les controverses publiques qui accompagnent ces initiatives peuvent cristalliser les relations entre les représentants de la majorité et de l’opposition (Bensussan & al, 2003) ou produire des recompositions dans des arènes institutionnelles (Neumayer, 2018). Elles peuvent se traduire par l’émergence de pratiques de mémoire alternatives et contestataires. En analysant ces controverses ainsi que la conception et la mise en œuvre de politiques publiques historicisantes (Behr, 2015), on peut saisir à la fois la façon dont les gouvernants cherchent à se légitimer en recourant à des figures censées fédérer, et la manière dont ils parviennent ou non à prendre en compte des récits alternatifs.

Si des travaux remarqués ont été produits sur la manière dont des acteurs européens se confrontaient à des « passés douloureux » (Mink, Neumayer, 2007), sur l’historicité de la construction européenne (Déloye, 2006), l’européanisation de la mémoire (Gensburger, Lavabre, 2012) ou sur les usages stratégiques des « gisements mémoriels » (Mink, Bonnard, 2010), cette session propose d’élargir et de dépasser le cadre européen pour prendre en compte différents contextes de pays ayant expérimenté des changements de régime et des périodes ou tendances autoritaires. Alors que la thèse du « democratic backlash » s’appuie sur des indicateurs et classements liés à la représentation politique et à la participation politique, qui conduisent à catégoriser des Etats dans le camp « autoritaire » ou « démocrate », voire un entre-deux « hybride » (Diamond, 2002 ; Schedler, 2002), nous proposons d’analyser comment les controverses dans des espaces publics permettent de saisir les rapports gouvernants/gouvernés, la manière dont l’offre politique est établie et négociée, la manière dont celle-ci cherche à façonner le sentiment d’appartenance à la communauté politique et les pratiques de participation connexes.

Sans se limiter aux professionnels de la politique, nous souhaitons prendre en compte aussi l’engagement des militants de la mémoire (anciens combattants, anciens déportés etc.) ou des représentants des professions (universitaires, journalistes) dans ces luttes, voire des groupes de citoyens qui se considèrent légitimes pour prendre position au sujet du passé et de ses relectures.

Cette analyse contextualisée permettra de nuancer les approches générales sur les « transitions de l’autoritarisme », « vers la démocratie » ou, vice-versa, sur « l’effondrement des démocraties » (Tomini, 2017), et d’élargir les dimensions d’analyse de changement politique. En interrogeant le lien entre les politiques mémorielles et les processus de démocratisation ou de régression démocratique, elle contribuera à aborder les transformations systémiques dans leur complexité (Allal, Geisser, 2018).

Trois pistes de réflexion sont proposées :

– Inflexions des politiques publiques (relatives à la mémoire et l’oubli) en fonction des configurations des champs politiques ; conséquences de l’ouverture/fermeture des archives ; tentative de cadrer la production des historiens et journalistes ; leur articulation avec la transformation des régimes politiques.

– Controverses dans les espaces publics ; confrontations entre des dispositifs d’action publique (lois mémorielles, politiques d’ouverture des archives, législation visant à disqualifier certaines pratiques ou organisations) et les initiatives citoyennes (groupes d’universitaires, anciens déportés, « entrepreneurs de la mémoire » etc.) ; réactions internationales aux lois mémorielles.

– Dynamiques de qualification / requalification du passé et du temps présent. Stratégies de légitimation des gouvernements ; luttes autour de l’interprétation de passé dictatorial ou de la période de changement de régime (références à un récit national, pères fondateurs, poids des mouvements religieux, temporalités de la démocratisation).

La section est ouverte aux propositions basées sur des recherches empiriques et théoriquement fondées, qui interrogent à la fois les politiques du passé et la question de changement de régime. Les propositions peuvent s’inscrire dans différentes sous-disciplines de la science politique. Rédigées en français ou en anglais (800 mots maximum), elles seront consacrées aux études de cas portant sur un ou plusieurs pays et préciseront la méthode d’enquête utilisée et le terrain. Pour favoriser les échanges entre les participant.e.s, les présentations seront très brèves (8-10 minutes max.), de manière à laisser une large place à la discussion ; les papiers seront envoyés à l’ensemble de participant.e.s à l’avance.

 

This section aims at linking the analysis of public policies relative to the past and the political uses of history in countries that underwent a regime change. Dealing with the past is an important stake in every newly established regime that may consider the past both through continuities and breaks (Hodgking and Radstone 2003). By analysing public controversies triggered by these policies of the past, this panel seeks to contribute to the international scholarly debate on the (re)definition of democratic and authoritarian regimes and on the dynamics of political change.

In order to go beyond the typological problems raised by terms such as ‘illiberal democracy’ or ‘electoral authoritarianism’ (Schedler 2006; 2013; Börzel, 2015), the section will focus on the boundaries between different regime types and their repertoires of legitimation. It will shed light on regime change through the lens of the policies relative to the past.

These policies come in different kinds: transitional justice, construction or destruction of monuments, museums and other symbols of the past, opening or closing archives, rewriting national history, etc. (Gensburger, Lefranc, 2017). The public controversies triggered by these initiatives may reflect the power relations between majority and opposition (Bensussan & al, 2003) or lead to reconfigurations in institutional arenas (Neumayer, 2018). They may also favour the emergence of alternative memories and sometimes protest movements. The analysis of these controversies as well as of the implementation of policies related to the past (Behr, 2015) sheds light on how those in power seek to legitimate themselves and how they deal (or do not deal) with alternative narratives.

While there is a vast body of scholarly literature on confronting a ‘painful past’ (Mink, Neumayer, 2007), the historicity of European construction (Déloye, 2006), the Europeanization of memory (Gensburger, Lavabre, 2012) and strategic uses of memory as a resource (Mink, Bonnard, 2010), this panel goes beyond the European frame to take into account different contexts in countries that experienced a regime change or authoritarian periods.

While the ‘democratic backlash’ thesis draws on indicators pertaining to political representation and participation and classifies countries as ‘democratic’, ‘authoritarian’ or ‘hybrid’ (Diamond, 2002; Schedler, 2002), we ask how controversies over the past illuminate the relationship between those who govern and the citizens, how a political offer is established and negotiated, and how a sense of political community is fostered.

This panel is not limited to the analysis of professionals of politics; it is open to contributions on the engagement of memory entrepreneurs and representatives of professions (academics, journalists…) in the struggles under study, as well as of groups of citizens. This contextualised analysis should allow to refine general approaches on ‘transitions from authoritarian rule’, ‘transitions to democracy’ or the ‘democratic collapse’ (Tomini, 2017). By analysing the links between the policies of memory and the processes of democratisation or democratic decline, the panel brings a worthwhile contribution to the analysis of system transformations in their complexity.

Contributions are expected to address one or several of the three following themes:

  • The evolution of public policies relative to memory linked to the configurations of political fields; the consequences of the opening/closing of archives; attempts to control the work of historians and journalists; how this relates with the dynamics of regime change.
  • Controversies in the public sphere; confrontations between political schemes relative to the past and citizen initiatives (academics, associations of victims, memory entrepreneurs), international reactions to legislation on the past, etc.
  • Dynamics of definition and redefinition of the past and the present. Legitimation strategies of rulers; struggles over the interpretation and meaning of a dictatorial past or regime change (references to a national narrative, founding fathers, religion, temporalities of democratisation).

The panel welcomes proposals (in English or French) that are empirically robust and grounded in theory, addressing both policies of the past and a regime change and based on single or multiple country case studies. We welcome contributions from various subfields of political science and ask the authors to specify the methodology and fieldwork realised. Abstracts in English or French (800 words max.) must be sent to both panel organisers. In order to facilitate discussion, papers will be sent in advance and the presentations will be kept very short (8-10 min).

 

REFERENCES

Bensussan A., Dakowska D. et Beaupré N, (2003) « Les enjeux des archives des polices politiques communistes en Allemagne et en Pologne : essai de comparaison », Genèses, n° 52, 2003, p. 4-32.

Bono I. “Une lecture d’économie politique de la «participation des jeunes» au Maroc à l’heure du Printemps arabe”, Revue Internationale de Politique Comparée, 20/ 2013.

Bono I., B. Hibou, H. Meddeb, M. Tozy, L’Etat d’Injustice au Maghreb. Maroc et Tunisie. Karthala, Paris, 2015.

Bono I., “Conflitti fondatori e frontiere nazionali in Marocco. Per un approccio discreto alla statualità”, Afriche e Orienti, 2-3/2016.

Bono I., B. Hibou (dir.), Development as a Battlefield, Boston: Brill-Nijhoff, 2017.

Dakowska D. (2014), Le pouvoir des fondations. Des acteurs de la politique étrangère allemande, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. Res Publica.

Dakowska D. (2010), « Whither Euroscepticism? The Uses of European Integration by Polish Conservative and Radical Parties », Perspectives on European Politics and Society, vol. 11, n°3, p. 254-272.

Dakowska D., J. Rowell (2011), « Temporality and Historical Experience in Attitudes Towards Europe: Is There a Nationality Effect? », in: D. Gaxie, N. Hubé, J. Rowell (dir.), Perceptions of Europe. A Comparative Sociology of European Attitudes, Essex, ECPR Press, 2011, p. 101-118.

 

Introduction : Irene Bono et Dorota Dakowska

Axe 1 / Des commémorations impossibles: controverses, réhabilitation du passé et légitimation du présent 

Présidente de séance : Dorota Dakowska (Université de Lyon, Triangle UMR 5206)
Discutant.e : Marie-Claire Lavabre (CNRS, ISP)

Stéphanie Dechézelles (CHERPA, Sciences Po Aix et LAMES, UMR 7305), Politiques du passé et controverses autour de la patrimonialisation du fascisme dans la région natale de Benito Mussolini

Lorenzo Migliorati / Luca Mori (Département des Sciences Humaines, Université de Verona), Le traumatisme culturel de la fondation de la République. Formes controversées de la mémoire publique de la Résistance en Italie

Marie-Laure Geoffray (IHEAL-Sorbonne Nouvelle), Cuba : mettre le passé à distance pour mieux assurer la continuité politique au présent

Muriel Blaive (Institute for the Study of Totalitarian Regimes – ÚSTR), Agents doubles et expertise historique. Histoire, mémoire et méthodologie en République tchèque depuis 1989

Axe 2 /Les luttes hégémoniques: s’approprier le passé pour s’affirmer dans le présent  

Présidente de séance : Irene Bono (Université de Turin, Département Cultures, Politique, Société)
Discutant.e : Georges Mink (CNRS, ISP)

Marta Montanini, (Université de Turin, Département Cultures, Politique, Société), Transition, traduction, transformation : trois types de politiques mémorielles sud-africaines

Niccolò Lucarini (Université de Turin, Département Cultures, Politique, Société), Cendres et Archives. Histoires coloniales contestées dans un présent postcolonial

Valentin Behr (Université de Varsovie, Centre de civilisation française et Institut d’études sociales Robert Zajonc/ laboratoire SAGE, UMR 7363 Strasbourg), Anticommunisme d’État et changement politique en Pologne. Le cas de la loi de décommunisation de l’espace public

Sabine Dorothea Volk (Université Jagellone, Cracovie), ‘Wir sind das Volk!’ : Analyse des jeux mémoriels opérés par le mouvement d’extrême droite PEGIDA à Dresde

BEHR Valentin valentin.behr@gmail.com

BLAIVE Muriel muriel.blaive@gmail.com

BONO Irene irene.bono@unito.it

DAKOWSKA Dorota Dorota.Dakowska@univ-lyon2.fr

DECHEZELLES Stéphanie sdechezelles@wanadoo.fr

EOFFRAY Marie Laure marie-laure.geoffray@sorbonne-nouvelle.fr

LAVABRE Marie-Claire mlavabre@u-paris10.fr

LUCARINI Niccolò niccolo.lucarini@edu.unito.it

MIGLIORATI Lorenzo lorenzo.migliorati@univr.it

MINK Georges mink@parisnanterre.fr

MONTANINI Marta marta.montanini@unito.it

MORI Luca luca.mori@univr.it

SVOLK abine Dorothea sabine.volk@uj.edu.pl