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ST 72

Politique(s) des dystopies

The Politics of Dystopia

 

Responsables scientifiques :

Cécile Leconte (Sciences Po Lille – CERAPS) cecile.leconte@sciencespo-lille.eu
Cédric Passard (Sciences Po Lille – CERAPS) cedric.passard@sciencespo-lille.eu

Fiction d’anticipation représentant un avenir cauchemardesque et/ou post- apocalyptique, la dystopie apparait comme une utopie renversée. Genre ancien, qui se développe à partir de la seconde moitié du XIXe siècle pour condamner les rêves de sociétés planifiées associant progrès technique et bonheur collectif, le récit dystopique connaîtrait une nouvelle fortune depuis les années 1980 (Claeys 2016). Dans un monde où l’absence d’alternative a été mise en formule, l’optimisme des utopies aurait ainsi laissé place au désenchantement de récits dystopiques qui demeurent très variés dans leur forme, leur contenu et leur support (littérature, séries télévisées, cinéma, jeux vidéo, graffitis urbains…).

Parce que les dystopies visent à mettre en garde contre les dangers, réels ou supposés, pesant sur la société, contre les conséquences néfastes de certains choix, elles ouvrent un espace de réflexion politique, tout en étant a-programmatiques. La dystopie se distingue en effet de l’utopie, d’une part, parce qu’elle part d’une lecture du réel pour construire un monde imaginaire et, d’autre part, parce qu’elle ne propose pas de contre-modèle explicite à la société existante. Elle lui tend un miroir, tout en lançant un avertissement.

Les récits dystopiques s’apparentent, de ce fait, à des « dispositifs de sensibilisation » (Traïni 2009) et à des « dispositifs de problématisation » (Rumpala 2010, 2018) ; ils peuvent conduire à explorer des scénarios alternatifs et des horizons d’action, ce qui favorise leur appropriation et leur mobilisation dans le champ politique. Ils soulèvent des enjeux fondamentaux concernant l’analyse des idéologies et des discours politiques, la gestion des affects, la fabrication des imaginaires, des rêves ou cauchemars collectifs et leur puissance mobilisatrice.

Si l’utopie est un thème classique de l’histoire des idées politiques, de la pensée sociologique et philosophique, la dystopie suscite un intérêt récent dans la littérature anglophone principalement, au croisement de la théorie politique et des cultural studies (e.g. Bagchi 2013 ; Claeys 2016 ; Vieira 2013). Pour analyser ce que les dystopies disent et font du politique, la section thématique entend croiser cette littérature, encore peu diffusée en France, avec les nombreux travaux, francophones notamment, portant sur les conditions sociales et politiques de la circulation (nationale et internationale) des biens symboliques et sur leurs mises en forme, en programme, en slogan dans l’univers politique, perspective encore peu traitée.

Deux axes seront ainsi privilégiés :

  • Le premier axe interroge les ressorts et les caractéristiques politiques et idéologiques des récits dystopiques (contre-utopies conservatrices par nature (Angenot, 1985) ou récits problématisant l’ordre social existant en mobilisant un narratif de la résistance, de la rébellion ?), les réceptions, appropriations et usages militants de ces récits et la façon dont ils sont mobilisés dans des luttes politiques et idéologiques contemporaines (e.g. l’appropriation des dystopies anti-totalitaires par les intellectuels néo-conservateurs d’Amérique et d’Europe ou des « dystopies féministes » par la Handmaid’s coalition aux USA). On portera une attention particulière à la circulation internationale de ces récits.
  • Un deuxième axe consiste à étudier les dystopies sous l’angle des politiques publiques, dans la mesure où ces récits peuvent participer à la fabrication de référentiels (par exemple, le principe de précaution), à l’imputation de responsabilités (les « éco-dystopies » attribuant les catastrophes environnementales à l’action humaine (Paik 2010)), au cadrage de « problèmes », qu’il s’agisse de questions démographiques ou d’immigration (Domingo 2008), de biotechnologies agricoles (Déléage 2008), du recours à l’état d’exception (Ragazzi 2004)…

 

As anticipatory fictions portraying an imaginary society turned into a nightmare by some devilish social engineer and/or a society located in a post-apocalyptic universe, dystopias may be understood as reversed utopias. An old literary genre that developed from the second half of the 19th century on to criticize dreams of centrally planned societies where technical progress would automatically lead to collective happiness, dystopian narratives are said to be experiencing a revival since the late 1980s (Claeys 2016). In a world where there are allegedly no alternatives, optimistic utopias, we are being told, are being replaced by disenchanted, dystopian narratives that are, certainly, very diverse in terms of contents and forms (novels, TV-series, movies, video games, urban graffiti, etc.).

By warning against the actual or alleged dangers that societies are facing, against the fateful consequences of some collective choices, dystopias open up a space for political thinking, while entailing no specific socio-political program. Dystopias differ indeed from utopias in two respects: first, the imaginary society they describe draws inspiration from the real world; second, they do not explicitly put forward any alternative to existing societies. They are intended to be mirrors in which contemporary societies can look at themselves.

Dystopian narratives thus raise crucial questions related to ideologies and political discourses, the production of emotions, the social construction of imaginaries, of collective dreams or nightmares and their empowering potential. They may act as “activators of emotions” (Traïni 2009) and as discursive practices, leading individuals to question things taken for granted (Rumpala 2010; 2018), to explore alternative scenarios and possibilities for action; thus, may easily be appropriated in diverse ways in the political sphere.

Whereas utopias have long been a subject of study for historians of political ideas, sociologists and philosophers, dystopias have only recently generated a growing body of literature in English-speaking countries (e.g. Bagchi 2013; Claeys 2016; Vieira 2013). In order to analyze what dystopias tell us about politics and what they do to politics, this section intends to combine this literature (which is not well-known in France) with the numerous (notably French-speaking) works investigating the socio-political conditions of the circulation of cultural goods and, notably, their uses and appropriations in the political field – a perspective that is absent in existing research.

This will be done from two angles:

1) First, the section will address the ideological underpinnings of contemporary dystopian narratives (as anti-utopias, are they necessarily conservative (Angenot 1985) or can they also be understood as a critique of existing social orders that mobilizes counter-narratives of rebellion?). It also aims at analyzing how dystopian narratives are being received, interpreted and used in contemporary social, political and ideological struggles (e.g. the appropriations of anti-totalitarian dystopias by “neo-conservative” intellectuals in Northern America and Europe or of “feminist dystopias” by the “Handmaid’s Coalition” in the US). Attention will also be paid to the transnational circulation of these narratives (e.g. “great replacement” narratives circulating among right-wing groups).

2) Second, dystopian narratives will be studied in relation to public policies. They may indeed be used to shape the general, cognitive framework of public policies (e.g. the precautionary principle), to attribute blame (as in “eco-dystopias” blaming human action for environmental disasters (Paik 2010)) or to frame problems, on a variety of issues such as demographics and immigration policies (Domingo 2008), the use of biotechnologies in agriculture (Déléage 2008), the institutionalization of a state of emergency (Ragazzi 2004) etc.

 

REFERENCES

Angenot, Marc (1985), « The Emergence of the Anti-Utopian Genre in France », Science Fiction Studies, vol. 12, n°2, pp. 129-135.

Bagchi Barnita (dir.), (2012), The Politics of the (Im)Possible: Utopia and Dystopia Reconsidered, SAGE Publications.

Claeys, Gregory (2016), Dystopia: a natural history, Oxford University Press.

Deléage, Jean-Paul (2008). « Utopies et dystopies écologiques », Ecologie & politique, vol. 37, n°3, pp. 33-43.

Domingo, Andreu (2008), « “Demodystopias”: Prospects of Demographic Hell », Population and Development Review, vol. 34, n° 4, pp. 725-745.

Paik, Peter Y. (2010), From Utopia to Apocalypse. Science Fiction and the Politics of Catastrophe, University of Minnesota Press.

Ragazzi, Francesco (2004), « “The National Security Strategy of the USA” ou la rencontre improbable de Grotius, Carl Schmitt et Philip K. Dick », Cultures & Conflits, n° 56.

Rumpala, Yannick (2010), « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique », Raisons politiques, n°40, pp. 97-113.

Rumpala, Yannick (2018), Hors des décombres du monde. Ecologie, science-fiction et éthique du futur, Champ Vallon.

Traïni, Christophe (2009), (dir), Emotions… Mobilisations !, Presses de Sciences Po.

Vieira Fatima (2013), (dir), Dystopia(n) Matters: On the Page, on Screen, on Stage, Cambridge Scholars Publishing.

Ouverture par Lilly Goren (Carroll University), What news, what news, in this our tottering state? Political Theory and Dystopian Imaginaries in an Unstable World

Axe 1 / Les dystopies : idéologies et appropriations militantes

Président de séance/discutant : Jean-Pierre Couture (École d’études politiques de l’Université d’Ottawa).

Yannick Rumpala (Université de Nice, ERMES), Le cyberpunk : une interprétation politique d’un devenir dystopique du technocapitalisme ?

Luc Semal (Muséum national d’histoire naturelle, CESCO), Penser l’effondrement écologique au prisme des fictions dystopiques

Antoine Faure (Université Finis Terrae, Santiago du Chili, CIDOC), Une mise en abyme du présent. Politique de la dystopie et politique du temps dans Black Mirror (2011-)

Florence Ihaddadene (Université de Paris-Nanterre, IDHES) et Emily Lopez (Université d’Aix-Marseille, ADEF), Mobilisations collectives autour de The Handmaid’s Tale

Axe 2 / Dystopies, politisation et cadrage des problèmes publics

Président de séance/discutant : Yannick Rumpala (Université de Nice, ERMES)

Virginie Tournay (Sciences Po, CEVIPOF) et Guillaume Levrier (Sciences Po, CEVIPOF), La rationalisation politique des prospectives liées aux politiques du vivant

Jean-Pierre Couture (École d’études politiques de l’Université d’Ottawa), La « dystopie multiculturelle canadienne » : généalogie d’un imaginaire au pouvoir

Héloïse Boudon (UPEC, CARISM), Trepalium : quand une série dystopique participe de la dramaturgie des problèmes publics

Sandra Hamiche, (Paris 3, IRMECCEN), Les dystopies Hunger Games, Divergente et Le Labyrinthe : réception de problèmes publics par un public jeune

Conclusion par les organisateurs

BOUDON Héloïse heloise.boudon@gmail.com

COUTURE Jean-Pierre jcoutur4@uottawa.ca

FAURE Antoine afaure@uft.cl

GOREN Lilly lgoren@carrollu.edu

HAMICHE Sandra sandra.hamiche@gmail.com

IHADDADENE Florence flo.ihaddadene@gmail.com

LECONTE Cécile cecile.leconte@sciencespo-lille.eu

LEVRIER Guillaume guillaume.levrier@sciencespo.f

LOPEZ Emily emilylopez89@hotmail.com

PASSARD Cédric cedric.passard@sciencespo-lille.eu

RUMPALA Yannick yannick.rumpala@univ-cotedazur.fr

SEMAL Luc lucsemal@outlook.fr

TOURNAY Virginie virginie.tournay@sciencespo.fr