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ST 06

Repenser les archives en science politique : pouvoir et pratiques des archives au-delà de l’Etat occidental

Rethinking the Archive in Political Science : The Politics and Practices of Archiving beyond the Western State

 

Responsables scientifiques :

Monique Beerli (The Graduate Institute, Geneva / The Global Governance Centre) monique.beerli@graduateinstitute.ch
Nora El Qadim (Université Paris 8 / CRESPPA-Labtop) nora.el-qadim@univ-paris8.fr

 

Comme l’ont montré les débats sur les archives du renseignement, l’ouverture récente des dossiers sur le génocide des Tutsis en France, ou encore l’effacement par le gouvernement britannique des traces de l’arrivée de populations migrantes dans ses archives nationales, le contenu des archives et le droit d’y accéder sont soumis à des luttes. Ces débats montrent l’importance de se pencher sur les archives, non pas seulement comme sources, mais comme sujet d’étude, comme processus politique à part entière. Accumulation de parchemins, de manuscrits ou de liasses, papier ou de plus en plus également audio, vidéo ou digitale: selon les mots d’Arlette Farge (1981:11), « déroutante et colossale, l’archive, pourtant, saisit ». Plus qu’une accumulation de documents, l’archive est une pratique profondément liée à l’organisation et à la gouvernance des sociétés, de la formation des civilisations sédentaires à la fondation des religions, des empires et des États (Goody 1986). Symbole de la transparence et gardien du patrimoine de l’État, la préservation des archives est même une obligation légale dans de nombreux pays. Au-delà de son intérêt dans la construction du lien entre État et nation, gouvernement et citoyen, l’archive représente, plus généralement, une technologie de pouvoir ainsi qu’un artefact matériel produit par des relations de pouvoir (Derrida 1995). Dans sa conception la plus classique, l’archive sert d’espace officiel dédié à la préservation organisée des documents présélectionnés et catégorisés comme des sources historiques. C’est un lieu où l’histoire est censée d’avoir commencé, où l’autorité est exercée et l’ordre est créé. L’archive est ainsi « une affaire de discrimination et de sélection », puisqu’elle accorde « un statut privilégié à certains écrits, et le refus de ce même statut à d’autres, ainsi jugés ‘non archivables’ » (Mbembe 2002:20).

En anthropologie et en histoire, un « tournant archivistique » a, dans les années 1990, transformé le rapport aux archives : du statut de sources à celui de sujet, processus, et objet d’investigation. Or, en science politique, on observe le développement d’une part de courants d’études intégrant l’histoire à leur analyse dans des perspectives interdisciplinaires (Offerlé et Rousso 2008; Bhambra 2010; Go et Lawson 2017); d’autre part de recherches sur les enjeux de la mémoire et des politiques mémorielles (Gensburger et Lefranc 2017). Cependant, les aspects processuels des politiques des archives font encore rarement l’objet d’une réflexion spécifique (voir notamment Roa Bastos et Vauchez 2019). De plus, l’archive en tant que pratique et institution a été relativement peu étudiée au-delà soit des États occidentaux, soit de l’État colonial (Stoler 2009). Explorant les multiples rapports entre archive et pouvoir, cette ST propose d’appréhender l’archive comme un objet d’étude et d’interroger les pratiques d’archivage, notamment dans des contextes postcoloniaux, supranationaux et transnationaux encore peu explorés. Tout en documentant l’émergence de nouvelles archives, et en soulignant une prolifération des sites de conservation et de production de savoir résultant des transformations technologiques ainsi que des activités d’archivage, cette ST vise à repenser la notion d’archive, ses dimensions institutionnelles, organisationnelles, matérielles et affectives, ainsi que les limites entre passé et présent, public et privé, secret et non-secret.

 

As exemplified in recent debates over intelligence archives and the recent opening of the Tutsi genocide files in France or critiques of the British government’s erasure of the records of migrant populations in its national archives, the content of archives and the right to access them are subject to controversy. Questioning the simplistic categorization of archives as sources, these debates elucidate the need to examine archives and their making as subjects of study, as political processes in their own right. Accumulations of parchments, manuscripts and bundles, made up of paper documents or increasingly audio, video, and digital files, the archive, in the worlds of Arlette Farge, is “unsettling and colossal” as it “grabs hold of the reader” (2013: 5). Yet, more than a collection of documents that lures in the researcher, archives are deeply linked to the organization of societies, from the formation of sedentary civilizations to the foundation of religions, empires and states (Goody 1986). A symbol of transparency and the resting place for the heritage of the state, the conservation of archives is even a legal obligation in many countries. Beyond establishing a link between state and nation or government and citizen, the archive represents, more generally, a technology of power as well as a material artifact produced by power relations (Derrida 1996). In its most classical conception, the archive acts as an official space dedicated to the organized preservation of documents pre-selected and categorized as historical sources. It is a place where history is supposed to have begun, where authority is exercised, and order is created. The archive is thus “a matter of discrimination and selection,” as it grants “a privileged status to certain writings, and the denial of that same status to others, thus deemed ‘non-archivable’” (Mbembe 2002:20).

In connection to an “archival turn” that swept through the fields of history and anthropology in the 1990s, understandings of archives have been transformed, elevating from the status of sources to that of subjects, processes, and objects of investigation. Political scientists, however, have been much more reserved in addressing the power and politics of archiving. Integrating history into their analyses and methodological toolsets (Offerlé and Rousso 2008; Bhambra 2010; Go and Lawson 2017), researchers have also interrogated the act of commemorating violent pasts, thereby situating the stakes of memory policies (Makaremi 2016; Gensburger and Lefranc 2017). Despite these intellectual advances, the processual underpinnings of archival policies and collections are only too rarely seized as objects of reflection (Roa Bastos and Vauchez 2019). Moreover, existing studies of the archive as a practice and institution tend to focus on Western states or the colonial state (Stoler 2009), thereby obfuscating other sites and actors.

Charting multiple articulations between archive and power, this ST positions the archive as an object of study and interrogates archival practices, particularly in postcolonial, supranational, and transnational contexts thus far underexplored. By inviting participants to rethink the archive, notably in its institutional, organizational, material, and affective dimensions, this ST seeks to document the emergence of new archives, thereby highlighting the proliferation of preservation and knowledge production sites resulting from technological transformations as well as archiving activities. Attending to forms of inclusion and exclusion inherent in archiving-as-practice, this ST contributes to broader debates on boundary-making between the past and present, the public and private, the knowable and unknown, secrets and non-secrets.

 

Références / Réferences

Bhambra, Gurminder K. 2010. « Historical sociology, international relations and connected histories ». Cambridge Review of International Affairs 23(1):127‑43.

Derrida, Jacques. 1995. Mal d’archive: une impression freudienne. Paris: Editions Galilée.

Farge, Arlette. 1981. Le goût de l’archive. Seuil.

Gensburger, Sarah, et Sandrine Lefranc. 2017. À quoi servent les politiques de mémoire ? Presses de Sciences Po.

Go, Julian, et George Lawson, éd. 2017. Global Historical Sociology. Cambridge: Cambridge University Press.

Goody, Jack.1986.  La Logique de l’écriture: L’écrit et l’organisation de la société, Paris: Armand Colin.

Makaremi, Chowra. «   ‘États D’urgence Ethnographiques’ : Approches Empiriques De La Violence Politique. » Cultures & Conflits, no. 104-104 (2016): 15-34.

Mbembe, Achille, 2002, « The Power of the Archive and Its Limits ». P. 19‑26 in Refiguring the Archive, dirigé par Carolyn Hamilton, Veme Harris, Jane Taylor, Michele Pickover, Graeme Reici & Razia Saleh. Dordrecht: Springer Science & Business Media.

Offerlé, Michel, et Henry Rousso, éd. 2008. La fabrique interdisciplinaire: Histoire et science politique. Rennes: Presses universitaires de Rennes.

Roa Bastos, Francisco, et Antoine Vauchez. 2019. « Savoirs et pouvoirs dans le gouvernement de l’Europe. Pour une socio-histoire de l’archive européenne ». Revue française de science politique Vol. 69(1):7‑24.

Stoler, Ann Laura. 2009. Along the Archival Grain: Epistemic Anxieties and Colonial Common Sense. Princeton, NJ: Princeton University Press.

Axe 1 / L’archive comme pratique de gouvernement

Présidente : Monique J. Beerli (The Graduate Institute, Geneva / The Global Governance Centre)
Discutant : Antoine Vauchez (Université Paris 1 – CESSP)

Florent Piton (LabEx HaStec – IMAf) – Archives administratives de l’État et production scientifique. Expériences de recherche au Rwanda

Morgane Le Boulay (Laboratoire SAGE) – La numérisation au service de la « transparence » ? La politique du Conseil de l’Europe en matière d’archives

Mathilde Beaufils (Université Paris Nanterre) – Se mobiliser pour l’ouverture des archives relatives au Rwanda : La commission Duclert et ses critiques

Anne-Laure Mahé (IRSEM) – Construire une archive des purges autoritaires au Soudan (1989-2019)

Vincent Hirribaren (IFRA-Nigeria), Sa’eed Husaini (CDD West Africa), Cyrielle Maingraud-Martinaud (IFRA-Nigeria), Sara Panata (IFRA-Nigeria) – Le fonds Ola Oni: Retour réflexif sur le projet de numérisation d’une archive privée militante au Nigeria

Axe 2 / L’archive comme pratique contestataire

Présidente: Nora El Qadim (Université Paris 8 / CRESPPA-Labtop)
Discutante: Sandrine Lefranc (CNRS – CEE)

Julien Allavena (Université Paris 8 – Cresppa-LabTop) – Aux origines du contre-archivage militant en Italie : le Centro Giovanni Francovich de Florence.

Léo Fourn (Mesopolhis – Institut Convergences Migrations) – Construire une contre-archive depuis l’exil: Pratiques contestataires de l’archive par les exilé·es syrien·nes

Mathilde Zederman (Labex SMS, LaSSP) – L’archivage des mobilisations en exil comme champ de luttes Le cas du militantisme tunisien en France

Adélie Chevée (Graduate Institute Geneva) – Archives de la protestation: Conserver des journaux syriens (disparus)

Mayada Madbouly (Université Paris Nanterre) – Repenser les ‘archives digitales’ en Egypte: entre idéalisation du passé et opposition politique

ALLAVENA Julien a2lavenajulien@gmail.com

BEAUFILS Mathilde mathilde.beaufils@parisnanterre.fr

BEERLI Monique monique.beerli@graduateinstitute.ch

CHEVEE Adélie adelie.chevee@graduateinstitute.ch

EL QADIM Nora nora.el-qadim@univ-paris8.fr

FOURN Léo leofourn@gmail.com

HIRRIBAREN Vincent director@ifra-nigeria.org

HUSAINI Sa’eed shusaini@cddwestafrica.org

LE BOULAY Morgane leboulay@unistra.fr

LEFRANC Sandrine Sandrine.Lefranc@cnrs.fr

MADBOULY Mayada mayada.madbouly@gmail.com

MAHE Anne-Laure anne-laure.mahe@irsem.fr

MAINGRAUD-MARTINAUD Cyrielle c.maingraud@ifra-nigeria.org

PANATA Sara sarapanata@gmail.com

PITON Florent florentpiton1@gmail.com

VAUCHEZ Antoine antoine.vauchez@univ-paris1.fr

ZEDERMAN Mathilde mathildezederman@hotmail.fr