le portail de la science politique française

rechercher

ST 17

Extractivismes verts : le gouvernement de la transition énergétique au ras du sol

Green extractivism: the government of the energy transition at ground level

 

Responsables scientifiques :

Doris Buu-Sao (Université de Lille – Ceraps / Université de Barcelone) doris.buusao@univ-lille.fr
Leny Patinaux (Université de Lille – Ceraps) leny.patinaux@univ-lille.fr

 

Malgré la conscience accrue des « limites de la croissance » (Meadows et al. 1972), la pression anthropique sur l’environnement ne cesse de s’accentuer. Penser le « schisme de réalité » (Aykut et Dahan 2014) entre la connaissance partagée des dégâts environnementaux et la faiblesse des actions publiques engagées pour y faire face est aujourd’hui un enjeu majeur. À l’heure de l’impératif de transition énergétique (Aykut, Evrard et Topçu 2017), nous proposons de questionner les promesses de verdissement du capitalisme par l’étude des politiques de transition énergétique depuis les territoires où elles se déploient.

Les activités industrielles déployées en réponse à la crise climatique sont de plus en plus analysées comme relevant d’un « extractivisme vert » (Dunlap et Jakobsen 2020). D’abord forgé en Amérique latine au sujet de l’extraction minière et d’hydrocarbures ou encore de l’agro-business, l’extractivisme désigne un régime global d’accaparement massif des ressources aux dépens de territoires périphériques (Gudynas 2019). Or, la production industrielle d’énergie renouvelable dépend de l’extraction de minerais (Raman 2013) et du déploiement d’installations éoliennes ou photovoltaïques, par exemple (Argenti et Knight 2015), qui génèrent différentes nuisances. Si les Suds sont concernés en premier plan (Boyer et Howe 2015), les régions périphériques des Nords sont également la cible des investisseurs (Franquesa 2018).

Ces développements récents sur la matérialité de la transition énergétique ont surtout attiré l’attention de géographes, anthropologues et sociologues des sciences et des techniques. Nous proposons, depuis la science politique, d’apporter un éclairage complémentaire sur l’extractivisme vert et ses critiques en interrogeant les modes de gouvernement (Pestre 2014) locaux de projets industriels qui donnent forme à la transition énergétique. Au croisement de la sociologie politique de l’environnement, de l’action publique et des mobilisations, nous invitons à considérer l’ordonnancement de discours, pratiques, savoirs, instruments, institutions et acteurs qui façonnent l’extractivisme vert.

De quelles manières les modes de gouvernement, promesses et pratiques d’extraction « verte » qui se déploient autour de ces projets renouvellent-ils les possibilités d’accumulation économique, en même temps qu’elles contraignent l’énonciation de la critique ? Afin de traiter cette question, nous proposons d’adopter une approche « au ras du sol » pour donner à voir la pluralité des logiques d’action qui s’articulent aux matérialisations de la transition énergétique. En étudiant l’inscription locale d’installations qui contribuent à la production industrielle d’énergie renouvelable sur des terrains variés, dans les Suds comme dans les Nords, les communications seront réparties en deux axes de questionnement.

Le premier axe portera sur l’expansion des frontières de l’extractivisme vert. Comment des acteurs industriels et/ou politiques produisent-ils des territoires périphériques, en crise ou « en friche » (Franquesa 2020) sur lesquels l’accaparement des ressources est rendu souhaitable et possible ? Comment certains territoires sont-ils marqués par la dissémination d’installations de production d’énergie renouvelable ? Ces dernières s’inscrivent-elles dans une histoire industrielle ancienne, ou s’agit-il au contraire de nouveaux territoires dans lesquels sont repoussées les frontières de l’extraction ?

Le second axe portera sur la construction de ressources « durables », dans un contexte marqué par l’accumulation historique des impacts environnementaux de l’extractivisme. Comment les dégâts industriels passés, mais aussi l’anticipation des impacts futurs, sont-ils pris en compte dans le (re)déploiement d’activités extractives ? Comment celles-ci s’appuient-elles sur la construction sociale, industrielle mais aussi politique de la nature comme une ressource renouvelable (Bakker et Bridge 2006) ? Comment le renouvellement des activités extractives reconfigure-t-elle les modalités d’exploitation du travail et de la biosphère (Moore 2015) ?

 

Despite increased awareness of the “limits to growth” (Meadows et al. 1972), anthropogenic pressure on the environment continues to grow. Thinking about the “schism of reality” (Aykut and Dahan 2014) between the shared knowledge of environmental damage and the weakness of policies designed to address it is a major challenge today. In the context of the energy transition imperative (Aykut, Evrard and Topçu 2017), we propose to question promises of the greening of capitalism by studying energy transition policies from the territories where they are deployed.

The industrial activities deployed in response to the climate crisis are increasingly analysed as part of a “green extractivism” (Dunlap and Jakobsen 2020). First coined in Latin America in relation to mining, hydrocarbon extraction and agribusiness, extractivism refers to a global regime of massive resource grabbing at the expense of peripheral territories (Gudynas 2019). Industrial renewable energy production depends on mineral extraction (Raman 2013) and the deployment of wind or photovoltaic installations, for example (Argenti and Knight 2015), which generate various nuisances. While the South is primarily concerned (Boyer and Howe 2015), peripheral regions in the North are also targeted by investors (Franquesa 2018).

These recent developments on the materiality of the energy transition have mainly attracted the attention of geographers, anthropologists and sociologists of science and technology. We propose, from a political science perspective, to shed further light on green extractivism and its critics by interrogating the local modes of government (Pestre 2014) of industrial projects that give shape to the energy transition. At the intersection of environmental political sociology, public action and mobilizations, we invite consideration of the ordering of discourses, practices, knowledge, instruments, institutions and actors that shape green extractivism.

In what ways do the modes of government, promises and practices of “green” extraction that unfold around these projects renew the possibilities of economic accumulation, while at the same time constraining the enunciation of critique? In order to address this question, we propose to adopt a “ground level” approach to show the plurality of logics of action that are articulated in the materializations of the energy transition. By studying the local inscription of installations that contribute to the industrial production of renewable energy on various terrains, in the South as well as in the North, the papers will be divided into two axes of questioning.

The first axis will focus on the expansion of green extractivism frontiers. How do industrial and/or political actors produce peripheral, territories in crisis or “wasteland” (Franquesa 2018) in which resource grabbing is made desirable and possible? How are certain territories marked by the dissemination of renewable energy production facilities? Are they part of an ancient industrial history, or are they new territories in which the frontiers of extraction are being pushed back?

The second axis will focus on the construction of “sustainable” resources, in a context marked by the historical accumulation of the environmental impacts of extractivism. How are past industrial damages, but also the anticipation of future impacts, taken into account in the (re)deployment of extractive activities? How do they build on the social, industrial and political construction of nature as a renewable resource (Bakker and Bridge 2006)? How does the renewal of extractive activities reconfigure the modalities of exploitation of labour and the biosphere (Moore 2015)?

 

Références / References

ARGENTI Nicolas et KNIGHT Daniel M., 2015, « Sun, wind, and the rebirth of extractive economies. Renewable energy investment and metanarratives of crisis in Greece », Journal of the Royal Anthropological Institute, vol. 21, n° 4, p. 781-802.

AYKUT Stefan C. et DAHAN Amy, 2014, « La gouvernance du changement climatique. Anatomie d’un schisme de réalité » dans Dominique Pestre (ed.), Le gouvernement des technosciences. Gouverner le progrès et ses dégâts depuis 1945, Paris, La Découverte, p. 97-132.

AYKUT Stefan C., EVRARD Aurélien et TOPÇU Sezin, 2017, « Avant-propos. Au-delà du consensus : l’impératif de la “transition énergétique” à l’épreuve du regard comparatif », Revue internationale de politique comparée, vol. 24, n° 1, p. 7-15.

BAKKER Karen et BRIDGE Gavin, 2006, « Material worlds? Resource geographies and the “matter of nature” », Progress in Human Geography, vol. 30, n° 1, p. 5-27.

BOYER Dominic et HOWE Cymene, 2015, « Aeolian extractivism and community wind in southern Mexico », Public Culture, vol. 28, n° 2, p. 215-235.

DUNLAP Alexander et JAKOBSEN Jostein, 2020, The Violent Technologies of Extraction. Political Ecology, Critical Agrarian Studies and the Capitalist Worldeater, Londres, Palgrave MacMillan, 164 p.

FRANQUESA Jaume, 2018, Power Struggles. Dignity, Value, and the Renewable Energy Frontier in Spain, Bloomington, Indiana University Press, 264 p.

GUDYNAS Eduardo, 2019, « Development and nature. Modes of appropriation and Latin American extractivisms » dans Julie Cupples, Marcela Palomino-Schalscha et Manuel Prieto (eds.), The Routledge Handbook of Latin American Development, Londres ; New York, Routledge, p. 389-399.

MEADOWS Donella, MEADOWS Dennis, RANDERS Jørgen et BEHRENS William, 1972, The limits to growth, New York., Universe books, 205 p.

MOORE Jason W., 2015, Capitalism in the Web of Life. Ecology and the Accumulation of Capital, New York, Verso, 336 p.

PESTRE Dominique, 2014, « Introduction. Du gouvernement du progrès technique et de ses effets » dans Dominique Pestre (ed.), Le gouvernement des technosciences, Paris, La Découverte, p. 7-30.

RAMAN Sujatha, 2013, « Fossilizing Renewable Energies », Science as Culture, vol. 22, n° 2, p. 172-180.

Axe 1 / Repousser les frontières de l’extractivisme

Président : Leny Patinaux (Université de Lille, Ceraps)
Discutante : Stéphanie Dechézelles (Sciences Po Aix, Mesopolhis)

Justin Missaghieh-Poncet (Université de Pau et des Pays de l’Adour, Tree), Les nouvelles frontières de la géothermie profonde : une reconversion des acteurs du sous-sol ?

Pierre-Yves Cadalen (Université de Bretagne occidentale, CRBP), Agriculture, changement climatique, méthanisation industrielle et production du Centre-Bretagne

Marie Forget (Université Savoie Mont Blanc, Edytem) & Vincent Bos (Université de Lorraine, Georessources), Explorer les extractivismes verts : la récolte du soleil et du lithium dans les Andes

Ronan Crézé (Université de Lille, Ceraps), L’extractivisme vert à l’assaut de la Guyane. Le développement d’installations photovoltaïques sur un territoire d’une biodiversité remarquable

Axe 2 / Construire des ressources « durables »

Présidente : Doris Buu-Sao (Université de Lille, Ceraps / Université de Barcelone)
Discutant : Roberto Cantoni (University of Sussex, SPRU)

Léa Lebeaupin-Salamon (Sorbonne nouvelle, Creda), Les entreprises minières : entre transition énergétique, stratégies de communication, d’influence et de contrôle social

Damien Schrijen (Université Rennes 1, ARENES), La « mine responsable » à l’épreuve des contestations locales en France métropolitaine : les PERM de « Loc-Envel » (22) et « La Fabrié » (81)

Romain Carrausse (Université de Pau et des Pays de l’Adour, Tree), À l’ombre des panneaux solaires, l’agriculture. Ou comment par l’ombre se cadre le recours à l’agrivoltaïsme pour extraire le soleil des champs

Charlotte Glinel (Sciences Po, CSO), Industrialiser les forêts au nom du climat. La mécanisation de l’exploitation forestière en zones “peu productives”

BOS Vincent vincent.bos@univ-lorraine.fr

BUU-SAO Doris doris.buusao@univ-lille.fr

CADALEN Pierre-Yves pierreyves.cadalen@sciencespo.fr

CANTONI Roberto r.cantoni@sussex.ac.uk

CARRAUSSE Romain romain.carrausse@univ-pau.fr

CREZE Ronan ronan.creze.etu@univ-lille.fr

DECHEZELLES Stéphanie sdechezelles@wanadoo.fr

FORGET Marie marie.forget@univ-smb.fr

GLINEL Charlotte charlotte.glinel@sciencespo.fr

LEBEAUPIN-SALAMON Léa lea.lebeaupin@sorbonne-nouvelle.fr

MISSAGHIEH-PONCET Justin justin.missaghieh-poncet@univ-pau.fr

PATINAUX Leny leny.patinaux@univ-lille.fr

SCHRIJEN Damien d.schrijen@orange.fr