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ST 18

État, anarchie et utopie(s). Les apports de l’anthropologie anarchiste à la science politique

Anarchy, State and Utopia(s). The contribution of anarchist anthropology to political science

 

Responsables scientifiques :

Sébastien Caré (Université Rennes 1) sebastien.care@univ-rennes1.fr
Gwendal Châton (Université Rennes 1) gwendal.chaton@univ-rennes1.fr

 

Un autre regard sur l’État. En 2020 et 2021, les décès successifs de David Graeber et de Marshall Sahlins ont fait connaître au grand public l’existence d’une anthropologie anarchiste. Dans le sillage de ces disparitions, cette section thématique voudrait réenvisager les apports de ce courant à certaines branches de l’analyse politologique. Pour cela, il est tout d’abord nécessaire de rappeler les origines de cette discipline. La fin du XIXe siècle se caractérisait en effet par une division du travail intellectuel : à l’anthropologie revenait l’étude des sociétés sans différenciation institutionnelle, quand celle des sociétés ayant connu un tel processus ressortissait à la sociologie et, plus tard, à la science politique. Par conséquent, l’anthropologie a été naturellement amenée à s’intéresser à tout un ensemble de sociétés non-étatiques ou pré-étatiques, en posant en creux la question des causes de l’apparition et du développement de l’État. Le constat d’une existence, sur le très long terme, de sociétés sans pouvoir autonomisé de la société a ainsi permis de dénaturaliser notre rapport à cette institution caractéristique de la modernité.

Évolutionnisme vs discontinuisme. Sur cette base, l’une des grandes divisions organisatrices de l’anthropologie va rapidement émerger, dans un contexte général de darwinisme triomphant. D’un côté, les évolutionnistes envisagent les sociétés « primitives » comme des preuves de l’existence, dans le passé, de différents stades de développement conduisant aux sociétés modernes et donc à l’État. Cette conception s’origine dans les travaux de Henry Sumner Maine, qui distingue les sociétés lignagères et les sociétés territoriales, et de Lewis Henry Morgan qui voit dans la Ligue des Iroquois un embryon d’État situant les Indiens quelque part entre « sauvagerie » et « civilisation ». Rappelons ici que cette conception n’a pas été sans produire quelque effet sur un lecteur assidu de ces auteurs – Karl Marx – qui deviendra par la suite un adversaire désigné pour les anthropologues anarchistes. Car en face, on trouve les tenants de la discontinuité qui défendent l’idée d’une rupture radicale entre les sociétés que Pierre Clastres appellera les sociétés « à État » et les sociétés à la fois « sans » et « contre » l’État. C’est dans ce courant que se recrutent les représentants de l’anthropologie anarchiste sur lesquels cette section thématique voudrait attirer l’attention, et ceci pour deux raisons : son apport à l’analyse des structures politiques et à l’étude des valeurs sur la base desquelles ces sociétés anarchiques se construisent.

Structures : politique, anarchie et démocratie. Au moins trois questions centrales pour la science politique reçoivent en effet un éclairage particulier lorsqu’elles sont prises en charge par ce courant de l’anthropologie : la définition de la politique, la possibilité de l’anarchie et la nature de la démocratie. Concernant l’« objet politique », l’anthropologie apporte des éléments décisifs aussi bien sur le statut de la politique, comme réalité depuis toujours « encastrée » dans les rapports sociaux, que sur l’importance à donner à l’ordre politique, qui devient chez Sahlins et Clastres l’infrastructure déterminant la superstructure (économique). Concernant l’anarchie comprise comme mode d’auto-organisation, l’anthropologie apporte tout d’abord des études empiriques : une longue tradition de monographie existe, des travaux d’Edward Evans-Pritchard sur « l’anarchie ordonnée » pratiquée par les Nuers à ceux de James C. Scott sur la « Zomia » d’Asie du Sud-est. Ensuite, ces monographies rendent possible une pratique de la comparaison centrée sur les structures politiques spécifiques aux sociétés propres aux origines de l’Humanité, une tendance repérable aussi bien chez James C. Scott dans Homo Domesticus que chez le dernier David Graeber – cf. son livre posthume coécrit paru à l’automne 2021. Concernant la démocratie enfin, l’anthropologie anarchiste permet à la fois d’en repenser la définition et les pratiques, mais aussi les origines : s’inspirant d’Amartya Sen, Graeber la cherche là où l’on ne pense pas la trouver, comme chez les pirates de Madagascar élevés à la dignité de précurseurs des Lumières.

Valeurs : égalité, autonomie, solidarité. De Marshall Sahlins et Pierre Clastres à David Graeber et James Scott, en passant par Stanley Diamond, Brian Morris, Harold Barclay ou encore Charles Macdonald en France, l’anthropologie anarchiste apporte également une contribution, importante et selon nous injustement négligée, aux travaux autour de notions qui irriguent de manière transversale aussi bien la sociologie politique que la pensée politique. On songe ici par exemple aux couples hiérarchie/égalité, hétéronomie/autonomie, individualisme/solidarité, mais aussi bien sûr domination/résistances, verticalité/horizontalité ou encore don/réciprocité. Cet inventaire n’a rien d’exhaustif et il se contente de suggérer l’intérêt théorique d’une réflexion autour des sociétés « anarcho-grégaires », ainsi que des expériences contemporaines qui s’en inspirent.

Dans cette optique, les contributions de cette section thématique seront regroupées autour de trois axes : l’apport de l’anthropologie anarchiste à la théorie politique et à l’enquête de terrain ; son apport à l’étude de l’État, aux relations à l’État et aux relations entre États ; son apport à la théorie de la démocratie et à l’étude des mobilisations collectives.

 

Another look at the state. In 2020 and 2021, the successive deaths of David Graeber and Marshall Sahlins brought the existence of anarchist anthropology to the attention of the public. In the wake of these disappearances, this panel would like to revisit the contributions of this current to certain branches of political analysis. To do so, it is first necessary to recall the origins of this discipline. The end of the 19th century was characterized by a division of intellectual labor: anthropology was responsible for the study of societies without institutional differentiation, while the study of societies that had undergone such a process fell to sociology and, later, to political science. As a result, anthropology was naturally led to take an interest in a whole range of non-state or pre-state societies, by posing the question of the causes of the appearance and development of the state. The observation of the existence, over the very long term, of societies without power autonomized from society has thus allowed us to denaturalize our relationship to this characteristic institution of modernity.

Evolutionism vs. discontinuity. On this basis, one of the great organizing divisions of anthropology will quickly emerge, in a general context of triumphant Darwinism. On the one hand, evolutionists consider « primitive » societies as evidence of the existence, in the past, of different stages of development leading to modern societies and thus to the state. This conception originates in the work of Henry Sumner Maine, who distinguishes between lineage and territorial societies, and of Lewis Henry Morgan, who sees in the League of the Iroquois an embryonic state that places the Indians somewhere between « savagery » and « civilization ». Let us recall here that this conception was not without producing some effect on an assiduous reader of these authors – Karl Marx – who would later become a designated opponent for anarchist anthropologists. For on the other side, there are the advocates of discontinuity, who defend the idea of a radical rupture between societies that Pierre Clastres would call « state societies » and societies both « without » and « against » the state. It is in this current that the representatives of anarchist anthropology to which this panel would like to draw attention are recruited, and this for two reasons: its contribution to the analysis of political structures and to the study of the values on which these anarchic societies are constructed.

Structures: politics, anarchy and democracy. At least three central questions for political science are given a particular light when they are addressed by this current of anthropology: the definition of politics, the possibility of anarchy and the nature of democracy. Concerning the « political object », anthropology provides decisive elements both on the status of politics, as a reality that has always been « embedded » in social relations, and on the importance to be given to the political order, which becomes for Sahlins and Clastres the infrastructure that determines the (economic) superstructure. Concernzing anarchy understood as a mode of self-organization, anthropology brings, first of all, empirical studies: a long tradition of monographs exists, from the works of Edward Evans-Pritchard on the « ordered anarchy » practiced by the Nuer to those of James C. Scott on « Zomia ». Scott on the « Zomia » of Southeast Asia. Then, these monographs make possible a practice of the comparison centered on the political structures specific to the societies proper to the origins of Humanity, a tendency that can be spotted in James C. Scott’s Homo Domesticus as well as in the latest David Graeber – cf. his posthumous co-authored book published in the fall of 2021. Finally, concerning democracy, anarchist anthropology allows us to rethink its definition and practices, but also its origins: inspired by Amartya Sen, Graeber looks for it where it is not thought to be found, such as among the pirates of Madagascar, who were elevated to the dignity of precursors of the Enlightenment.

Values: equality, autonomy, solidarity. From Marshall Sahlins and Pierre Clastres to David Graeber and James Scott, via Stanley Diamond, Brian Morris, Harold Barclay and Charles Macdonald in France, anarchist anthropology also makes an important and, in our opinion, unjustly neglected contribution to the work on notions that irrigate political sociology and political thought in a transversal manner. We are thinking here, for example, of the couples hierarchy/equality, heteronomy/autonomy, individualism/solidarity, but also, of course, domination/resistance, verticality/horizontality or gift/reciprocity. This inventory is by no means exhaustive and merely suggests the theoretical interest of a reflection on « anarcho-greedy » societies, as well as on contemporary experiences inspired by them.

In this perspective, the contributions of those panels will be grouped around three axes: the contribution of anarchist anthropology to political theory and empirical studies; its contribution to the study of the state, relations to the state and relations between states; its contribution to the theory of democracy and to the study of collective mobilization.

 

Références / References

Harold Barclay, People without Government: An Anthropology of Anarchy, London, Kahn and Averill, 1982

Harold Barclay, Anthropology and Anarchism, Cambridge, The Anarchist Encyclopaedia, 1986

Harold Barclay, The state, London, Freedom Press, 2003

Pierre Clastres, La Société contre l’État, Paris, Minuit, 1974

Pierre Clastres, Recherches d’anthropologie politique, Paris, Seuil, 1980

Pierre Clastres, Archéologie de la violence, La Tour-d’Aigues, L’Aube, 1997

Stanley Diamond, In Search of the Primitive: A Critique of Civilization, Transaction Books, 1974

Edward Evans-Pritchard, The Nuer: A Description of the Modes of Livelihood and Political Institutions of a Nilotic People, Oxford, Clarendon Press, 1940

Thomas Gibson and Kenneth Sillander (eds), Anarchic Solidarity. Autonomy, Equality, and Fellowship in Southeast Asia, New Haven, Yale University Press, 2011.

David Graeber, Pour une anthropologie anarchiste, Paris, Lux, 2006

David Graeber, La Démocratie Aux Marges, Lormont, Le Bord de l’eau, 2014

David Graeber, Des fins du capitalisme : Possibilités I, Paris, Payot, 2014

David Graeber, Les Pirates des Lumières ou la véritable histoire de Libertalia, Libertalia, 2019

David Graeber, L’anarchie – pour ainsi dire, conversation avec Mehdi Belhaj Kacem, Nika Dubrovsky et Assia Turquier Zauberman, Paris, Editions Diaphanes, 2021

David Graeber et David Wengrow, Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, Les Liens qui ibèrent, 2021

Charles Macdonald, L’ordre contre l’harmonie. Anthropologie de l’anarchisme, Petra, 2018

Henry Sumner Maine, Ancient Law: Its Connection with the Early History of Society, and Its Relation to Modern Ideas., London, John Murray, 1861

Lewis Henry Morgan, League of the Iroquois, Rochester, 1851

Lewis Henry Morgan, Ancient Society, or Researches in the Line of Human Progress from Savagery, through Barbarism to Civilization, Londres, Macmillan and Co, 1877

Brian Morris, Anthropology, Ecology, and Anarchism: A Brian Morris Reader, PM Press, 2014

Marshall Sahlins, Âge de pierre, âge d’abondance : L’économie des sociétés primitives, Paris, Gallimard, 1976

Marshall Sahlins and David Graeber, On Kings, Chicago, Hau Books, 2017

James C. Scott, Petit éloge de l’anarchisme, Paris, Lux, 2019

James C. Scott, La domination et les arts de la résistance. Fragments du discours subalterne, Paris, Amsterdam, 2019

James C. Scott, Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers États, Paris, La Découverte, 2019

James C. Scott, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné. Une histoire anarchiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est, Paris, Points, 2019

James C. Scott, L’œil de l’État. Moderniser, uniformiser, détruire, Paris, La Découverte, 2017

Sidonie Veraeghe (dir.), Anarchisme et sciences sociales, Atelier de création libertaire, 2021

Eduardo Viveiros de Castro, Politique des multiplicités. Pierre Clastres face à l’État, Bellevaux, Éditions Dehors, 2019

Session 1 / L’État, le rapport à l’État et les rapports entre États au prisme de l’anthropologie anarchiste

Prologue : un anarchisme méthodologique ? 

Philippe Corcuff (IEP de Lyon), Anarchisme méthodologique et science politique : apports des anthropologies de David Graeber, Charles Macdonald et James Scott

Axe 1 / Repenser l’État 

Laurent Jeanpierre (Université Paris 1), L’autre État (de l’anthropologie anarchiste) : une lecture de James Scott

Gildas Renou (Université de Lorraine) Penser la « dette sociale » pour repenser l’État. Sur les conséquences politiques de l’anthropologie de la valeur de David Graeber

Axe 2 / Réinterroger le rapport à l’État et les rapports entre États

Erwan Sommerer (Université d’Angers), Politique de la fuite, lutte contre la réification et fluidité des identités. L’apport de James Scott au constructivisme et au post-structuralisme

Édouard Jourdain (École Nationale des Ponts et Chaussées et Thomas Lindemann, Université Versailles Saint-Quentin), Aux origines de l’anarchie pacifique : une anthropologie politique

Session 2 / La démocratie, les mobilisations collectives et l’enquête de terrain au prisme de de l’anthropologie anarchiste

Axe 1 / Radicaliser la démocratie

Guillaume Fauvel (Université Rennes 1), Anthropologie anarchiste et philosophie politique critique. Révéler l’essence libertaire de la démocratie

Olivier Ruchet (Université de Zurich), Interstitielle, insurgeante et fugitive : images et conceptions de la démocratie hors du cadre étatique

Axe 2 / Reconceptualiser l’action collective

Margot Verdier (Université Paris Nanterre), La forme sociale de l’autonomie. Les apports de Georg Simmel à une anthropologie anarchiste de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes

Arthur Guichoux (Université Paris 7), Démocratie ou anarchie des « mouvements de places ». L’apport de l’anthropologie anarchiste à la sociologie des mouvements sociaux

Épilogue : une posture anarchiste dans l’enquête ?

Annalisa Lendaro (CNRS/Université Toulouse 2 Jean Jaurès), Engagement et posture anarchiste : à quoi bon ? L’exemple d’une enquête sur la désobéissance à la frontière

CARE Sébastien sebastien.care@univ-rennes1.fr

CHATON Gwendal gwendal.chaton@univ-rennes1.fr

CORCUFF Philippe philippe.corcuff@sciencespo-lyon.fr

FAUVEL Guillaume guillaume.fauvel01@orange.fr

GUICHOUXArthur arthur.guichoux@gmail.com

JEANPIERRE Laurent laurentjeanpierre0@gmail.com

JOURDAIN Edouard edouardjourdain@hotmail.com

LENDARO Annalisa annalisa.lendaro@univ-tlse2.fr

LINDEMANN Thomas lindemannt21@gmail.com

RENOU Gildas gj.renou@gmail.com

RUCHET Olivier olivier.ruchet@uzh.ch

SOMMERER Erwan erwan_sommerer@hotmail.com

VERDIER Margot margotverdier@ntymail.com