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ST 21

Imaginaires chrétiens et rhétoriques populistes au XXIe siècle

Christian imaginaries and populist rhetoric in the 21st century

 

Responsables scientifiques :

Blandine Chelini Pont (Université Aix-Marseille, Laboratoire Interdisciplinaire de Droit, Médias et Mutations Sociales) blandine.chelini-pont@univ-amu.fr
Yann Raison du Cleuziou (Université de Bordeaux, Institut de Recherche Montesquieu) yann.raison-du-cleuziou@u-bordeaux.fr

 

Comme l’observe Olivier Roy la sécularisation du christianisme européen se traduit par une culturalisation des références chrétiennes (2019). Libérés de leur signification religieuse, ces symboles deviennent des marqueurs culturels patrimoniaux et peuvent faire l’objet d’une instrumentalisation politique. En France, Patrick Buisson a explicitement revendiqué ce transfert de valeurs : « Abandonnés comme lieux de prières, les églises et les crèches s’offrent à nous comme symboles d’identité » (2017, p. 299). La sécularisation rend possible le détournement populiste du religieux (Marzouki, McDonnell, Roy, 2016). A ce titre, « les racines chrétiennes » sont devenues un topique des discours populistes que ce soit en France, en Italie, en Pologne, en Hongrie, en Bavière ou ailleurs. Patrimonialisé comme matrice culturelle, le christianisme permet de concurrencer l’identification du peuple aux citoyens en construisant un « vrai » peuple identifiable à sa culture (Raison du Cleuziou, 2020). Les musulmans ou les minorités sexuelles se trouvent symboliquement exclus du corps civique et leurs demandes disqualifiés comme des déviances. Cette rhétorique serait un indicateur d’une tendance à l’illibéralisme à l’échelle globale (Zakaria, 1998). Selon Roger Brubaker, le renouveau du nationalisme s’appuie sur une internationale qui prend la défense de la civilisation chrétienne comme étendard (2017). Cette rhétorique circule grâce à la construction de réseaux conservateurs transnationaux (Kuhar & Paternotte, 2017). Mais le paradigme de la sécularisation qui structure de manière sous-jacente l’analyse de l’instrumentalisation d’un religieux patrimonialisé a ses limites. Car comment expliquer le succès des leaders populistes dans des aires géographiques bien moins sécularisées que l’Europe comme le Brésil et les Etats-Unis (Zuquete, 2017)? Et surtout comment expliquer le ralliement électoral de certains chrétiens, protestants ou catholiques, aux leaders populistes (Haberman, 2019) ? Leur vote n’est-il pas le signe que ces leaders parviennent à répondre à une demande religieuse et non seulement identitaire ? Arlie Hochschild a montré que le ralliement au populisme permettait de conjurer un sentiment de déclassement symbolique provoqué par les politiques de discrimination positive dont bénéficient des minorités culturelles ou sexuelles (2016). Mais au-delà de cette dimension conjoncturelle, pour Andrew Arato, il existe des affinités profondes entre la rhétorique populiste et certaines théologies politiques (2014). Dans les partis populistes, le chef incarne la rémanence des constructions religieuses du peuple et cristallise une attente messianique sur lui en se présentant comme un sauveur en capacité de chasser le mal et d’interrompre la décadence (Charaudeau, 2011). Cette dimension sotériologique était présente dans les légitimations par les prédicateurs évangéliques du vote en faveur de Jair Bolsonaro ou Donald Trump (Gagné, 2020). Dans certains mouvements populistes, l’eschatalogie religieuse est au cœur d’une compréhension renouvelée de la politique étrangère et des alliances géopolitiques, tout particulièrement dans le rapport à l’Etat d’Israël (Chelini Pont, Dubertrand, Zuber, 2019 ; Belin, 2011). L’exploration des ressorts spécifiquement religieux des populismes de droite est nécessaire pour comprendre le phénomène parce qu’il permet de souligner des facteurs explicatifs négligés jusqu’alors (DeHanas & Shterin, 2018). Cette ST a pour objet d’explorer cette voie. L’analyse des argumentaires exégétiques, théologiques ou spirituels chrétiens mobilisés pour justifier le soutien aux leaders populistes constitue le premier axe de la ST. La construction d’imaginaires politiques légitimant le populisme à partir de références chrétiennes par des acteurs politiques, ou intellectuels, ainsi que les controverses qui en résultent au sein des univers confessionnels décrits, constitue le second axe.

 

As Olivier Roy observes, the secularisation of European Christianity is reflected in a culturalisation of Christian references (2019). Freed from their religious significance, these symbols become cultural heritage markers and can be the object of political instrumentalisation. In France, Patrick Buisson has explicitly claimed this transfer of values: ‘Abandoned as places of prayer, churches and nativity scenes offer themselves to us as symbols of identity’ (2017, p. 299). Secularisation makes possible the populist hijacking of the religions (Marzouki, McDonnell, Roy, 2016). As such, ‘Christian roots’ have become a topical feature of populist discourses whether in France, Italy, Poland, Hungary, Bavaria or elsewhere (Raison du Cleuziou, 2020). Mateo Salvini’s brandished rosary, Robert Ménard’s Christmas cot or Markus Söder’s crucifixes illustrate this political use. Patrimonialized as a cultural matrix, Christianity makes it possible to compete with the identification of the people with the citizens by constructing a « real » people identifiable with its culture. Muslims or sexual minorities are symbolically excluded from the civic body and their demands disqualified as deviances. This rhetoric would be an indicator of a trend towards illiberalism on a global scale (Zakaria, 1998). According to Roger Brubakers, the revival of nationalism is based on an international that takes the defence of Christian civilisation as its banner (2017). Christianity thus allows for both a national hierarchy of genuine people and an international hierarchy of allies and enemies in blocs. This rhetoric circulates through the construction of transnational conservative networks (Kuhar & Paternotte, 2017). But the secularisation paradigm has its limits. For how can we explain the success of populist leaders in geographical areas that are much less secularised than Europe, such as Brazil and the United States (Zuquete, 2017)? And above all, how can we explain the electoral rallying of certain Christians, Protestants or Catholics, to populist leaders (Haberman, 2019)? Is their vote not a sign that these leaders are able to respond to a religious demand and not only an identity demand? Arlie Hochschild has shown that rallying to populism allows one to ward off a feeling of symbolic declassification caused by the affirmative action policies from which cultural or sexual minorities benefit (2016). But beyond this conjunctural dimension, for Andrew Arato, there are deep affinities between populist rhetoric and certain political theologies (2014). In populist parties, the leader embodies the remanence of the religious constructions of the people and crystallises a messianic expectation on him or her by presenting himself or herself as a saviour able to drive out evil and interrupt decadence (Charaudeau, 2011). Whether in Brazil or the United States, this soteriological dimension was present in the legitimations by evangelical preachers of the vote for Jair Bolsonaro or Donald Trump (Gagné, 2020). In some populist movements, religious eschatalogy is at the heart of a renewed understanding of foreign policy and geopolitical alliances, especially in the relationship with the State of Israel (Chelini Pont, Dubertrand, Zuber, 2019 ; Belin, 2011). Exploring the specifically religious roots of right-wing populisms is necessary to understand the phenomenon because it allows us to highlight explanatory factors that have been neglected until now (DeHanas & Shterin, 2018). This thematic section aims to explore this issue. The analysis of the exegetical, theological or spiritual Christian arguments mobilised to justify the support to populist leaders constitutes the first axis of the ST. The construction of political imaginaries legitimising populism on the basis of Christian references by political or intellectual actors, as well as the resulting controversies within the confessional universes described, constitutes the second axis.

 

Références / References

Arato Andrew, (2014) « Political Theology and Populism », in C. de la Torre (ed), The Promise and perils of populism, Lexington, University Press of Kentucky, 31-58.

Belin Celia, (2011) Jésus est juif en Amérique: Droite évangélique et lobbies chrétiens pro-Israël, Paris, Fayard.

Brubaker Roger, (2017) « Between Nationalism and Civilizationism. The European Populist Movement in Comparative Perspective », Ethnic and Racial Studies, 40 (8), 1191-1226.

Buisson Patrick, (2017) La cause du peuple, Paris, Perrin.

Charaudeau Patrick, (2011) « ‪Réflexions pour l’analyse du discours populiste‪ », Mots. Les langages du politique, vol. 97, no. 3, 2011, 101-116.

Chelini-Pont Blandine, Dubertrand Romain, Zuber Valentine, (2019) Géopolitique des religions. Un nouveau rôle du religieux dans les relations internationales ?, Paris, Cavalier Bleu.

DeHanas Daniel Nilsson & Shterin Marat, (2018) « Religion and the rise of populism », Religion, State and Society, 46/3, 177-185.

Gagné André, (2020) Ces évangéliques derrière Trump. Hégémonie, démonologie et fin du monde, Genève, Labor & Fides.

Haberman Clyde, (2019) « Religion and Right-Wing Politics: How Evangelicals Reshaped Elections », The New-York Times, 19 décembre.

Hochschild Arlie Russel, (2016) Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right, The New Press, New York.

Kuhar Roman et Paternotte David (eds), (2017) Anti-Gender Campaigns in Europe: Mobilizing against Equality, Londres, Rowman & Littlefield International.

Marzouki Nadia, McDonnell Duncan, Roy Olivier (eds), (2016) Saving the people : How populists hijack religion, London, Hurst & Company.

Raison du Cleuziou Yann, (2019) Une contre-révolution catholique. Aux origines de La Manif pour tous, Paris, Seuil.

Raison du Cleuziou Yann, (2020) « National-populisme et christianismes: Les ressorts d’un ralliement paradoxal », Esprit, 4, 86-95.

Roy Olivier, (2019) L’Europe est-elle chrétienne ?, Paris, Seuil.

Zuquete Jose Pedro, (2017) « Populism and Religion », in Cristobal Rovira Kaltawasser, Paul Taggart, Paulina Ochoa Espejo, Pierre Ostiguy (eds), The Oxford Handbook of Populism, Oxford University Press, 445-466.

Axe 1 / La construction religieuse de la légitimité populiste

Blandine Chelini-Pont (LID2MS, Université Aix-Marseille) & Yann Raison du Cleuziou (IRM, Université de Bordeaux), Introduction. Imaginaires chrétiens et rhétoriques populistes au XXIe siècle

Bruno Ronchi (Institut du Droit Public et de la Science Politique, Université Rennes 1), Dieu au-dessus de tous : l’influence de la théologie dominioniste dans le gouvernement de Jair Bolsonaro

Thierry Maire (Centre Maurice Halbwachs, ENS-EHESS-CNRS), Une bible dans la balance : les Églises évangéliques au Guatemala à la conquête du pouvoir par le droit

Adrien Nonjon (CREE, Inalco), ‘Le royaume de Dieu est en Ukraine’ :  Cartographie et analyse des imaginaires géographiques de la mouvance ultranationaliste orthodoxe ukrainienne

Arnaud Miranda (Sciences Po Paris, CEVIPOF), Aux origines de l’écologie conservatrice : un imaginaire chrétien ?

Axe 2 / La mobilisation populiste des imaginaires religieux

Pierre Bréchon (PACTE, Sciences Po Grenoble), Introduction : En Europe, populismes et christianismes sont-ils liés ?

Raphaël Durante (Université du Luxembourg), Les reconfigurations du politique et du religieux, au prisme de la sécularisation et du bioconservatisme. Le Family Day et la Lega en Italie

Pierre Baudry (GSRL, Université de Bourgogne), Quand des athées votent pour un parti qui se dit « chrétien » : les discours des Eglises chrétiennes allemandes et leur usage par la CDU/CSU et par l’AfD

Dorota Dakowska (TRIANGLE, Sciences Po Aix), Au nom de la vie, de la liberté et des droits. Guerres religieuses et croisades conservatrices en Pologne du PiS

Léa Xailly (CREE, Inalco), ‘Pologne, rempart du christianisme’ : Analyse des usages d’un mythe au service d’ambitions géopolitiques

BAUDRY Pierre baudrypierre@yahoo.fr

BRECHON Pierre pierre.brechon@iepg.fr

CHELINI-PONT Blandine blandine.chelini-pont@univ-amu.fr

DAKOWSKA  Dorota dorota.dakowska@sciencespo-aix.fr

DURANTE  Raphaël durante.raphael@hotmail.fr

MAIRE Thierry thierrymaire477@gmail.com

MIRANDA  Arnaud arnaud.miranda@sciencespo.fr

NOJON Adrien nonjon.adrien@gmail.com

RONCHI Bruno bruno-luiz.ronchi@univ-rennes1.fr

RAISON DU CLEUZIOU Yann yann.raison-du-cleuziou@u-bordeaux.fr

XAILLY Léa lea.xailly@inalco.fr