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ST 28

Produire les « bons » et les « mauvais » sujets féministes : théorie, institutions, mouvements sociaux

Producing ‘good’ and ‘bad’ feminist subjects: theory, institutions, and social movements

 

Responsables scientifiques :

Éléonore Lépinard (CEG, Université de Lausanne) eleonore.lepinard@unil.ch
Emmanuelle David (Sciences Po Bordeaux) emmadavidsachet@hotmail.com

 

Cette ST a pour objectif de faire dialoguer des contributions issues de la théorie politique et de la sociologie des mobilisations afin d’engager une réflexion sur un sujet encore peu étudié : les processus de production des sujets légitimes (et illégitimes) du féminisme. A partir des travaux sur la mobilisation des identités dans les mouvements sociaux, elle invite à réfléchir à la manière dont les prétendant-e-s à la représentation (re)produisent des lignes de partage, symboliques et matérielles, entre sujets féministes dominants et marginalisés.

Si la théorie politique a mis au centre de ses réflexions le rôle politique de l’identité depuis la remise en question du paradigme libéral de la représentation (voir Pitkin 1967; Manin 1995), les débats qui confrontent approche descriptive, approche substantielle et « politique de la présence » (Phillips 1995) ont été appliqués principalement aux arènes politiques institutionnelles, en particulier aux mandats électoraux (Tremblay et Pelletier 2000; Achin 2001; Bereni et Lépinard 2004; Krook et Nugent 2016).

Ces travaux qui ont contribué à remettre en question l’unité et l’homogénéité du sujet politique « femmes » et de ses intérêts (Mansbridge 1999; Williams 2000) ont moins souvent servi de point d’entrée pour questionner la représentation à l’intérieur des mouvements sociaux. Or, l’outil théorique de l’intersectionnalité (Crenshaw 1989) a permis de mettre au jour la dimension conflictuelle du sujet collectif féministe (Cole et Luna 2010, Townsend-Bell 2011; Hirsch et Keller 2015; Irvine, et al. 2019, Evans et Lépinard 2019). Historiquement, les organisations féministes n’ont eu de cesse de désigner des sujets illégitimes en les tenant à l’écart de la définition des enjeux du mouvement, en invisibilisant leurs luttes ou en participant activement à leur discrédit politique (Page 2015; Hesford 2013, Stoltzfus-Brown 2018). Des travaux ont apporté une perspective critique sur la construction du sujet unitaire du féminisme à partir des expériences politiques lesbiennes (Eloit 2020), des sujets racisés (Hamrouni et Maillé 2015, Lépinard 2020, Paris 2020) ou des travailleur-se-s du sexe (Toupin 2009). Les contestations du sujet dominant sont aussi venues des organisations féministes des Suds et de la remise en question d’un universalisme et d’une « sororité mondiale » promue par les organisations internationales (Mohanty 1988; 2003; Galerand 2009; Dufour et Giraud 2010, Khader 2018).

Dans un premier axe tourné vers la théorie politique, on pourra se demander comment les frontières du sujet féministe sont travaillées par les tensions entre les différents sujets collectifs se revendiquant d’un « nous ». Quels sont les outils conceptuels qui permettent de penser non seulement ces lignes de frontières, mais aussi les mécanismes de production des « bons » et des « mauvais » sujets féministes ?

Un deuxième axe s’intéressera aux façons dont les processus de définition des sujets légitimes du féminisme alimentent les dynamiques concrètes de division du travail militant au sein des mouvements sociaux (par exemple en attribuant des tâches moins valorisées à celles et ceux qui sont déjà invisibilisé-e-s).

Enfin, un troisième axe proposera d’observer ces processus au niveau des interactions des sujets collectifs et individuels du féminisme avec les institutions: comment la production de sujet légitime/illégitimes s’effectue-t-elle en liens avec les pouvoirs publics, et quelles dynamiques de coalition, ou au contraire, de concurrence, entre des sujets collectifs engendrent-elles ?

Cette ST accueillera des contributions théoriques et empiriques centrées sur la France et sur des terrains étrangers, dans le Nord global et le Sud global et encourage la dimension comparative. Le dialogue entre ces contributions ambitionne de renouveler les approches des enjeux théoriques et des effets empiriques des constitutions conflictuelles des sujets militants.

 

This thematic section aims to bring together contributions from political theory and the study of collective mobilization in order to reflect on a topic that has not yet been fully explored: the processes of production of legitimate (and illegitimate) feminist subjects. Drawing on studies on the role of identity in social movements, this thematic section proposes to analyze the ways in which those who aspire to representation (re)produce symbolic and material boundaries between dominant and marginalized feminist subjects.

While political theory has placed the political role of identity at the center of its reflections since the questioning of the liberal paradigm of representation (see Pitkin 1967; Manin 1995), the debates that confront the descriptive approach, the substantive approach and the ‘politics of presence’ (Phillips 1995) have been applied mainly to institutional political arenas, in particular to electoral mandates (Tremblay and Pelletier 2000; Achin 2001; Bereni and Lépinard 2004; Krook and Nugent 2016).

The questioning of the unity, universality and relevance of “women” as a political subject with common interests (Mansbridge 1999; Williams 2000) has seldom been applied to the question of representation within social movements. Yet the theoretical tool of intersectionality (Crenshaw 1989) has helped to uncover the conflictual dimension of the feminist collective subject (Cole and Luna 2010, Townsend-Bell 2011; Hirsch and Keller 2015; Irvine, et al. 2019, Evans and Lépinard 2019). Historically, feminist organizations have consistently designated illegitimate subjects by keeping them out of the definition of movement issues, invisibilizing their struggles or actively participating in their political discrediting (Page 2015; Hesford 2013, Stoltzfus-Brown 2018). Several studies have provided a critical perspective on the construction of the unitary subject of feminism from the perspective of lesbians’ political experiences (Eloit 2020), racialized subjects (Hamrouni and Maillé 2015, Lépinard 2020, Paris 2020) or sex workers (Toupin 2009). Challenges to the dominant feminist subject have also come from feminist organizations in the global South and from the questioning of a ‘global sisterhood’ promoted by international organizations (Mohanty 1988; 2003; Galerand 2009; Dufour and Giraud 2010, Khader 2018).

A first line of questioning is rooted in political theory and asks how the boundaries of the feminist subject are defined and patrolled by the tensions between the different collective subjects claiming to be a « we women ». What are the conceptual tools that allow us to think not only about these boundaries, but also about the mechanisms that produce « good » and « bad » feminist subjects?

A second line of inquiry will focus on the ways in which the processes of defining the legitimate subjects of feminism feed into the concrete dynamics of the division of activist work in social movements organizations (for example by assigning less valued tasks to those who are already invisibilized).

Finally, a third perspective proposes to observe these processes at the level of the interactions of collective and individual feminist subjects with institutions: how does the production of legitimate/illegitimate subjects take place in relation to public authorities, and what dynamics of coalition, or, on the contrary, of competition, do they generate between collective subjects?

This thematic section welcomes theoretical and empirical contributions focused on France and other national contexts, in the global North and the global South, and encourage submissions which have a comparative dimension. The dialogue between these contributions aims to renew theoretical approaches and empirical knowledge on the processes of constitution of conflicting political subjects.

Session 1

Discutantes : Lucile Ruault (CNRS, Cermes3) et Lucile Quéré
Chair : Ilana Eloit

Ilana Eloit (CEG, UNIL), Du féminisme au lesbianisme radical : enjeux historiques et politiques d’une rupture épistémologique

Virginie Dutoya (Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du sud, CNRS EHESS), Will the real Bahujan Woman in the Room Please Stand up?’ Production et contestation du sujet ‘femme’ au sein du féminisme indien

Lucie Drechselova (CETOBaC, EHESS), Des sujets féministes en devenir à travers les autobiographies militantes en Turquie

Irène Despontin Lefèvre (Carism-IFP, Université Paris 2), #NousToutes face aux critiques féministes : intégrer les marges, représenter le ’nous’ depuis le centre

Emmanuelle David (LAM Sciences Po Bordeaux et CRAPUL, UNIL), « Bon-ne-s militant-e-s » contre « artistes sans discours » : tensions du féminisme intersectionnel en contexte Nord-Sud

Session 2

Discutantes : Eléonore Lépinard et Sarah Mazouz (CNRS, Ceraps)
Chair : Emmanuelle David

Emeline Fourment (Université de Genève), La production des femmes trans comme mauvais sujets du féminisme queer Le paradoxe d’un milieu libertaire berlinois

Lucile Quéré (CEG, UNIL), Au nom de l’“intersectionnalité” : travail d’inclusion et reproduction des rapports sociaux dans le self-help féministe

Ana Maria Szilagyi (Cevipof Sciences Po), Privacy as an analytical category to delineate the ‘good ‘and the ‘bad’ feminist subject(s) in the British suffrage movement at the beginning of the 20th century

Ioana Cirstocea (CESSP CNRS), Performer la « sororité mondiale ». Solidarité féministe transnationale et géopolitique de la Guerre froide

Manon Torres (INED/CMH, EHESS), Le cadrage du féminin universel en action. La catégorisation des publics dans le cadre de la politique envers les femmes de la mairie de Paris

CIRSTOCEA Ioana ioana.cirstocea@ehess.fr

DAVID Emmanuelle emmanuelle.david@scpobx.fr

DESPONTIN LEFEVRE Irène irene.despontin-lefevre@u-paris2.fr

DRECHSELOVA Lucie lucie.drechselova@ehess.fr

DUTOYA Virginie virginie.dutoya@ehess.fr

ELOIT Ilana ilana.eloit@unil.ch

FOURMENT Emeline emeline.fourment@unige.ch

LEPINARD Éléonore eleonore.lepinard@unil.ch

MAZOUZ Sarah sarah.mazouz@univ-lille.fr

QUERE Lucile lucile.quere@unil.ch

RUAULT Lucile lucile.ruault@cnrs.fr

SZILAGYI Ana Maria anamaria.szilagyi@sciencespo.fr

TORRES Manon manon.torres@ined.fr