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ST 32

Les politiques publiques dans les fils du clientélisme politique

Public Policies in the Web of Political Clientelism

 

Responsables scientifiques :

Damien Deschamps (Université de La Réunion) damien.deschamps@univ-reunion.fr
Olivier Provini (Université de La Réunion) olivier.provini@univ-reunion.fr

 

Cette section thématique a pour principal objectif d’articuler la sociologie de l’action publique avec l’analyse du clientélisme politique. Afin de renouveler certains résultats de la science politique, elle propose, de manière originale pour la littérature scientifique, d’explorer les processus qui confondent la production et la mise en œuvre des politiques publiques avec les réseaux clientélaires s’appropriant les ressources publiques. Cette section poursuit, d’une part, les entreprises de « mise à nu » (Hassenteufel, 2007) des États dit modernes par l’analyse des politiques publiques et, d’autre part, de « décentration » de la sous-discipline (Darbon et Provini, 2018) par des terrains du Sud et/ou peu mobilisés dans la littérature. L’enjeu est notamment de démontrer que même dans le cadre de l’État a priori légal-rationnel, le clientélisme continue d’être une dimension décisive de l’action publique, au Sud comme au Nord, alors que la domination étatique devrait, en principe, le condamner et l’exclure.

Cette section thématique part de deux résultats importants de la littérature académique : l’analyse des politiques publiques ignore très largement la question du clientélisme politique et, dans le même mouvement, les études sur le clientélisme politique ne s’intéressent pas à la manière dont les réseaux de patronage s’appuient sur les ressources des politiques publiques et se confondent parfois avec l’action publique (voir une première synthèse de la littérature dans Deschamps et al., 2020). Face à ce résultat, certaines recherches révèlent pourtant, même si c’est généralement de manière incidente, l’existence de pratiques qui hybrident, d’une part, la production et la mise en œuvre des politiques publiques et, d’autre part, le développement ou la consolidation de réseaux de clientèle (voir par exemple les études réunies dans Kischelt et Wilkinson (2007) et, dans des contextes forts différents, les travaux de Mattina (2016) sur Marseille et de Munene (2012) sur le Kenya). Cette déliaison entre l’analyse des politiques publiques et l’étude du clientélisme politique apparaît d’autant plus dommageable à la compréhension de l’État quand on se souvient que les travaux pionniers de T. J. Lowi intégraient le clientélisme dans l’analyse des politiques publiques. En effet, dans sa typologie des politiques publiques établie en fonction de la cœrcition exercée par l’État, il isole notamment les politiques publiques distributives. Elles reposent sur l’attribution individuelle de ressources particulières, à l’instar des prestations sociales allouées sur des critères sociaux fixés par les acteurs politico-administratifs. À suivre T. J. Lowi (Lowi, 1964, p. 690), sous couvert de leur neutralité apparente, ces politiques publiques distributives peuvent être commandées par des logiques de patronage, lorsqu’elles induisent des relations de dépendance hiérarchique entre les acteurs producteurs de politiques publiques — singulièrement politiques et administratifs — et les usagers, perçus comme des clientèles dont les premiers s’assureraient le soutien. T. J. Lowi estime donc que les politiques publiques distributives sont susceptibles d’engendrer des relations personnelles, directes ou indirectes, de nature asymétrique entre les parties prenantes au cœur de l’action publique. Or, ce sont bien ici les caractéristiques de la notion de clientélisme politique, telle qu’elle fait désormais consensus en science politique : le clientélisme politique est un type de rapport qui structure un ensemble d’interactions sociales verticales et interdépendantes autour d’un partage inégal des ressources, les ressources publiques étant le plus généralement en jeu (voir par exemple les travaux de Médard, 1976 ; Eisenstadt et Roniger, 1984). Cette section thématique souhaite mettre au jour, discuter et dépasser ce paradoxe en démontrant, premièrement, comment les politiques publiques et le clientélisme politique peuvent se confondre et, deuxièmement, comment cette intrication permet de renouveler les recherches sur les modes d’intervention des États, leurs natures et leurs trajectoires socio-historiques.

Cette section thématique s’inscrit dans le cadre d’un nouveau programme de recherche PPR (Les Politiques Publiques à La Réunion : gouverner l’ultra-périphérie) porté à l’Université de La Réunion entre 2019-2022 et qui s’intéresse notamment aux imbrications entre l’action publique et les réseaux de clientélisme politique sur le territoire réunionnais. Mais cette section thématique entend dépasser ce cadre de réflexion de départ. L’enjeu est de déployer, au-delà des territoires d’outre-mer, nos questionnements et nos hypothèses de recherche en rassemblant des travaux sur des États du Nord et du Sud. Cette section thématique est également pensée comme le prolongement de l’organisation du panel à la dernière Conférence Internationale sur les Politiques Publiques en juillet 2021 (ICPP 5 à Barcelone) initulé « Public Policy and Political Clientelism : The Challenge of a Scientific Division ». L’objectif de ces différentes étapes de recherche est de constituer un réseau consolidé de chercheurs sur cet axe afin de déposer deux dossiers thématiques, en français et en anglais, dans des revues de science politique.

 

This thematic section focuses on the connections between the literature on public policy analysis and the research on political clientelism. The aim is to renew some results of the scientific literature in political science by studying processes, which confuse the policy-making and the policy implementation with the patronage networks thanks to the public resources. This thematic section continues to assess modern states at work with the policy analysis (Hassenteufel, 2007) but also to refocus policy analysis with the states of the south and/or few exploited in the scientific literature (Darbon and Provini, 2018). The challenge is to demonstrate how political clientelism can govern policies and societies in a priori legal and rational states of the north and the south, whereas patronage could be condemned and banned in theory.

This thematic section is based on two important results of the scientific literature: on the one hand, the policy analysis significantly ignores the problematic of the political clientelism and, on the other hand, the research on clientelism does not study how patronage networks use policy resources and are confused with the policy process (see an academic synthesis in  Deschamps et al., 2020). In response to this result, some researches yet demonstrate, even insidiously, how policy-making, policy implementation and patronage networks can be hybridized (see the case studies in Kischelt and Wilkinson (2007) and the research on Marseille in Mattina (2016) and on Kenya in Munene (2012) for instance). The scientific disconnection between studies on public policy and political clientelism is all the more problematic for the research on state that the T. Lowi’s pioneering works integrate political clientelism in policy process. In his typology based on the state coercion, he identifies in particular the distributive policies, which are characterised by individual allocation of public resources. He explains that “distributive policies are characterized by the ease with which they can
be disaggregated and dispensed unit by small unit, each unit more
or less in isolation from other units and from any general rule. « Patronage » in the fullest meaning of the word can be taken as a synonym for « distributive. » These are policies that are virtually not policies at all but are highly individualized decisions that only by accumulation can be called a policy. They are policies in which the indulged and the deprived, the loser and the recipient, need never come into direct confrontation. Indeed, in many instances of distributive policy, the deprived cannot as a class be identified, because the most influential among them can be accommodated by further disaggregation of the stakes” (Lowi, 1964, p. 690).
T. Lowi assesses that distributive policies can create direct, indirect and asymmetric personal relations between policy actors. This result reaches the main features of the concept of the patronage in political science: the political clientelism is a vertical and interdependent relation organised by an unequal sharing of resources, knowing that public resources are generally involve (see the results of Médard, 1976; Eisenstadt et Roniger, 1984). This thematic section wants to overcome this paradox by demonstrating, firstly, how policies and patronage can be confused and, secondly, how this confusion renews some results on the state interventions, the state natures and the historical sociology of the states.

This thematic section is part of the research program PPR (Public Policy in the Reunion Island), carried out by the University of the Reunion Island during the period 2019-2022. This research program focuses on the link between policy analysis and political clientelism in the Reunion Island. However, the thematic section aims to exceed this initial frame on the French overseas territories to establish new scientific collaborations and to continuingly internationalize available research results on the states of the north and the south. This thematic section is also the continuation of the panel “Public Policy and Political Clientelism: The Challenge of a Scientific Division” organized during the last International Conference on Public Policy (July 2021, Barcelona). The aim is to create robust scientific collaborations and results to submit two special editions, in French and in English, in peer-reviewed journals.

  

Références / References

Andersen S. S. et Eliassen K. A. (2001), Making Policy in Europe, London, Sage.

Araral Jr. E., Fritzen S., Howlett M., Ramesh M. et Wu X. (dir.) (2015), Routledge Handbook of Public Policy, USA & Canada, Routledge.

Barrault-Stella L., Maillet A. et Vommaro G. (2019), « Étudier les transformations de l’action publique en Amérique latine : De terrains « exotiques » à la fécondité conceptuelle d’enquêtes situées », Gouvernement et action publique, vol. 8, n° 1, p. 9-34.

Briquet J.-L. et Sawicki F. (dir.) (1998), Le clientélisme dans les sociétés contemporaines. Paris, Presses universitaires de France.

Darbon D. et Provini O. (2018), « Penser l’action publique en contextes africains : les enjeux d’une décentration », Gouvernement et action publique, vol. 7, n° 2, p. 9-29.

Deschamps D., Frétigny R., Giraud L. et Provini O. (2020), « Les politiques publiques sont-elles solubles dans le clientélisme ? La question des rapports entre clientélisme et politique publique à l’aune de l’exemple réunionnais », Les Cahiers d’Outre-Mer, vol. 73, n° 282, p. 237-261.

Eisenstadt S. N. et Roniger L. (1984), Patrons, Clients and Friends : Interpersonal Relations and the Structure of Trust in Society, Cambridge, Cambridge University Press.

Bach D. C. et Gazibo M. (éd.) (2011), Neopatrimonialism in Africa and Beyond, New York, Routledge.

Hassenteufel P. (2007), « L’État mis à nu par les politiques publiques », in Badie B. et Déloye Y., Les temps de l’État : mélanges en l’honneur de Pierre Birnbaum, Paris, Fayard, p. 311-329.

Hassenteufel P. (2011), Sociologie politique : l’action publique, Paris, Armand Colin.

Kitschelt H. et Wilkinson S. I. (éd.) (2007), Patrons, Clients and Policies : Patterns of Democratic Accountability and Political Competition, Cambridge, Cambridge University Press.

Lowi T. J. (1964), « American Business, Public Policy, Case Studies, and Political Theory », World Politics, vol. 16, n° 4, p. 677-715.

Mattina C. (2016), Clientélismes urbains. Gouvernement et hégémonie politique à Marseille. Paris, Les Presses de Sciences Po.

Médard J.-F. (1976), « Le rapport de clientèle. Du phénomène social à l’analyse politique », Revue française de science politique, n° 1, p. 103-131.

Munene I. I. (2012), « Our University : Ethnicity, Higher Education and the Quest for State Legitimacy in Kenya », Higher Education Policy, vol. 26, p. 1-21.

Tafani P. (2003), Les clientèles politiques en France, Monaco, Éditions du Rocher.

Session 1

Discutants : Jean-Louis Briquet (Centre national de la recherche scientifique / Centre européen de sociologie et de science politique), Damien Deschamps (Université de La Réunion / Centre de recherche juridique) et Olivier Provini (Université de La Réunion / Centre de recherche juridique)

Ronan Jacquin (Centre de recherches internationales / Sciences Po Paris), Des liaisons dangereuses ? Les pensions pour personnes âgées en Ouganda, entre stratégies d’évitement et instrumentalisation du clientélisme

Romain Busnel (Centre national de la recherche scientifique / Centre de recherche et de documentation sur les Amériques), Faire accepter l’action publique auprès des cultivateurs de coca : échanges politiques clientélaires autour de l’accès et la distribution des politiques de développement

Stéphane Cartier (Centre national de la recherche scientifique / Pacte), La matrice clanique de la gouvernance libanaise

Cesare Mattina (Aix Marseille Université / Centre méditerranéen de sociologie, de science politique et d’histoire), Du « clientélisme politique » à l’analyse des politiques de redistribution des ressources

Session 2

Discutants :
Jean-Louis Briquet (Centre national de la recherche scientifique / Centre européen de sociologie et de science politique) et Cesare Mattina (Aix Marseille Université / Centre méditerranéen de sociologie, de science politique et d’histoire)

Camille Traoré (Les Afriques dans le Monde / Sciences Po Bordeaux), Politiques associatives et internationales en territoires de migrations. D’un clientélisme ouvrant l’accès aux politiques publiques à l’inversion des rôles de patrons et clients

Yoletty Bracho (Triangle / Université Lumière Lyon 2), Clientélisme et recrutement au sein des institutions publiques en charge des politiques publiques participatives territoriales : analyse critique à partir du parcours de deux « serviteurs publics » dans le contexte des gouvernements chavistes du XXIème siècle  (Venezuela)

Tim Gibbs (University College London), Anatomie d’un effondrement municipal : Revenus, politique de redistribution et politique clientéliste dans l’Afrique du Sud postapartheid

Damien Deschamps (Université de La Réunion / Centre de recherche juridique) et Olivier Provini (Université de La Réunion / Centre de recherche juridique), L’ambiguïté de l’État postcolonial français face au détournement des ressources des politiques publiques de l’emploi par les réseaux clientélaires : l’exemple de La Réunion

BRACHO Yoletty yolettybracho@gmail.com

BRIQUET Jean-Louis jean-louis.briquet@univ-paris1.fr

BUSNEL Romain romain.busnel@umontreal.ca

CARTIER Stéphane stephane.cartier@univ-grenoble-alpes.fr

DESCHAMPS Damien damien.deschamps@univ-reunion.fr

GIBBS Tim t.gibbs@ucl.ac.uk

JACQUIN Ronan ronan.jacquin@sciencespo.fr

MATTINA Cesare cesare.mattina@univ-amu.fr

PROVINI Olivier olivier.provini@univ-reunion.fr

TRAORE Camille camille.traore@scpobx.fr