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ST 57

La (dé)construction des études aréales au prisme des situations de conflit

The (De)construction of Area Studies Through the Prism of Conflict Situations

 

Responsable scientifique :

Ioana POPA (CNRS, ISP) ioana.popa@cnrs.fr

 

Des intérêts de connaissance, mais aussi des logiques d’ordre politique, administratif, militaire, philanthropique ou économique ont historiquement façonné l’institutionnalisation et le contenu des études aréales, leur financement, la composition des communautés scientifiques ainsi que leur rapport au politique. Cette ST entend interroger l’hétérogénéité de ces logiques et leurs interférences avec la production et les usages des savoirs ‘‘aréaux’’, en abordant ce domaine d’étude comme objet d’une sociologie politique et historique des sciences et des savoirs.

Afin d’examiner ces collusions entre études aréales et d’autres secteurs sociaux, les situations de conflit sont ici utilisées comme un outil heuristique. Elles sont censées offrir un miroir grossissant permettant de les analyser en évitant toutefois tout modèle mono-explicatif ou détermination mécanique des pratiques et des savoirs ‘‘aréaux’’ par des impératifs (géo)politiques ou militaires (Brisson 2008; Engerman 2009; Raymond 2019; Romani, 2008). Elles peuvent aussi révéler une diversification du profil social et professionnel des producteurs de ces savoirs et de leurs compétences, leurs alliances ou concurrences ainsi que leurs engagements politiques et mobilisations collectives. Les situations de conflit sont par ailleurs un analyseur pertinent pour réfléchir de manière transversale aux études consacrées aux différentes ‘‘aires’’, alors que celles-ci sont fort souvent cloisonnées.

Aspirant à être un ‘‘savoir total’’ (Hall 1948) sur un espace (i.e. prenant en compte toutes ses dimensions et mobilisant des apports disciplinaires divers), les études aréales seront examinées au prisme d’une diversité empirique de conflits, inter- ou intra-étatiques, militaires ou (géo)politiques, pouvant les impacter. Cette démarche entend ne pas dresser une démarcation nette entre l’analyse des ‘‘structures’’ d’une part, des ‘‘événements’’ et des conjonctures ‘‘critiques’’ d’autre part mais, au contraire, privilégier ‘‘une appréhension non évènementielle de l’évènement’’ (Dobry, 2007) pour penser ces situations. Des transformations des espaces académiques consistant à développer des approches aréales ou, au contraire, à contester leur place ont déjà été étudiées en lien avec la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide (Cumings 1998; Engerman 2009; Popa 2016 ; Wallerstein 1997), la guerre du Vietnam, le processus de (dé)colonisation (Anderson 1992; Dulucq 2009; Sibeud 2002; Singalavelou 2011), ou encore, les conflictualités redéfinies dans l’après-guerre froide. Les traductions scientifiques de l’intérêt suscité par une ‘‘aire’’ qui devient objet ou zone proprement dite de conflit, ou encore, qui se révèle hostile, voire ‘‘ennemie’’ (Engerman 2009) peuvent se décliner à des niveaux divers: formes d’institutionnalisation, carrières, formations, division du travail, types des production, méthodes d’investigation etc. Les situations de conflit se révèlent souvent propices à l’essor d’une expertise s’appuyant sur des compétences et des savoirs ‘‘aréaux’’ mais alimentent aussi la critique de ces savoirs en raison de leurs collusions avec des intérêts politiques et militaires. Elles peuvent en outre entraîner de nouveaux découpages, voire de nouvelles dénominations des ‘‘aires’’ construites en objet d’étude, dont la requalification scientifique et nominale témoigne de leur plasticité et a contrario, de leur réification courante (Bayart 2016; Dirlik 1992; Pelletier 2011; Popa 2019). La focale choisie peut par ailleurs révéler des (dés)articulations et des (dés)équilibres entre des savoirs produits sur, à partir et à l’intérieur d’une ‘‘aire’’ en particulier ainsi qu’entre des productions, dispositifs institutionnels et démarches des chercheurs qui sont respectivement extérieurs à la société qu’ils étudient, autochtones ou insérés dans des réseaux diasporiques ou en exil (Brisson 2008 ; Romani, 2008). Les émigrations scientifiques déclenchées par les situations de conflit modifient en effet la composition des groupes de spécialistes et la localisation d’institutions de recherche.

Si des travaux récents soulignent l’inscription des études aréales dans une diversité de configurations nationales de production des connaissances (Naumann et al., 2018), la prééminence acquise depuis la Seconde Guerre mondiale par l’espace académique états-unien dans l’élaboration des area studies a cependant conduit à une vision occidentalo-centrée de ce domaine d’étude, négligeant souvent d’autres trajectoires intellectuelles et institutionnelles d’études aréales. Leur prise en compte enrichit pourtant la compréhension des conditions de production de ces études et des asymétries qui les sous-tendent. Elle permet d’interroger à la fois des usages et des remises en cause de la perspective aréale en tant qu’instrument de connaissance et outil de domination politique.

La ST privilégiera des enquêtes empiriques portant sur de cas aussi bien contemporains qu’historiques.

 

Knowledge interests, but also political, administrative, military, philanthropic or economic rationales have historically shaped the institutionalisation and content of area studies, their funding, the composition of scientific communities and their relationship to politics. This Thematic Section seeks to question these heterogeneous logics and their interference with the production and use of area-based knowledge while addressing area studies as the object of a political and historical sociology of science and knowledge.

In order to examine these collusions between area studies and other social sectors, conflict situations are used here as a heuristic tool. First, they are supposed to offer a magnifying mirror allowing to identify and analyse them carefully, avoiding any mono-explanatory model or mechanical determination of practices and area-based knowledge, based on (geo)political and military imperatives (Brisson 2008; Engerman 2010; Raymond 2019; Romani, 2008). Conflict situations may also reveal a diversification of the social and professional profile of the producers of this knowledge and their skills, their alliances or their competition as well as political commitments and collective action. They are also potentially a relevant analyser for thinking transversely about the studies devoted to the different “areas”, which are often compartmentalised.

While area studies aspired to be a “total knowledge” (Hall 1948) on an area (i.e. considering all its dimensions and using various disciplinary contributions), they are examined here through the prism of an empirical variety of inter- or infra-state, military or (geo)political, conflicts that could impact them. Concurrently, this approach aims not drawing a clear dividing line between the analysis of “structures” on the one hand, and “events” and “critical” conjunctures on the other, but, on the contrary, to favour “a non-eventual understanding of the event” (Dobry, 2007) in order to consider these situations. Transformations in academic spaces which either support areal approaches or, on the contrary, contest them, have thus been studied in relation to the World War II and the Cold War (Cumings 1998; Engerman 2009; Popa 2018 ; Wallerstein 1997), the Vietnam War, the (de)colonisation process (Anderson 1992; Dulucq 2009; Sibeud 2002; Singalavelou 2011), and to the conflictualities redefined in the post-Cold War era. The scientific impact of the interest aroused by an “area” which becomes an object of conflict, a zone of conflict properly speaking or which proves to be hostile or even “enemy” (Engerman 2009) might be investigated at various levels: forms of institutionalisation, careers, training, division of scientific work, content of productions, methods of investigation etc. Conflict situations are often conducive to the rise of expertise that makes use of area-based knowledge and skills, but they also fuel criticism of this knowledge because of its collusion with political and military interests. They may also lead to new divisions, or even new denominations, used for constructing “areas” as objects of research, whose scientific and nominal requalification elucidates their plasticity but also, by contrast, their common reification (Bayart 2016; Dirlik 1992; Pelletier 2011; Popa 2019). The focus chosen here could also reveal (dis)articulations and (im)balances between knowledge produced respectively on, from and within a particular “area,” on the one hand, as well as between the productions, institutional arrangements and approaches of scholars who are respectively external to the society they are studying, indigenous or inserted in diasporic networks or in exile, on the other (Anderson 1992; Brisson 2008; Romani, 2008). Indeed, scientific emigrations triggered by conflict situations change the composition and competences of  »areal » expert groups and the location of research institutions.

While recent scholarship has underlined the inscription of area studies in a diversity of national configurations of knowledge production (Naumann et al, 2018), the pre-eminence acquired since the World War II by the US academic space in the elaboration of area studies has led to a Western-centric view of this field of study, often neglecting other intellectual and institutional trajectories of area studies. Taking them into account, however, enriches our understanding of the conditions of production of area studies and the asymmetries that underpin them. It allows us to question both the uses and the challenges to the areal perspective considered as an instrument of knowledge as well as a tool of political domination.

The TS will focus on papers based on empirical investigations of both contemporary and historical cases. 

 

Références / References

Anderson, B. (1992). «The Changing Area Studies in the U.S. Ecology of Southeast Asian Studies in the United States, 1950-1990», in C. Hirschman, C. Keyes, and K. Hutterer, eds., Southeast Asian Studies in the Balance: Reflections from America. Ann Arbor, Mich., Association of Asian Studies: 25-40.

Bayart, J.-F. (2016). «‘Dessine-moi un MENA!’, ou l’impossible définition des ‘aires culturelles’. Sociétés politiques comparées », http://www.fasopo.org/sites/default/ files/varia1_n38.pdf

Brisson, T. (2008). « Les intellectuels arabes et l’orientalisme parisien (1955-1980) : comment penser la transformation des savoirs en sciences humaines ? », Revue française de sociologie, 49: 269-299.

Cumings, B. (1997). «Boundary DisplacementArea Studies and International Studies during and after the Cold War», Bulletin of Concerned Asian Scholars, 29(1): 6-26.

Dirlik A. 1992. «The Asia-Pacific Idea: Reality and Representation in the Invention of a Regional Structure», Journal of World History, n°3(1): 55-79.

Dobry, M. (2007). « Ce dont sont faites les logiques de situation », in P. Favre, O. Filleule, F. Jobard (dir.), L’atelier du politiste, Paris, La Découverte : 119-148.

Dulucq, S. (2009). Écrire l’histoire de l’Afrique à l’époque coloniale (XIXe -XXe siècles). Paris, Karthala.

Engerman, D. (2009). Know your Enemy. The Rise and Fall of America’s Soviet Experts. New York, Oxford UP.

Hall, R. (1948). Area Studies: With Special Reference to Their Implications for Research in the Social Sciences. New York: Committee on World Area Research Program, Social Science Research Council.

Naumann K., Loschke T., Marung S., Middell M. (2018). In Search of Other Worlds. Essays towards a Cross-Regional History of Area Studies, Leipzig, Leipziger Universitätsverlag.

Pelletier, P. (2011). L’Extrême-Orient. L’invention d’une histoire et d’une géographie. Paris, Folio/Histoire.

Popa, I. (2016). “International Construction of Area Studies in France during the Cold War: Insights from the École Pratique des Hautes Études Sixth Section”. History of the Human Sciences, 29(4-5): 125-150.

Popa, I. (2019). « L’attrait d’un label souple. Les « aires culturelles » au prisme des programmes d’enseignement supérieur français après la Seconde Guerre mondiale ». Revue d’anthropologie des connaissances 13(1): 113-145.

Raymond, C. (2019). “Committed Knowledge: Autonomy and Politicization of Research Institutions and Practices in Wartime Lebanon (1975-1990)” in R. Jacquemond et F. Lang (ed.). Culture and Crisis in the Arab World: Art, Practice and Production in Spaces of Conflict, I.B. Tauris.

Romani, V. (2008). « Sciences sociales et lutte nationale dans les territoires occupés palestiniens. La coercition comme contrainte et comme ressource ». Revue d’anthropologie des connaissances, 3(4): 487-504.

Sibeud, E. (2002). Une science impériale pour l’Afrique ? La construction des savoirs africanistes en France, 1878-1930. Paris, Éd. de l’EHESS.

Singaravélou, P. (2011). Professer l’Empire. Les « Sciences coloniales » en France sous la IIIe République. Paris, Publications de la Sorbonne.

Wallerstein I. (1997). « The Unintended Consequences of Cold War Area Studies, » in N. Chomsky et al., The Cold War and the University: Toward an Intellectual History of the Postwar Years. The New Press.

Axe 1 / Plasticité des domaines de savoirs aréaux et des configurations d’acteurs

Discutante : Myriam Catusse (CNRS, Institut français du Proche-Orient)

Anna Colin Lebedev (Université Paris Nanterre), L’impact académique d’un conflit armé en cours. La guerre en Ukraine et la reconfiguration des études postsoviétiques

Candice Raymond (Institut français du Proche-Orient), ‘Connais-toi toi-même… et connais ton ennemi’’. Instituer un champ d’études palestiniennes et israéliennes à Beyrouth (1963-1982)

Théotime Chabre (IEP d’Aix-en-Provence, Mesopolhis), Une aire instable : la (ré)définition de la ‘‘Méditerranée orientale’’ au prisme des conflits régionaux

Axe 2 / Construction transnationale des savoirs aréaux et historicité des pratiques

Discutante : Nadège Ragaru (CNRS, CERI)

Natalia Pashkeeva (CNRS, IRIS), Institute for the Study of Contemporary Russia : enjeux et limites d’un projet transnational

Tamara Svanidzé (Inalco, CREE), Vers une internationalisation des études sur la caucasologie ? L’exemple du milieu scientifique de la Géorgie soviétique en contexte de guerre froide

CATUSSE Myriam m.catusse@ifporient.org

CHABRE Théotime  theotime.chabre@sciencespo.fr

COLIN LEBEDEV Anna  a.colin@parisnanterre.fr

PASHKEEVA Natalia natalie.pashkeeva@gmail.com

POPA Ioana ioana.popa@cnrs.fr

RAGARU Nadège  nadege.ragaru@sciencespo.fr

RAYMOND Candice  c.raymond@ifporient.org

SVANIDZE Tamara  svanidze25t@yahoo.fr