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ST 58

Faire le « bien » en temps de crises

Doing « good » in times of crisis

 

Responsables scientifiques :

Sahar Aurore Saeidnia (ULB/REPI-OMAM) aurore.saeidnia@ulb.be
Laura Ruiz de Elvira (IRD, Ceped) laura.ruiz-de-elvira@ird.fr

 

Charity et philantropy en anglais, caridad et beneficiencia en espagnol, kheyrie et nikoukâri en persan…  En tout temps et en tous lieux les sociétés ont connu des pratiques du « bien ». Encore aujourd’hui, des évènements comme l’incendie de Notre-Dame de Paris, des désastres naturels tels que le séisme de 2010 à Haïti, et des conflits à l’instar de la guerre en Syrie, suscitent les dons aussi bien de grandes fortunes, d’ONGs et d’organismes internationaux que des États. Parallèlement à ces mouvements souvent qualifiés de « solidarité internationale », d’autres acteurs contribuent – certes de manière moins spectaculaire mais quotidiennement – à la mise en œuvre d’une pluralité de formes de bien-faisance, notion qui invite à penser ensemble la diversité de ces pratiques normées et éminemment politiques. L’ubiquité de ces dernières est loin d’être anecdotique ou résiduelle. Elle signale au contraire, à rebours des lectures en termes d’exceptionnalité, de path dependency ou encore de transition politique, que la bien-faisance joue un rôle central dans le gouvernement du social dans les sociétés contemporaines.

Dans le sillage d’une réflexion collective et pluridisciplinaire entamée en 2017 et ayant abouti à l’ouvrage Les mondes de la bien-faisance (CNRS Editions, 2021), cette ST se propose d’explorer l’articulation entre les pratiques du « bien » et les conjonctures de crise. A partir de la crise sanitaire inédite provoquée par le Covid-19, et des crises politiques et sociales qui ont pu en découler, nous interrogeons comment les modes de fonctionnement routiniers des acteurs du welfare sont bousculés dans ce type de contexte. Nous faisons l’hypothèse que, plutôt que de suspendre la « politique ordinaire » au profit d’une « politique d’exception », la « crise » participe pleinement à la normalisation de pratiques du « bien » et de réseaux de transactions entre acteurs du « bien » qui dé-différencient ces deux temporalités (Balzacq, Bigo, Olsson et alii, 2011). Nous postulons également que les temps de crise favorisent les tensions autour de ce qui est considéré comme la légitime répartition des tâches et responsabilités dans la prise en charge du social. Autrement dit, si étudier les pratiques du « bien » éclaire les transformations des relations de pouvoir en temps de crises, la conjoncture de crise est aussi propice pour saisir la conflictualité inhérente aux mondes de la bien-faisance.

Dans cette perspective, et suivant une approche résolument comparative, cette ST propose les axes de réflexion suivants :

  1. Faire le « bien » et contentious politicsen temps de crises : En quoi les pratiques du « bien » sont-elles génératrices de tensions et de conflits, à l’instar de ceux qui émergent entre destinateurs de l’aide et populations exclues, ou entre gouvernants et acteurs sociaux ? Comment cette conflictualité est-elle redéfinie en temps de crises ? Les pratiques du « bien » favorisent-elles la préservation du statu quo ou, au contraire, constituent-elles un moyen pour lutter contre l’ordre préétabli ?
  2. Faire le bien et « mise en crise » : Il s’agit de s’intéresser à « la façon dont le concept de crise est constitué en objet de savoirs » (Roitman, 2019) par les acteurs du « bien », leur participation aux diagnostics de crise, ou encore les effets sur le cadrage de leurs activités. Comment les acteurs du « bien » s’approprient-ils, discutent, voire critiquent-ils cette catégorie conceptuelle et discursive au cœur des gouvernements contemporains des sociétés, des mouvements migratoires, de l’économie ou encore des corps vulnérables (New Keyword Collective, 2016) ?
  3. Faire le « bien » au-delà de la crise : Nous appréhendons ici la crise comme une situation critique révélatrice de rapports de pouvoir et d’une conflictualité caractéristique du gouvernement du social qui déborde la temporalité des conjonctures non routinières. Il s’agit ainsi de prêter attention aux mobilisations et aux tensions cristallisées autour de ces pratiques du « bien » sur le temps long, en questionnant les logiques de transformation et de continuité.

 

Charity, philanthropy or beneficence in English, caridad, filantropia and beneficiencia in Spanish, kheyrie and nikoukâri in Farsi…  In all times and places, societies have known practices of « good ». Even today, events such as the Notre-Dame de Paris fire in 2019, natural disasters like the 2010 earthquake in Haiti, and conflicts such as the war in Syria, attract donations from large fortunes, NGOs and international organisations, and also from states. Alongside these movements, often described as international solidarity, other actors contribute, albeit less spectacularly but on a daily basis, to the implementation of a plurality of forms of benevolence (bien-faisance). This notion invites us to think together the diversity of these normalised and eminently political practices of doing good. Their ubiquity is far from being anecdotal or residual. Indeed, contrary to readings in terms of exceptionality, path dependency or political transition, benevolence plays a central role in the government of the social in contemporary societies, from the Americas to Asian countries, via Europe, Africa and the Middle East.

In the wake of a collective and multidisciplinary reflection begun in 2017 that has resulted in the edited volume Les Mondes de la Bien-faisance (CNRS Editions, 2021), this ST proposes to explore the articulation between the practices of « good » and the conjunctures of crisis. Building on the unprecedented health crisis provoked by Covid-19, and the political and social crises that have followed, we question how welfare actors’ routines are disrupted in this type of context. We hypothesise that rather than suspending ‘ordinary politics’ in favour of ‘exceptional politics’, the ‘crisis’ normalises doing good practices and networks of transactions between actors of ‘the good’, hence de-differentiating these two temporalities (Balzacq, Bigo, Olsson et alii, 2011). We also claim that times of crisis favour tensions around what is considered the legitimate division of labour and responsibilities in social care. In other words, while studying the practices of ‘good’ sheds light on the transformations of power relations in times of crisis, the crisis also allows to grasp the inherent conflictuality of the worlds of benevolence.

In this perspective, and following a comparative approach, this ST follows three axes:

  1. Doing ‘good’ and contentious politics in times of crisis: How do practices of ‘good’ generate tensions and conflicts, such as those between aid recipients and excluded populations, or between governments and social actors? How is this conflictuality redefined in times of crisis? Do the practices of ‘good’ favour the perpetuation of the status quo? Or do they contest the pre-established order and recast the division of tasks between the so-called public and private actors?
  2. Doing good and ‘putting in crisis’: This involves looking at how the concept of crisis is constituted as an ‘object of knowledge’ (Roitman, 2019) by ‘doing good’ actors, while participating in crisis diagnoses. How do actors of the ‘good’ appropriate, discuss, and contest this conceptual and discursive category at the heart of contemporary governments of societies, borders, migratory movements, the economy, and vulnerable bodies (New Keyword Collective, 2016)?
  3. Doing ‘good’ beyond the crisis: We understand the crisis here as a critical situation that reveals both power relations and the contention that characterizes the governance of the social and goes beyond non-routine conjunctures temporalities. We call for paying attention to the mobilizations and tensions crystallized around these practices of ‘good’ over the long term by questioning their logics of transformation and continuity.

 

Références / References

AGIER M., L’étranger qui vient. Repenser l’hospitalité, Paris, Le Seuil, 2018.

AÏT-AOUDIA M., « La genèse d’une mobilisation partisane : continuités et politisation du militantisme caritatif et religieux au sein du FIS », Politix, 2013, 102 : 129 à 146.

ANGELI AGUITON S. & al., « Politiques de la « mise en crise » », Critique internationale, 85/4, 9–21, 2019.

ATLANI-DUAULT L., DOZON J.-P., « Colonisation, développement, aide humanitaire. Pour une anthropologie de l’aide internationale », Ethnologie française, 2011, 41 : 393-403.

BALZACQ T. & al., « Security Practices » in R. A. Denemark (ed.), International Studies Encyclopedia, 2010, Oxford, Wiley-Blackwell: 6407-6424.

CAMMETT M. & MAC LAREN L. (eds.), The politics of non-state social welfare, Ithaca & London, Cornell University Press, 2014.

CLARK J., Islam, charity, and activism: middle-class networks and social welfare in Egypt, Jordan, and Yemen, Bloomington, Indiana University Press, 2004.

DAUVIN P. & SIMEANT J., Le travail humanitaire. Les acteurs des ONG du siège au terrain, Paris, Presses de Sciences Po, 2002

DOBRY M., Sociologie des crises politiques. Paris : Presses de la FNSP, 1986.

DUVOUX N., Les oubliés du rêve américain. Philanthropie, État et pauvreté urbaine, Paris, PUF, 2015.

FASSIN D., La raison humanitaire. Une histoire morale du temps présent, Paris, Seuil, 2010.

FORSTER P. & CHARNOZ O., « La production de connaissances en temps de crise sanitaire. Que nous apprend la réponse internationale à la grippe aviaire en Indonésie ? », Revue d’anthropologie des connaissances, 2013, 7/1 : 112–144

NEW KEYWORDS COLLECTIVE, Europe/Crisis: New Keywords of « the Crisis«  in and of « Europe« , 2016.

PAUGAM S. (dir.) Repenser la solidarité, Paris, PUF, 2011.

ROITMAN J., « Anti-Crisis : penser avec et contre les crises ? », Critique internationale, 2019, 85/4 : 107–121.

RUIZ DE ELVIRA L., Vers la fin du contrat social en Syrie. Associations de bienfaisance et redéploiement de l’État (2000-2011), Paris, Karthala, 2019.

RUIZ DE ELVIRA L. & SAEIDNIA S. A. (dir.), Les mondes de la bien-faisance. Paris, CNRS Editions, 2021.

Axe 1 / La bien-faisance sous tensions. Conflictualité et polarisation des pratiques du « bien » en temps de crises

Présidente de séance Sahar A. Saeidnia
Discutante : A confirmer

Stéphanie Guyon (UPJV) et Edenz Maurice (IHEMI), Le préfet, le maire et l’anthropologue. Transformations des dispositifs d’assistance et conjonctures de crise en contexte post-colonial (Guyane 1946-2018)

Kinda Chaib (ERC DREAM), Endiguer les crises ? Le Hezbollah et la gestion des crises libanaises (2019-2021)

Camille Abescat (Centre de recherches internationales, Sciences Po), Les activités caritatives des élus jordaniens : une stratégie de compensation face au rétrécissement du champ de la redistribution clientéliste ?

Joël Duclair Tchieno Ngouna (URPOSSOC, Université de Dschang-Cameroun), Le « bien » conflictogène au Cameroun. L’exemple Survie Cameroon Survival Initiative face à la crise du Covid-19

Simeng Wang (CNRS – CERMES3) et Francesco Madrisotti (CNRS – CERMES3), Tensions locales et solidarités transnationales au temps de la Covid-19. Une étude des pratiques des professionnels de santé d’origine chinoise en France 

Axe 2 / La bien-faisance reconfigurée. Recomposition et stabilisation des pratiques du « bien » par les crises

Présidente de séance Laura Ruiz de Elvira
Discutant : Nicolas Duvoux

Mauricio Aranda (CRESPPA-LabTop), Pallier une crise dans la crise. Chômage de masse, « indésirables du métro » et légitimation par l’État de l’hébergement d’urgence (1980-1990)

Lucas Puygrenier (Centre de Recherches Internationales, Sciences Po), Au secours des « indésirables » : Les agents de l’État spécialistes du « bien » des exilés dans les camps de Malte.

Krystel Wanneau (Université libre de Bruxelles / Université Laval), Quand l’expertise environnementale veut faire le bien chez les humanitaires : une étude des pratiques de l’unité environnementale conjointe OCHA/PNUE

Jan Wörlein (Chaire géopolitique du risque, ENS), Prédateur ou bienfaiteur ? Lutter contre les violences sexuelles et sexistes sans l’humanitaire et la crise OXFAM

ABESCAT Camille camille.abescat@sciencespo.fr

ARANDA Mauricio mau.aranda@gmail.com

CHAIB Kinda kindachaib@gmail.com

DUVOUX Nicolas nicolas.duvoux@univ-paris8.fr

GUYON Stéphanie stephanie.guyon@u-picardie.fr

MADRISOTTI Francesco francescomadrisotti5@gmail.com

MAURICE Edenz edenz.maurice@sciencespo.fr

PUYGRENIER Lucas lucas.puygrenier@sciencespo.fr

RUIZ DE ELVIRA Laura laura.ruiz-de-elvira@ird.fr

SAEIDNIA Sahar A aurore.saeidnia@ulb.be

TCHIENO NGOUANA Joël Duclair joelngouana@gmail.com

WANG Simeng simengwang.france@gmail.com

WANNEAU Krystel krystel.wanneau@ulb.be

WOERLEIN Jan jan.woerlein@sciencespo.fr