Section Thématique 10

La notion de martyr en science politique : des croyances aux mobilisations
The notion of martyr in political science: from beliefs to mobilization processes

Responsables

Magali Boumaza (Université de Galatasaray, Istanbul / Université de Strasbourg PRISME-Gspe UMR CNRS 7012) boumazamagali@yahoo.fr
Aurélie Campana (Université de Laval, Québec) aurelie.campana@pol.ulaval.ca

Présentation scientifique Dates des sessions Programme Résumés Participants

 

Présentation scientifique

Les attentats-suicide suscitent de plus en plus l’intérêt des chercheurs, particulièrement anglo-saxons. De nombreuses études ont été publiées sur les causes structurelles et les facteurs psychologiques qui peuvent pousser des individus, hommes ou femmes, à commettre ce type de violence. Or, ces études restent le plus souvent désincarnées. Beaucoup manquent de profondeur historique et, paradoxalement, peu mobilisent les écrits sur la violence. Le regard est en effet principalement porté sur « l’événement terroriste » et sur la trajectoire reconstituée plus ou moins fidèlement du kamikaze. Il convient donc de déplacer le curseur temporel et l’angle d’analyse afin de dépasser ces limites. Le qualificatif d’actes terroristes (notion piégée) ne permet pas de rendre compte des logiques de mobilisation que la notion de martyr offre. L’usage de cette notion polysémique – largement investie par les entrepreneurs de causes usant de violence pour les faire valoir – invite à réfléchir sur les représentations qui sont au principe de l’érection de la figure du martyr mais également sur les pratiques qui rendent effectives le martyr : ces deux temps de la réflexion apparaissent complémentaires.
A la croisée d’une sociologie des croyances et d’une sociologie des mobilisations, cette section thématique entend donc éclairer les questions du rôle des mythes dans l’élaboration d’une croyance de la violence en politique (tournée vers autrui et vers soi), du sacrifice pour la cause et réévaluer la question de l’émotion en politique, les paradigmes de l’action collective et de l’engagement où le corps en souffrance devient une ressource politique.

I. Repérage des usages : des mythes et des martyrs
L’attentat-suicide est devenu l’une des stratégies privilégiées par certaines organisations islamistes. Pourtant, « la martyrologie » ne peut se réduire à cette dimension. Les configurations dans lesquelles la figure du martyr émerge sont multiples, et surtout évolutives. Etymologiquement, le martyr (témoin, en grec) est celui qui consent à aller jusqu’à se laisser tuer pour témoigner de sa foi, plutôt que d’abjurer. Dans la narration judéo-chrétienne, les martyrs jalonnent l’histoire. Le martyr-victime chrétien est concurrencé par le martyr-combattant musulman (shahid, témoin en arabe) et  fedayin (« ceux qui se sacrifient »). Mais la religion est loin d’avoir le monopole du martyr. Les idéologies nationalistes qui fleurissent à compter du XIXe siècle fabriquent des héros, érigés en martyrs. La notion se dilue et s’étend à de nombreux contextes de lutte. Les opposants aux régimes dictatoriaux deviennent des martyrs de la cause démocratique. Ces cas illustrent la grande plasticité de cette notion et les investissements multiples dont elle est l’objet. Cette session se penche sur la circulation des références religieuses, savantes et militantes et la mise en mythe et en récit d’une « martyrologie ». Elle interroge donc la construction idéologique, les logiques identitaires et les symboliques attachées à la figure du martyr dans leur contexte d’apparition.

II. Les martyrs en action : sacrifice de soi et entreprise organisationnelle
La littérature sur les mobilisations oscille entre les paradigmes de l’émotion et ceux de la rationalité. Comment situer la réflexion sur les martyrs au regard de ces acquis, alors même que le martyr est considéré dans le contexte post-11 septembre comme l’incarnation « du Mal » et d’une forme de combat illégitime ?  C’est dans une perspective attentive à la dimension individuelle, collective et processuelle que l’on souhaite questionner les martyrs.

Nous nous attarderons sur les effets de socialisation et les conversions de ressources cognitives en répertoire d’action. Le martyr apparaît comme celui qui se sacrifie pour la cause comme s’il faisait don de son corps par croyances, par réaction (comme réponse à une torture vécue dans son corps ou par procuration), par sens de devoir ou encore par contrainte. Si le sacrifice est individuel, il implique parallèlement une négation de soi et un geste altruiste. Mais le corps devient aussi une ressource, une forme de pouvoir symbolique ou de capital politique pour l’organisation qui revendique l’acte. Ainsi, on se doit d’analyser le travail de conditionnement effectué par l’organisation, et porter l’attention sur les systèmes discursifs mobilisés pour justifier le don de soi et la violence faite aux autres, et le rôle donné à la pureté de la cause : le martyr est plus souvent qu’autrement présenté comme un acte de purification, qui anoblit l’individu et moralise une action qui intègre une mythologie collective constamment réajustée. Au-delà de l’action, l’entretien d’une mémoire des martyrs ajoute à la cohésion de groupes stigmatisés, renforce et redirige les logiques identitaires à l’œuvre et permet de mobiliser le groupe.

Références bibliographiques

Bloom, Mia, Dying to Kill. The Allure of Suicide Terrorism, New York, Columbia University Press, 2005.
Gambetta, David (ed.), Making Sense of Suicide Missions, Oxford, Oxford University Press.
Hafez, Mohamed, Manufacturing Human Bombs: The Making of Palestinian Suicide Bombers, Washington, United States Institute of Peace, 2005.
Pape, Robert, Dying to Win. The Strategic Logic of Suicide Terrorism, New York, Random House, 2005
Pedahzur, Amir (ed.), Root Causes of Suicide Terrorism: the Globalization of Martyrdom, New York, Routledge, 2006.
Schweitzer, Yoram, “Suicide Terrorism: Development and Characteristics”, Lecture at the International Policy Institute for Counter-Terrorism, Herzeliya, Israel, February, 2000,  http://www.ict.org.il/Articles/tabid/66/Articlsid/42/Default.aspx

Since 9/11, Anglo-Saxon scholars have been showing a growing interest for the suicide-bombing phenomenon. Most of theses studies, which focus on structural causes or psychological factors, fail to go beyond the “terrorist moment” or the individual trajectory of the suicide-bomber. To better understand the logics behind the multiple uses of the notion of martyr, we propose to shift the analysis from the terrorist personality or his/her immediate environment to 1) the social representations that surround the notion of martyr and 2) the social practices that make the act of becoming a martyr for a cause possible.
This panel relies mainly on the sociology of belief and the sociology of social movements. It examines the role of martyrdom in the development of a belief about violence in politics. This brings us to question further the weight of emotions in politics. The use of body as a symbol upon which messages could be inscribed lead us to revisit the classic paradigms in social movements’ theories to include this much underestimated dimension.
First Session: How the notion of martyr is used?
We contend that the notion of martyr could be used in very different configurations. These configurations are not fixed ones, but evolve over time. This session examines how an individual martyrdom is transformed into a myth to support the construction of a cohesive sense of belonging. It then questions the ideological construction, the identity logics and the symbols attached to the martyr’s figure, as well as the influence of the social, political and cultural context in the ways self-sacrifice resonate within a given community.
Second Session: Self-sacrifice and collective action
To better understand how a martyred body may become a mobilization resource, we argue the necessity to articulate three levels of analysis: individual level, group level, contextual level. We particularly propose to dwell on the effects produced by socialisation on the individuals, as well as to examine how cognitive resources are converted into an effective repertoire of actions. In this perspective, the memory of martyrdom may become a mobilization resource in itself for it adds to the group cohesion, strengthens the identity logics and offers an additional tool in mobilizing the group.


Sessions

Les travaux de la Section Thématique se dérouleront sur les sessions suivantes :
Session 1 : 31 août 2011 13h45-16h30
Session 2 : 1er septembre 2011 8h45-11h30

Voir planning général...

Lieu : MISHA (salle de la Table ronde)


Programme

Introduction par Magali BOUMAZA et Aurélie CAMPANA

Session 1 : REPERAGE DES USAGES : DES MYTHES ET DES MARTYRS

Présidente : Magali Boumaza (Université de Galatasaray, Istanbul / Université de Strasbourg PRISME-Gspe UMR CNRS 7012)
Discutante : Laetitia Bucaille (Bordeaux 2, CERI)

Session 2 : LES MARTYRS EN ACTION : SACRIFICE DE SOI ET ENTREPRISE ORGANISATIONNELLE

Présidente : Aurélie Caapana (Université de Laval, Québec)
Discutant : Olivier Grojean (Université Paul Cézanne - Aix Marseille 3 / CNRS UMR 6201, CERIC)


Résumés des contributions

Session 1

Basak Gürsoy (Université de Paris I – UMR 8057 – CRPS)

La mémoire kémaliste et le processus d'intégration de la Turquie à l’Union Européenne : mythes et martyrs mobilisés dans les résistances à l’Europe

Cette communication s’attache à étudier le recours à un « mythe kémaliste » dans le contexte d’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Le processus d'intégration européenne est retraduit, par les différents groupes kémalistes, dans un récit emprunté aux premières années de la République (années 1920). Cette volonté de « retour aux sources » est concrétisée par la mobilisation des notions constitutives de la mémoire kémaliste : les martyrs de la guerre d’indépendance, la figure des « traîtres à la patrie » et surtout par le « mythe du père fondateur ». Les références à cet « âge d’or » sont appliquées au champ politique interne actuel, et sont des éléments centraux du débat partisan sur l’intégration européenne. Dans un premier temps nous étudierons les mécanismes de la construction de ces mythes de l’âge d’or kémaliste et, ensuite, nous nous attarderons sur la mobilisation de ceux-ci dans le discours et les positionnements politiques par les différentes formations kémalistes autour de la question européenne. L’objet de notre communication consiste à analyser comment, entre exégèse et réinterprétation, les acteurs kémalistes recourent aux mythes, pour justifier leur vision de l'Europe, dans le jeu politique interne, et quels rôles jouent les mythes dans la création des identités politiques à travers de la question de l'Europe.

Kemalist memory and integration process of Turkey to the European Union: myths and martyrs mobilized in resistance to the EU

This paper attempts to study the recourse to the “kemalist myth” in the context of Turkey's accession to the European Union. The integration process is reformulated in a narrative borrowed from the first years of the Republic (1920s) by different kemalist groups. This wish of “returning to the sources” is concretised through mobilization of constitutive notions of the kemalist memory: the martyrs of the War of Independence, figures of traitors, and mostly the myth of the “founding father”. References to this “golden age” are applied to the current domestic political domain and they constitute the key supporting elements for the European integration. In this paper firstly, we will study the constructing mechanisms of these myths of the kemalist golden age and then, we will focus on the way these are mobilized in the political discourse and positioning of various kemalist formations concerning the European issue. Our paper aims to analyse how kemalist actors resort to these myths in domestic politics in order to justify their vision of Europe, and roles played by these myths in the creation of political identities through the European issue.

Sümbül Kaya (Université Panthéon Sorbonne Paris 1, CESSP)

Les constructions plurielles de la figure du « martyr » : le cas des soldats « martyrs » des forces armées turques et  le « navire des martyrs » Mavi Marmara 

L’objectif de cette communication est d’analyser la construction sociale et politique  de la figure  du « martyr » à partir  principalement du cas des conscrits de l’armée turque. Dans un premier temps, il  s’agira de voir comment le soldat mort dans le cadre des opérations dans le sud-est est reconnu comme un « martyr » dans la sphère religieuse, sociale et étatique. Nous montrerons que l’armée sur le plan discursif  impose des valeurs éthiques aux appelés qui érigent la mort et le sacrifice de soi comme une condition de la citoyenneté et comme une preuve de la fidélité du citoyen  à l’Etat, à la nation et à la patrie. Peut-on parler d’une obligation de mourir pour l’Etat ? Par ailleurs, des pratiques commémoratives, funéraires, historiographiques, poétiques et de chants participent à l’actuelle mythification de la figure des « martyrs ». Dans un deuxième temps, nous voulons opérer une comparaison en analysant la construction de la figure du martyr lors du décès de certains des membres de la flottille Mavi Marmara qui se rendaient à Gaza. Nous souhaitons montrer la circulation des références religieuses, militantes et étatiques dans la construction d’une martyrologie turque. 

The plural constructions of the figure of "martyr": the case of "martyr" soldiers of the Turkish armed forces and the Mavi Marmara "Martyrs' Ship"

The aim of this paper is to analyze the social and political construction of the figure of "martyr", mainly from the case of conscripts in Turkey. To begin with, this paper will show how soldiers who died in operations in the Southeast are recognized as "martyrs" in the religious, social and state spheres. We will show that on the discursive level, the army imposes ethical values to conscripts who erect death  and self-sacrifice as a condition for citizenship and as a proof of the citizen's loyalty to the state, nation and country. Can we speak of a duty to die for the state? In addition, commemorative, funeral, historiographic, poetry and song practices are involved in the current mythologizing of the figure of "martyrs”. Subsequently, we would like to make a comparison by analyzing the construction of the figure of "martyr" following the death of some members of the Mavi Marmara flotilla on their way to Gaza.  We would like to show the circulation of religious, activist and state references in the construction of a Turkish martyrdom.

Agnès Devictor (Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse, Laboratoire Culture et Communication – Centre Norbert Elias)

Le martyr comme figure cinématographique

La guerre Iran-Irak (1980-1988) est souvent présentée comme la dernière guerre de tranchées du XXe siècle, parente à bien des égards de la Grande Guerre (immobilité du front, usage des gaz, vagues d’assaut humaines…). Mais est elle aussi la guerre qui a vu émerger à la fin du siècle une nouvelle figure de combattants fortement idéologisés et prêts à l’ultime sacrifice pour atteindre un état sacralisé par la jeune République islamique d’Iran, celui de martyr. Peut-être plus encore que par les références coraniques au martyre, c’est par le renvoi à un événement historico-mythologique, la bataille de Kerbalâ, lieu du martyre de l’Imam Hoseyn (petit-fils du Prophète) et de ses compagnons, en 680, que la guerre Iran-Irak a été mise en récit, expliquée voire justifiée, et que la mort a été glorifiée.
Après avoir souligné comment les discours politiques et les sermons ont opéré une mise en correspondance de cette guerre avec la bataille de Kerbalâ, nous analyserons la façon dont cette transposition a eu lieu à l’écran, pour mettre notamment en évidence comment la figure du martyr a entraîné un bouleversement général des codes de la narration et de la représentation de la mort en temps de guerre au cinéma. Enfin, nous questionnerons la réception de ces films qui mettent en scène la mort de leurs propres forces combattantes, pour interroger le caractère mobilisateur des représentations du martyre. Environ 5 minutes d’extraits de films seront projetés.

The « Martyr » as a cinematographic construction

The Iran-Iraq war (1980-1988) might well be the last trench warfare of the XXth century. This war is often compared to the First World War (a war of position and non-moving front, using poison gas and launching human waves troops...). But the Iran-Iraq war is also a war during which appears a new kind of strongly motivated warriors, ready to the greatest sacrifice, the martyrdom, considered sacred by the young Islamic Republic of Iran. Martyrdom is here understood through the Battle of Kerbalâ, perhaps even more so than though references made by to the Quran. This historical-mythological event - that happened in 680 as a result of an ambush made by the Umayyad power for Hoseyn, the grandson of the Prophet, his family and his companions – was the frame through which the Iran-Iraq war has been told, presented and even justified, and the death glorified.
Looking thoroughly at the political speeches and religious preaches of this period, we will see how the Battle of Karbalâ has been instrumentalized to narrate the Iran-Iraq war. We will then study how this comparison was translated onto the movie screens, and how the « mise en scène » that is staging of martyrs deeply changed the narrative codes of representation of death in times of war. How did the spectators and the audience react to these movies showing the death of one's own troops? Was this new character of the « martyr » efficiently able to mobilize the country? The end of our presentation will answer these questions. A five-minute footage of movies will be shown.

Alexandra Goujon (Université de Bourgogne)

Les villages martyrs de la Seconde Guerre Mondiale : analyse comparée des récits politiques de la victimisation nationale

Les villages martyrs de la Seconde Guerre mondiale sont les villages dans lesquels la population a été massacrée par l'occupant nazi en représailles ou pas à des actes de résistance. En France, plusieurs villages sont concernés dont celui d'Oradour-sur-Glane qui devient le village emblématique de la nation française martyrisée. En août 2008, Nicolas Sarkozy décide de se rendre à la commémoration annuelle des victimes du village de Maillé (Indre-et-Loire) où le 25 août 1944 les Nazis ont tué 124 des quelque 500 habitants avant de bombarder le village. Le président souhaite ainsi "réparer la faute morale" et "l'injustice" de l'oubli des victimes de ce village. En URSS, les villages martyrs se comptent par centaines et notamment en Biélorussie où on dénombre environ 600 villages auxquels un complexe mémoriel inauguré en 1969 rend hommage.
Notre papier examine, dans un premier temps, les villages martyrs comme ressource mémorielle en étudiant les contours de la victimisation de la nation pour montrer, d'une part, que la politique mémorielle de l'unité nationale s'est victimisée et, d'autre part, que cette victimisation s'appuie sur le malheur des civils et notamment des innocents. Dans un second temps, nous analysons les villages martyrs comme ressources politiques à travers les différentes formes de transposition temporelle, idéologique et spatiale auxquelles ils renvoient. Les discours commémoratifs indiquent, en effet, un déplacement de la martyrologie collective passée dans le présent. La notion de martyr est évoquée pour stigmatiser d'autres ennemis et honorer d'autres victimes.

Martyred villages of the Second World War: a comparative analysis of national victimization in political narratives

Martyred villages of the Second World War are villages where civil population was killed by the Nazi occupation forces in reprisal for fighting resistance actions but not always. In France, several villages are considered to be martyred such as Oradour-sur-Glane that became the emblem of the martyred French nation after the war. In August 2008, Nicolas Sarkozy attended the annual commemoration of victims of the village of Maillé (Indre-et-Loire) where on the 25th of August 1944 the Nazis killed 124 people out of a population of 500 inhabitants. The French president aimed to "atone for the moral fault" and "the injustice" for forgetting the victims of this village comparing of those of Oradour-sur-Glane. In the USSR, several hundreds of villages were burned, and their populations killed, notably in Belarus where a memorial complex inaugurated in 1969 pays tribute to about 600 of such villages.
First of all, our paper deals with martyred villages as memory resources by studying the victimization of the nation they refer to. The analysis shows that the politics of memory on national unity has been victimized, and this victimization is based mostly on victims' misfortune and notably innocents' one, and not soldiers' one. Secondly, we analyze martyred villages as political resources by focusing on how political narratives refer to different types of time, space and ideological transposition in their tribute to those villages. In fact commemorating narratives reveals a shift from past events to those of present time in their reference to martyrology. The notion of martyr is mentioned for stigmatizing new enemies, and honoring new victims.

Session 2

Benjamin Ducol (Université de Laval, Québec)

Martyrologie 2.0: Réflexions sur la construction collective et l’appropriation virtuelle du martyr

Alors que traditionnellement, la mise en récit de la figure du martyr s’est largement opérée par l’intermédiaire de récits interpersonnels et de supports matériels finis, l’avènement d’Internet semble avoir profondément transformé les dynamiques parallèles de construction et de circulation des martyrologies. Avec l’irruption du cyberespace, la mise en récit du martyr oscille désormais entre une construction mémorielle toujours plus collective, exercée sous l’influence d’internautes-sympathisants, et une plasticité accrue qui facilite abondamment les détournements de sens et autres (re)appropriations idéologiques. À l’inverse des médiums traditionnels, le cyberespace offre aujourd’hui une figure du martyr en bêta perpétuelle qui ne semble plus soumise à aucune fixation définitive de son sens. Afin d’examiner ces phénomènes qui aboutissent à la reconstruction permanente de la figure du martyr, nous nous proposons d’analyser deux exemples privilégiés. Tout d’abord l’évolution du sens contextuel donné aux "martyrs de Waco" dans le cadre du forum d’extrême droite Stormfront. Par ailleurs, notre communication abordera la figure du prisonnier comme allégorie contemporaine du martyr dans le cadre de la jihadisphère francophone. Nous tenterons ainsi de démontrer comment les logiques d’écrasement du sens conduisent à redéfinir considérablement la portée symbolique du concept de martyr.

Martyrology 2.0: Reflections on collective memory shaping and the virtual appropriation of martyr

While traditionally the narrative around the figure of the martyr has been largely composed through the intermediary of interpersonal stories and traditional or ”fixed" media, the advent of the Internet has deeply alter the production and the circulation of martyrologies. With the emergence of cyberspace, martyr narratives have increasingly become an enterprise of virtual memory shaping carried out collectively by online sympathizers. At the same time, the figure of the martyr has evolved into an object of symbolic plasticity that greatly allows twisted significations and other ideological (re)appropriations. Unlike traditional media, cyberspace promotes a perpetual beta of the martyr-figure that no longer seems to be the subject of any definite and fixed meaning. In order to examine these phenomena, this paper intends to investigate two case-studies. First, the evolution of the contextual signification given to the "martyrs of Waco" from the prospective of a right-wing extremist forum: Stormfront. Second, the mobilization of the prisoner-figure as a contemporary allegory of martyrdom in the context of the French-speaking jihadisphère. Consequently, our presentation highlights the dynamics of meaning deconstruction and the significant redefinition of martyrdom at the age of the Internet.

Mathieu Petithomme (Institut universitaire européen) 

Les martyrs d´ETA : le rôle des célébrations mémorielles dans la reproduction sociale du nationalisme radical en Pays Basque espagnol

Plutôt que sur l´idéologie ou sur les stratégies politiques du nationalisme radical en Pays Basque espagnol, cette communication se focalise sur ses fondements sociaux, à travers l´étude des mobilisations symboliques visant à la célébration des martyrs d´ETA. En premier lieu, il s´agira, de comparer les contextes historiques d´émergence de quatre gudaris ou « héros-martyrs » d´ETA, ainsi que les cérémonies mémorielles annuelles organisées autour de ces martyrs de la cause nationaliste radicale : Txiki et Otaegi dont les assassinats sont célébrés lors du Gudari Eguna (« jour du soldat basque ») le 27 septembre, de même que les morts de Santiago Brouard (20 novembre) et de Josu Muguruza (21 décembre), tués par l´armée de Franco. La comparaison avec les morts d´autres membres d´ETA qui n´ont pas été érigés en martyrs par l´organisation, souligne le rôle des mythes dans la construction idéologique des martyrs. En second lieu, nous élargirons notre réflexion sur les effets de socialisation et les logiques de mobilisation autour de ces « héros-martyrs », notamment à travers la manipulation du calendrier historique ou le détournement des fêtes populaires basques, au profit de la légitimation de la violence. L´étude du culte aux gudaris permet de dépasser les organisations politiques pour se focaliser sur les mouvements sociaux qui entretiennent la reproduction de la « religion politique » du nationalisme radical.

The martyrs of ETA: The role of memorial celebrations in the social reproduction of radical nationalism in the Spanish Basque Country

More than on the ideology or on the political strategies of radical nationalism in the Spanish Basque Country, this communication focuses on its social roots, through the study of the symbolic mobilisations around the celebration of ETA´s martyrs. First, it aims to compare the historical contexts of emergence of four gudaris or “heroes-martyrs” of ETA, as well as the annual memorial celebrations that are organised around these martyrs of the cause of radical nationalism: Txiki and Otaegi, whose murders are celebrated during the Gudari Eguna (“day of the Basque soldier”) on 27 september, as well as the deaths of Santiago Brouard (20 novembre) and Josu Muguranza (21 december), killed by Franco´s army. The comparison with the deaths of other members of ETA that have not been erected as martyrs by the organisation, underlines the role of myths in the ideological construction of martyrs. Second, we will enlarge our reflection on the effects of socialisation and on the logics of mobilisation around these “heroes-martyrs”, notably through the manipulation of the historical calendar or the misappropriation of Basque popular celebrations, to the benefit of the legitimisation of violence. The study of the worship of gudaris enables to go beyond political organisations to focus on the social movements that entertain the reproduction of the “political religion” of radical nationalism.

Magali Boumaza (Université de Galatasaray/GSPE Prisme UMR CNRS 7012, Université de Strasbourg)

La commémoration des martyrs de l’extrême droite française contemporaine : entre maintien de l’entre-soi et visibilité des militants

L’extrême droite française, dont aujourd’hui le Front national et sa nébuleuse représentent les principaux acteurs, se caractérise par la mise en exergue de ses martyrs partisans mais plus largement des vaincus de l’histoire notamment depuis 1945.
Notre propos sera de montrer combien il est important pour ce parti stigmatisé de réécrire son histoire et l’Histoire, d’en saisir les enjeux notamment en ce qui concerne la cohésion du groupe de militants, constitutif d’un entre-soi. On montrera également que les moments de la commémoration ne sont pas seulement tournés vers l’entre-soi mais suscitent la confrontation avec les autres, les adversaires et invitent à étudier la commémoration comme registre d’action collective.

The martyrs’ commemoration in the contemporary French far right: between maintaining the “between-self” and activists’ visibility.

The French far right which nowadays the French Front nation and his amorphous grouping represent the main actors is characterized by the underlining of his partisan martyrs but more by the defeated of the History, especially since 1945. Our communication shows how it’s important for this stigmatized party to rewrite his own history and the History, to understand the issues concerning the activists group’s unity, constituent a “between-self”. Secondly we show that the moments of the commemoration are note only turned towards the “between-self” but spark off the confrontation with the opponents. Finally we invite to study the commemoration as the register of collective action.

Kadriye Eylem Özkaya (Université de Galatasaray, Institut de Sciences Sociales, CRPS et CERSES)

Mourir pour que les autres puissent vivre : Le cas des martyrs des organisations de la gauche radicale turque 

L’axe de ce papier est l’analyse des grèves de la faim et des jeûnes de la mort des organisations de la gauche radicale dans l’espace carcéral turc entre 1980 et 2007. Dans le cadre de cette recherche, les grèves de la faim sont considérées comme des actes altruistes (assimilables au don). Dans ce papier, nous allons nous concentrer d’abord sur les problèmes structurels de la gauche radicale turque. Selon notre thèse la gauche radicale turque a un problème chronologique concernant la création et la récréation des liens idéologiques et sociaux. Ensuite nous allons étudier les facteurs organisationnels (imposition des valeurs de sacrifice et de solidarité par l’organisation dans la vie quotidienne qui se réalise à travers la circulation des biens et des services et les sanctions). Apres avoir vu la part organisationnelle, nous allons interroger la part de subjectivité des acteurs dans la décision de donner leur vie pour que les autres puissent vivre. Dans cette partie, nous allons étudier les éléments tels que la nature des relations, la comparaison avec les autres militants en termes d’engagement, les différentes représentations du corps, la confiance et la déception, le bonheur et la sérénité ainsi que le sentiment moral (John Rawls). Enfin dans la dernière partie, les relations des militants en dehors des relations de camaraderie comme les relations avec la confession alévie aux niveaux physiques et symboliques seront traitées.

Dying so Others Can Live : The Case of The Martyrs in the Turkish Radical Left Organisations

This study investigates the hunger strikes and death fasts by the Turkish radical left during the 1980-2007 period within the Turkish prison environment. In this framework, hunger strikes are considered as an altruistic act. In this paper we will primarily concentrate on the structural problems of the Turkish radical left. According to our hypothesis, Turkish radical left has a chronic problem in its creation and re-creation of ideological and social ties. Next, we will study the organisational factors. These can be defined as the imposition of the values of sacrifice and solidarity by the organization through the circulation of goods, services, and sanctions. After investigating the organizational part, we will question the issue of subjectivity on the part of the participators as they make the decision of giving their lives so that others can live. In this part, we will study elements such as the nature of the inter-relationships, the interaction with the other militants in terms of engagement, the different perceptions of the human body, the ensuing trust and the disappointment, the happiness and the serenity as well as the moral sentiments (John Rawls). In the final analysis, the relationships of the militants with the Alevi confession on physical and symbolic levels will be examined.


Participants

BOUMAZA Magali boumazamagali@yahoo.fr
BUCAILLE Laetitia laetibuc@free.fr
CAMPANA Aurélie aurelie.campana@pol.ulaval.ca
DEVICTOR Agnès agnes.devictor@univ-avignon.fr
DUCOL Benjamin benjamin.ducol.1@ulaval.ca
GOUJON Alexandra goujona@club-internet.fr
GROJEAN Olivier olivier.grojean@univ-cezanne.fr
GÜRSOY Basak basakgursoy@gmail.com
KAYA Sümbül kayasumbul@hotmail.com
ÖZKAYA Kadriye Eylem eylem.ozkaya@laposte.net
PETITHOMME Mathieu Mathieu.Petithomme@eui.eu