Section Thématique 48

Que font les terrains autoritaires aux théories de l’action collective ?
Bringing authoritarian contexts back into collective action theories  

Responsables

Marie-Laure Geoffray ( Frei Universität, Berlin) marielaureg@gmail.com
Tatyana Shukan (IEP de Paris) tania.shukan@gmail.com

Présentation scientifique Dates des sessions Programme Résumés Participants

 

Présentation scientifique

Cette section thématique a pour objectif d’interroger les théories de l’action collective à partir d’enquêtes faites en contexte autoritaire. Les contextes autoritaires sont en effet le parent pauvre des théories de l’action collective, longtemps essentiellement travaillées en contexte démocratique avec deux perspectives assez normatives (Bennani-Chraibi, Fillieule, 2003). La première associait souvent autoritarisme et révolution, autrement dit répression et actions violentes de contestation : guérillas, émeutes, etc. (McAdam et al 2001). La seconde mettait l’action collective au centre des régimes démocratiques, puisqu’elle en constituait le prolongement, « un mode alternatif d’expression du pluralisme politique » ou un « moyen de réaliser le pluralisme démocratique » (Guidry et al 2000).

Si quelques travaux se sont attachés à faire voyager les théories, il s’agit souvent de démarches de validation (Wiktorowicz 2004), d’élaborations théoriques sans mise à l’épreuve pratique (Tilly 2005) ou bien d’approches en termes de « société civile » ou de « dissidence » contre un régime ou un gouvernement. Les logiques oppositionnelles sont donc souvent privilégiées par rapport à d’autres modes de contestation, parfois moins visibles.

A l’inverse, d’autres travaux envisagent les activités de protestation en contexte autoritaire sous forme de résistances, de « récits cachés » et d’ « empiètement silencieux » (Scott 1985, Bayat 1997). Si nous nous inscrivons dans la lignée des travaux (Bennani-Chraibi et Fillieule 2003) qui questionnent la dichotomie instaurée entre résistance et protestation, il nous semble qu’il faut porter une attention particulière aux points de passage entre les deux. En effet, certaines études paraissent surdéterminer la dimension explicitement politique des résistances, en postulant un peu rapidement leur basculement vers la protestation. Des travaux récents (Lüdtke 1994, 2000 ; Kott 2002) montrent, à ce sujet, que les tactiques de résistance contribuent souvent à la reproduction des régimes autoritaires plutôt qu’à leur subversion. D’autres questionnent la duplicité supposée des résistants, entre une face cachée intime et un visage extérieur conforme. Yurchak (2006) montre notamment comment le développement de pratiques créatives, de sous-cultures et même de l’ironie n’est pas toujours assimilable à la résistance, et encore moins à une logique oppositionnelle.

A partir de cette analyse, nous souscrivons aux critiques formulées par Vairel et Pommerolle (2008), pour qui les perspectives de travail sur l’action collective dans les régimes autoritaires ont tendance à « méconna[ître] ce qui sépare – au plan du coût de l’engagement, de la dimension collective, des motivations et de l’impact politique – la protestation d’autres activités sociales. » Il est dommage pour l’analyse de diluer le sens de ces activités spécifiques de contestation en les subsumant « sous la forme de résistances silencieuses et de contournements », notamment quand ces « résistances » sont routinisées dans la vie quotidienne et deviennent un mode de survie naturalisé dans l’ordre social. Nous proposons donc de laisser de côté les formes de défiance de l’ordre social et politique, afin de nous intéresser à des modes d’action collective, c'est-à-dire organisés en amont et visibles dans l’espace public, qui défient ouvertement l’ordre politique en vigueur et entraînent souvent une répression des gouvernements.

L’ambition de cette section thématique est double.
Sur le plan conceptuel, nous souhaitons questionner les catégories utilisées pour comprendre les modes de contestation en contexte autoritaire. Peut-on employer les termes de protestation et contestation de façon interchangeable ? Parler en termes d’action collective plutôt que de mouvements sociaux permet-il de donner plus de place à l’étude de mouvances hétérogènes et à la consistance incertaine, mais actives dans l’espace public dans le but de contribuer à un changement social ? Est-il plus pertinent de créer de nouvelles catégories ou bien de tenter de valider, une fois ajustées, les catégories classiques ?
Sur le plan analytique, un problème se pose : comment rendre compte de modes d’action pensés collectivement, d’investissements de la rue qui défient l’ordre public et de constitution de réseaux critiques de l’ordre social et politique en vigueur alors que ceux-ci ne prennent pas la forme des protestations classiques en démocratie ? Comment passer de la description des actions à une analyse permettant la mise en forme d’une généralisation et peut être la formulation de nouveaux concepts mieux à même d’appréhender des situations spécifiques ?

Deux axes seront privilégiés.
- Questionner les frontières du politique en matière d’action collective.
L’action collective en contexte autoritaire ne prend pas toujours – et dans certains contextes rarement – la forme des protestations devenues classiques en démocratie (grève, manifestation, etc.), même si on note souvent des pratiques d’investissement de la rue. Dès lors, à partir de quel moment peut-on affirmer qu’il existe bien une action collective dans un contexte autoritaire ? Cela varie-t-il selon les contextes autoritaires ? Par ailleurs, les acteurs contestataires sur les terrains autoritaires refusent souvent de se référer à leurs activités comme « politiques » et de se présenter comme « militants ». Dans quelles conditions et dans quelle mesure le chercheur doit-il respecter les catégories indigènes ou bien tenter d’interpréter ces pratiques de présentation de soi comme des jeux stratégiques ?
- Etudier comment joue le contexte.
Si nous souscrivons aux démarches des chercheurs qui refusent la dichotomie ontologique souvent établie entre autoritarismes et démocraties, il existe pourtant bien une spécificité des contextes autoritaires. Peut-on essayer d’en délimiter les contours : coûts spécifiques de l’engagement du fait des modes de répression et de coercition liés à l’absence d’un Etat de droit et dimension émotive de la peur ? Comment cela joue sur l’action collective et sur quelles dimensions de cette action (stratégies des acteurs, formes d’action, dimension individuelle de l’engagement) ? A l’inverse, étudier l’action collective dans ces contextes-là nous permet-il de mieux saisir les contours de la domination dans les régimes autoritaires ?

The objective of this workshop is to analyze to what extent authoritarian contexts question theories of collective action, since most of them were elaborated in democratic contexts. Collective action is generally thought as part of democratic life, while resistance or revolutions are linked to authoritarian contexts (Bennani-Chraibi, Fillieule, 2003). Our main argument is that this dichotomy ought to be questioned.
First, the interest for dissident movements tends to blind other – often less visible – protest activities. Secondly, deviance activities are sometimes overinterpreted as resistance. Yurchak (2006) questions, for instance, the distinction between public and private attitudes. He shows that creative practices, subcultures and even irony cannot always be interpreted as resistance, and much less as dissidence. Others works have moreover demonstrated that resistance rarely leads to regime change. On the contrary, it can contribute to the reproduction of authoritarianism (Lüdtke 1994, 2000 ; Kott 2002). Rather than resistance or dissidence, we therefore propose to study the broad web of collective action activities, understood as organized, visible and openly challenging the existing political order. That kind of activities are often repressed by governments.
The objective of the workshop is twofold. We will question the conceptual categories used to understand collective action in authoritarian contexts. We will deal with an analytical problem : how to study activities that often take place in public spaces and are critical of the existing social and political order without resembling classical social movement activities (such as strikes or demonstrations) ?
The workshop will be organized around two main lines.
- The political underpinnings of collective action. How can we assess collective action activities in an authoritarian context? Does the type of authoritarianism matters? How to deal with contentious actors who do not label their activities as « protest » or themselves as « activists »? To what extent should we respect their categorization or interpret this presentation of themselves as part of a strategic game?
- The role played by context We agree with researchers who question the ontological dichotomy between democracy and authoritarianism. But authoritarian contexts are specific: there is no rule of law. How does this impact collective action (repression, negative emotions)? And how does the study of collective action in such contexts help us understand them better?

Références

BAYAT Asef, Street Politics. Poor People Movements in Iran, Columbia University Press, New York, 1997.
BENNANI CHRAIBI Mounia, FILLIEULE Olivier, Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presses de Sciences Po, 2003.
GUIDRY John A, KENNEDY Michael D, ZALD Mayer, Globalizations and social movements : culture, power, and transnational public sphere, Ann Arbor : The University of Michigan Press, 2000.
HERMET Guy, « Dictatures bourgeoises et modernisation conservatrice. Problèmes méthodologiques de l’analyse des situations autoritaires », Revue Française de Sciences Politiques, 25(6), 1975, pp. 1029-1061.
KOTT Sandrine (dir.), « Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste », Revue d’histoire moderne et contemporaine. Vol. 49, n° 2, 2002, pp. 5-254.
LÜDTKE Alf (ed), Histoire du quotidien, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1994.
LÜDTKE Alf, Des ouvriers dans l’Allemagne du XXe siècle, le quotidien des dictatures, Paris, l’Harmattan, 2000.
McADAM Doug, TARROW Sidney, TILLY Charles, Dynamics of contention, Cambridge : Cambridge University, 2001.
POMMEROLLE Marie-Emannuelle et VAIREL Frédéric, « Subvertir et définir : que nous apprend le militantisme sur les espaces politiques en « transition » ? Texte d’appel à la journée d’étude organisée par l’Institut des Sciences Sociales du Politique (ISP/CNRS), décembre 2008.
SCOTT James, Weapons of the Weak. Everyday Forms of Peasant Resistance, Yale, Yale University Press, 1985.
TILLY Charles, « Repression, mobilization, and explanation » in DAVENPORT Christian, JOHNSTON Hank, MUELLER Coral (ed), Repression and mobilization, Minneapolis : University of Minnesota Press, 2005, pp. 211-226.
WIKTOROWICZ Quintan, Islamic activism: a social movement perspective, Bloomington, University of Indiana Press, 2004.
YURCHAK Alexey, Everything was for ever, until it was no more, Princeton University Press, Princeton, 2006.


Sessions

Les travaux de la Section Thématique se dérouleront sur les sessions suivantes :
Session 3 : 1er septembre 2011 13h30-16h15
Session 4 : 2 septembre 2011 15h15-18h

Voir planning général...

Lieu : IEP (salle 323)


Programme

Axe 1

La première table articulera les questions de l’engagement et de contexte. Elle discutera certaines spécificités des modes d’exercice du pouvoir en contexte autoritaire à partir des formes d’action collective qui s’organisent dans ces contextes. La focalisation sur les interactions entre autorités et acteurs contestataires, notamment sur les modes de réception des pratiques contestataires par les autorités, permettra d’interroger la pertinence de la dichotomie entre contextes autoritaires et démocratiques. Cette table devrait finalement permettre d’esquisser des éléments de comparaison entre contextes.

Présidente de session : Tatyana Shukan (CERI/Sciences Po)
Discutant : Soline Laplanche-Servigne (CEE/Sciences Po)

Axe 2

La seconde table questionnera, à partir d’enjeux émergents (phénomènes d’intrications entre art et politique et usages des nouvelles technologies comme Internet), les frontières du politique et les catégories de l’action collective en contexte autoritaire. Elle s’interrogera sur les modes du passage au politique des acteurs mobilisés ainsi que de leurs pratiques.

Présidente de session : Marie Laure Geoffray (Frei Universität, Berlin)
Discutante : Ioana Popa (ISP/CNRS)


Résumés des contributions

Axe 1

Montserrat Emperador (IEP Aix-en-Provence, ATER Lyon II)

À quoi tient la « subversion » dans un contexte autoritaire ? Les protestations contre le chômage au Maroc

Depuis 1990, des associations disant être composées de « diplômés chômeurs » dénoncent les difficultés d’intégration professionnelle des ressortissants du système public d’enseignement au Maroc. Investissant un répertoire d’action apparemment inter-échangeable, les nombreuses associations de « diplômés chômeurs » exigent le recrutement de leurs adhérents dans la fonction publique. Des marches, des sit-in, des grèves de la faim, des occupations de bâtiments publics, sont parmi les actions communément pratiquées. Néanmoins, la réaction suscitée auprès des autorités n’est pas unanime. Le fait que les protestations des chômeurs soient tantôt permises, tantôt réprimées, est fonction de la menace « subversive » inspirée par le groupe protestataire en question.
Il est commun de restreindre la revendication aux seuls diplômés de l’enseignement secondaire et supérieur. Cela est à interpréter comme une mesure de protection à l’égard des potentialités répressives du régime et comme une mesure facilitant la construction d’un consensus militant autour de l’expression « apolitique » des revendications. Ce mode de faire s’avère d’ailleurs efficace : avec une certaine régularité, des diplômés protestataires sont recrutés dans l’administration. La tolérance du régime à l’égard des protestations tient à une énonciation pragmatique et non conflictuelle d’un mal-être collectif.
Mais l’observation du travail militant de conception et de mise en œuvre de quelques formes d’action (des marches et des occupations) et de discours (des communiqués) met aussi en évidence un processus de négociation constante entre ceux qui ont peur « d’aller trop loin » et ceux qui aspirent à « pousser les limites ». Le statut « subversif » (ou pas) des groupes de diplômés chômeurs est revendiqué ou renié par les militants eux-mêmes. La variabilité des positionnements est tributaire des itinéraires militants-biographiques et des attentes afférentes à l’engagement.

What makes « subversion » in an authoritarian setting? Pragmatic protests around “job rights” in Morocco

Since 1990, associations pretending to be formed by “unemployed graduates” denounce a problem of unemployment affecting public education system graduates in Morocco. These associations claim for the recruitment of their members in the public administration. They express their demands through an apparently shared repertoire: marches, sit-in, hunger strikes, or occupation of public buildings. Sometimes unemployed graduates demonstrations are tolerated, while sometimes they are repressed. The one or the other result depends on how much subversive the group is perceived by public authorities.
Another shared feature between unemployed graduates groups is to restrict the “right for a job” to the category formed by graduates. This can be understood firstly as a way to avoid potential repression and, secondly, as a way to build an activist consensus about the righteousness of pragmatic and non-conflictive formulation of collective grieves.
However, the observation of the collective construction process of protest (action and discourses), allows us to make the assumption of the existence of an enduring process of bargaining between those that “are afraid of going too far” and those who aim at “pushing further the limits of tolerance”. Thus, the quality of being (or not being) “subversive” is reclaimed or denied by the groups themselves. The positioning depends on activist-biographical trajectories and on the expectations associated to the individual commitment in a collective action.

Daniela Cuadros (CESSP-CRPS)

La radicalisation des communistes chiliens

L’action collective est-elle spécifique dans les régimes autoritaires ? Cette question appelle une analyse des interactions entre les autorités (autoritaires) et leurs opposants. La littérature s’est récemment attardée sur les « bénéfices » tirés de la répression, pour repérer les organisations qui se radicalisent au lieu de disparaître. Nous proposons en ce sens une analyse de cinquante trajectoires de communistes au Chili depuis le coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973. Le Parti communiste chilien intègre officiellement l’action violente en 1980, l’objectif n’étant pas d’enclencher une guérilla mais un soulèvement national pour mettre un terme à la dictature militaire. Il se compte dès lors parmi les organisations contestataires chiliennes les plus fortes et radicales. Mais les frontières de l’action armée sont devenues floues dans la pratique et les militants communistes ont été nombreux à participer aux phases préparatoires de différentes « opérations militaires ». Aussi, la transition démocratique chilienne a-t-elle été particulièrement difficile à comprendre et la radicalisation marque une phase dans les trajectoires de ces militants. Elle représente en fait un continuum entre l’action clandestine et l’action d’opposition. Plus encore, elle est significative des mutations d’une organisation partisane sous un régime autoritaire particulièrement cruel. L’objectif de cette communication est donc d’expliciter les effets de longue durée de ce type de radicalisation politique.

Chilean communists’ radicalization

Is collective action specific to authoritarian contexts? The question calls for an analysis of interactions between (authoritarian) authorities and their opponents. Literature has recently attached some importance to the “benefits” of repression for a better understanding of radicalization processes followed by certain organizations instead of disappear. From that kind of perspective, we study fifty trajectories of communist activists under the Chilean dictatorship (1973-1990) and the way in which their experience of repression embossed them to the present. For the first time in its history, in 1980 the Chilean Communist Party adopted violent action. It became then one of the most radical and strong opponent to the Pinochet’s dictatorship. In doing so, that party didn’t look to spread a guerrilla, but to put an end to military power through national insurgency. From then on, violent action became a way of life for the most part of Chilean communists, encompassing a continuum between clandestine action and public opposition. For that reason the Chilean democratic transition was very hard for them to understand. But must of all, communists’ radicalization represents the transmutation of a political party under a particularly cruel authoritarian regime. So forth, it is necessary to analyze that type of political radicalization in the long run.

François Daucé (U. Blaise Pascal de Clermont-Ferrand/CERCEC-EHESS)

Militer en Russie post-soviétique : la résistance par l’expertise

En vingt ans, les conditions de l’engagement protestataire en Russie post-soviétique se sont transformées. Aux manifestations de rue et aux actions médiatiques du tournant des années 1990, les militants associatifs ont substitué progressivement de nouvelles formes d’action. Dans le domaine des droits de l’homme, ils ont acquis des compétences techniques (juridiques, judiciaires, comptables, financières) pour poursuivre leur travail. Dans un contexte politique défavorable aux « formes d'action organisées qui défient ouvertement l’ordre politique en vigueur », c’est sur le terrain de l’expertise que les militants des droits de l’homme entendent aujourd’hui exercer leur pouvoir de résistance. Il s’agit, au concret, de conserver des espaces de concertation avec l’administration pour influencer, au nom de considérations techniques ou juridiques les décisions des pouvoirs publics. Ainsi, le renforcement de l’autoritarisme n’a conduit ni à une disparition des associations indépendantes, ni à une radicalisation de leur engagement mais s’est plutôt manifesté par la recherche d’un dialogue expert entre elles et l’administration. Cette communication s’interrogera sur les conséquences de ce développement de l’expertise sur la dépolitisation des actions collectives en contexte autoritaire.

Activism in post-soviet Russia : resistance through expertise

In twenty years, the conditions of social and civil protest in post-soviet Russia radically changed. Street demonstrations and public claims of associative activists were replaced by new forms of actions. In the field of human rights, activists acquired technical competences (juridical, judicial, financial…) in order to improve their work. In a political context unfavourable to “organised actions which openly challenge the current political order”, human rights defenders try now to exert their resistance through their expertise. Concretely, they preserve space of cooperation with the administration in order to influence public decisions by referring to technical or juridical justifications. In this context, the reinforcement of authoritarianism in Russia did not provoke the disappearance of independent organizations nor the radicalization of their involvement in the public sphere. It allowed the development of an expert dialogue between activists and the administration. This communication will ask the consequences of this development of expertise on the depolarisation of collective actions in an authoritarian context.

Axe 2

Cécile Boëx (IREMAM/Institut Français du Proche-Orient)

Actions protestataires « a-politiques » d’artistes en contexte autoritaire : le cas des cinéastes syriens

Notre communication examine différents types d’actions protestataires initiées par des artistes en contexte autoritaire, à la lumière d’interactions entre logiques professionnelles et politiques. Elle s’appuie sur le cas de cinéastes syriens ayant développé des formes spécifiques de stratégies contestataires : l’activisme culturel dans les années 1970 et la mobilisation pétitionnaire au début des années 2000, lors de l’arrivée au pouvoir de Bachar al-Assad. Dans un premier temps, nous nous penchons sur les diverses façons dont leurs savoirs et savoir-faire sont reconvertis en ressources dans l’arène contestataire : comment les logiques propres au champ cinématographique contraignent-elles les actions jugées appropriées et légitimes ? Au nom de quoi s’emparent-ils de la parole publique et comment désignent-ils les objets de leur protestation ? Il s’agira ensuite de comprendre de quelles manières le contexte de contrôle politique exacerbé au sein duquel ces actions ont cours contribue à les façonner, et en quoi ces dernières, situées dans le cadre a priori dépolitisé de revendications sectorielles et circonscrites à la sphère culturelle, s’inscrivent effectivement dans une logique politique. Dans ce cadre nous souhaitons montrer que les ressources propres au monde de l’art s’avèrent particulièrement efficaces à composer avec un effet conjoncturel de politisation de l’action collective, en ce qu’elles permettent d’euphémiser une posture contestataire.

« A-political » contentious activities of artists in authoritarian context: the case of Syrian filmmakers

The objective of our talk is to investigate various types of contentious activities initiated by artists in an authoritarian context, scrutinizing the interactions between professional and political logics. Our analysis is based on the case of Syrian filmmakers who developed specific forms of contentious strategies: cultural activism in the 1970’s and mobilizations trough petitions at the beginning of 2000, when Bashar al-Assad gained access to power. At first, we will focus on the different ways their knowledge and know-how are translated to peculiar resources within the contentious arena: How the logics proper to the cinematographic field do constrain actions judged appropriated and legitimate ? In the name of what do they seize public speech and how do they designate the object of their protest ? We will then try to understand the ways these actions are shaped by a context of tight political control and how they can be categorized as political despite the fact that there are rooted in professional claims, seemingly depoliticized, as well as they appear circumscribed to the cultural sphere. Within this framework, we wish to highlight that the resources of the art world prove to be particularly effective to manage a contextual effect of politicization by the euphemization of a contentious stance.

Mathilde Arrigoni (CERI/Sciences Po)

Résistance, contestation, dénonciation, mobilisation : quelques différences conceptuelles mises en lumière grâce au répertoire artistique en régime autoritaire

Il s’agit d’analyser une mobilisation en régime autoritaire à répertoire a priori non politique, car artistique : le Teatro Abierto, fondé en 1981 par 21 auteurs, 21 metteurs en scène et plus de 150 acteurs à Buenos Aires, qui conteste le Proceso de Reorganización nacional. L’expérience se répète avec des formats différents jusqu’en 1986. Nous choisissons de nous intéresser à l’année 1981 pour nous concentrer sur le passage de la résistance à la contestation. Une de nos hypothèses est que Teatro Abierto s’est créé grâce à une structure d’opportunité politique favorable, mais surtout grâce à des espaces de résilience lui préexistant. Un troisième indicateur sera pris en compte : l’héritage du théâtre indépendant argentin, né en 1930. Puis nous nous concentrerons sur le répertoire, afin de montrer qu’en régime autoritaire, nous passons insensiblement de la contestation à la dénonciation. Les dramaturges et les metteurs en scène choisissent de concentrer leurs efforts sur certains signes théâtraux qui leur permettent de dénoncer les dérives du régime. Nous verrons entre autres que l’émotion est au cœur de la protestation, car les membres de Teatro Abierto mettent en place des dispositifs de sensibilisation particuliers. Dans un dernier temps, nous verrons que le mouvement de protestation en régime autoritaire se transforme en mobilisation en interaction avec la répression.

Resistance, protest, denunciation, mobilization: some theoretical differences under authoritarian regimes highlighted by an artistic repertoire

We propose to analyze a mobilization under an authoritarian regime with an artistic repertoire: Teatro Abierto, founded in 1981 by 21 playwrights, 21 directors and more than 150 actors in order to protest against the Proceso de Reorganizacion nacional. The experience went on until 1986, changing its esthetics each year. We choose to study the year 1981 in order to focus on the transformation of resistance into protest. One of our hypotheses is that Teatro Abierto was created because of a favorable political structure of opportunity, but also because of preexisting resilience spaces. A third indicator is considered: the inheritance of the Argentinian independent theatre movement, created in 1930. Then, we will focus on the repertoire, in order to show the subtle transformation of the protest into denunciation. Playwrights and directors chose to underline certain theatrical signs which were increasingly indicated to denounce the regime’s reality. We will see that emotion is a key-element in the protest, because the Teatro Abierto’s members invented special actions to raise awareness. Finally, we will see that under an authoritarian regime, a protest turns into a mobilization by interacting with the repression.

Maria Bigday et Yauheni Kryzhanouski (GSPE-Prisme, IEP de Strasbourg)

Du rock-n-roll et des sciences sociales au Belarus: interpréter de nouvelles formes de résistance dans un régime autoritaire postsoviétique

La musique rock « contestataire » (i.e. plus ou moins explicitement antiautoritaire) et l’analyse sociale, économique et politique « indépendante » (i.e. non-étatique) (ré-)émergent en Biélorussie autoritaire en tant que formes particulières de la protestation politique.
La musique rock, aussi bien que les formes indépendantes de l’analyse sociopolitique, ont été a priori exogènes/étrangers au contexte sociopolitique des Etats postsoviétiques et ont été « importés » de l’autre côté du rideau de fer. Cependant elles ont acquis des propriétés et des significations spécifiques, façonnées par le contexte biélorusse autoritaire.
Les acteurs de ces deux types d’activité sociale forment avec les partis biélorusses d’opposition et des acteurs inter- et transnationaux de la « démocratisation » une configuration spécifique de relations fondée sur la légitimation croisée, ressource externe pour les luttes symboliques dans leurs espaces respectifs. Le rock contestataire et l’analyse « indépendante » partagent au quotidien une attitude particulière envers leurs activités : en combinant les logiques professionnelles avec l’ethos héroïque de l’engagement dissident.
Dans les deux cas l’image protestataire et le mythos dissident sont finalement devenus une forme spécifique du capital symbolique, une source de légitimité utilisée par les acteurs afin d’essayer d’atteindre ou de renforcer des positions dans les domaines respectifs.

Rock’n’Roll and Social Science in Belarus: Interpreting New Forms of Resistance in an Authoritarian Post-Soviet Regime

The “protest” (i.e. more or less explicitly antiauthoritarian) rock music, and “independent” (i.e. non-state) social, economic and political analysis (re-)emerge in authoritarian Belarus as particular forms of political protest.
Rock music, as well as independent forms of socio-political analysis, were a priori exogenous to the socio-political context of post-soviet states and were “imported” from the other side of the iron curtain. Nevertheless, they subsequently acquired specific properties and significance, shaped by the Belarusian authoritarian context.
Actors of these two types of social activity are involved, together with Belarusian oppositional parties and inter- and transnational actors of “democratisation”, in a specific system of relations, based on the mutual legitimisation, an external resource used in the symbolic struggle in their “domestic” fields of activity. The actors of protest rock music and the “independent” socio-political analysis share a particular everyday attitude towards their activities, combining professional logics with a heroic ethos of dissident activism.
In both cases the protest image and the dissident mythos have become a specific form of symbolic capital, a source of legitimacy, used by the actors in order to attempt to reach or reinforce positions in their respective domains of activity.

Séverine Arsène (Lille 3)

Les réactions spontanées sur les forums de discussion en Chine. Le contexte autoritaire comme renversement de perspective sur des formes problématiques d'action collective.

Au cœur des nombreuses mobilisations en ligne ces dix dernières années en pays autoritaires, se trouve la publication massive d'acquiescements, de smileys, ou d'exclamations par exemple. Fugaces et ad hoc, ne reposant pas sur des formes d’engagement très prononcées, ni sur des argumentaires développés, ces modes de prise de parole extrêmement divers et protéiformes sont parfois difficiles à caractériser du point de vue des théories de l'action collective.
Dans les pays démocratiques, l'importance croissante de ces modes d'expression en ligne est considérée alternativement comme un renouveau de la participation démocratique ou comme une menace pour la légitimité des institutions représentatives. Réciproquement, en contexte autoritaire, l'impossibilité de défaire l'écheveau des motivations et stratégies d’expression est la condition même de l'existence de toute parole publique, ce qui n’implique pas nécessairement une marche vers la démocratisation.
Cette communication entend montrer que l'exploration de ces modes de prise de parole en ligne en contexte autoritaire, parce qu'elle empêche de chercher des formes institutionnalisées de la participation des citoyens, oblige à décortiquer les ambiguïtés des grammaires de prise de parole, les contingences de l'engagement politique, ou encore la formation de collectifs fugaces. Elle permet ainsi de dépasser les écueils normatifs que pourrait engendrer une focale trop centrée sur les contextes démocratiques.

Spontaneous reactions on discussion forums.Authoritarian contexts as a different perspective on problematic forms of collective action.

Agreement expression, smileys and exclamations have become central in the development of online mobilizations during the last ten years, especially in authoritarian countries. As they are very fugitive and do not imply solid engagement or developed argumentation these expression patterns are quite difficult to analyze in terms of collective action.
In democratic countries, the growing importance if these expression patterns is alternatively considered as the sign of a renewal of democratic participation or as a threat for the legitimacy of representation institutions. Reciprocally, in authoritarian contexts, the impossibility to disentangle motivations and expression strategies enables the people to speak out, but this does not necessarily imply any evolution towards democratization.
This communication aims at showing that the exploration of these expression patterns prevents one from focusing on institutionalized forms of political participation. It is therefore necessary to analyze such things as the ambiguous aspects of speaking patterns, the contingencies of political engagement and the formation of volatile publics. It enables one to avoid some of the normative pitfalls of focusing exclusively on democratic contexts.


Participants

ARRIGONI Mathilde mathilde.arrigoni@gmail.com
ARSENE Séverine severine.arsene@sciences-po.org
BIGDAY Maria mybigday@rambler.ru
BOËX Cécile c.boex@ifporient.org
CUADROS Daniela daniela.cuadros@ens.fr
DAUCE Françoise daucef@yahoo.fr
EMPERADOR Montserrat m_emperador@yahoo.es
GEOFFRAY Marie Laure mlgeoffray@gmail.com
KRYZHANOUSKI Yauheni yauheni.kryzhanouski@yahoo.fr
LAPLANCHE-SERVIGNE Soline solinels@hotmail.com
POPA Ioana ioana.popa@ens.fr
SHUKAN Tatyana tania.shukan@gmail.com