Section Thématique 8

Représentations et labellisations de la « guerre » : pour une sociologie interprétativiste des systèmes de classification de la conflictualité internationale
Representations and “labelisation” of war: defense for an interpretativist sociology of the classification of international conflicts  

Responsables

Thomas Lindemann (Université d'Artois / CERAPS) lindemannt@yahoo.com
Christian Olsson (Université Lille 2 / Centre d’études sur les conflits) christianolssonfr@yahoo.fr  

Présentation scientifique Dates des sessions Programme Résumés Participants

 

Présentation scientifique

Comment analyser les conflits armés internationaux dans un contexte contemporain dans lequel la notion de « guerre » ne peut plus être définie de façon universelle et apparaît, de ce fait, de plus en plus comme  un « concept essentiellement contesté »? La guerre a connu plusieurs tentatives de définition depuis le XVIIe siècle, toutes liées à un cadre intersubjectif qui a été consolidé et formalisé plus tard par le paradigme réaliste en RI au XXe siècle. L’objectivisme sous-jacent à cette dernière approche considérerait ainsi comme « guerre » tout conflit armé entre deux Etats mus par une logique de lutte de puissance. L’émergence et l’institutionnalisation progressive de cette représentation de la guerre ont dès le XVIIIe siècle été facilitées par une « culture » diplomatique et militaire concevant la guerre comme une séquence temporelle devant commencer par une « déclaration de guerre » et se terminer par la signature d’un accord d’armistice et ensuite de paix.
L’érosion progressive de ce cadre intersubjectif et la transformation des logiques conflictuelles depuis le XIXe siècle européen ont cependant profondément brouillées les frontières définitionnelles de la notion « guerre », à tel point qu’il n’existe plus aucun consensus en la matière aujourd’hui. Cela est d’autant plus le cas que, dans le monde contemporain, l’accusation de faire la « guerre » (à laquelle un Etat répondra volontiers que ce n’est qu’une « intervention », de préférence « humanitaire » ) ou la prétention à faire la « guerre » (par laquelle nombre de groupes clandestins se défendent d’être « terroristes ») ne sont pas axiologiquement neutres : elles connotent (positivement ou négativement), dénotent et mobilisent des répertoires symboliques et affektuels qui sont eux-mêmes fonction de cadres normatifs variables et changeants selon les contextes d’énonciation. Dès lors, comment la science politique peut-elle se saisir du concept de « guerre » pour en identifier les acteurs et les rationalités au travers d’un cadre théorique plus ou moins unitaire ? En effet, les aspects « identitaires », « ethniques », « civils », « culturels », « cultuels » sont autant de facteurs déclencheurs de conflits armés qui semblent être en décalage avec la définition traditionnelle et réaliste de la « guerre ».  
Cette Section thématique se proposera donc d’analyser les catégorisations des conflits armés, notamment entre Etats, au travers d’un angle d’approche interprétativiste et constructiviste. Il s’agira ainsi d’une part de faire une généalogie ou une sociohistoire critique des discours sur la guerre et les conflits armés dans les relations internationales depuis le XIXe siècle (aspect diachronique) et d’autre part d’analyser les stratégies discursives et les intérêts bureaucratiques qui sous-tendent la multiplicité des discours sur la guerre, les conflits armés et la violence dans le monde contemporain (aspect synchronique).  Il s’agira également, au travers d’analyses aussi bien empiriques que théoriques, d’explorer les possibilités d’établir un système de classification des conflits armés qui tienne compte de la diversité des normativités, aussi bien dans le temps que dans l’espace, tout en rendant compte de l’identité des acteurs et des répertoires symboliques mobilisés par les conflits contemporains ou passés. Enfin, il faudra se demander dans quelle mesure le « brouillage » contemporain de la notion de « guerre » ne découle pas de stratégies discursives déployées par les professionnels de la politique (et peut-être par les militaires) afin de substituer cette notion désormais délégitimée par des concepts moins sujets à controverse, cela alors même que les pratiques de violence n’ont peut-être pas significativement changé. Cela supposera certainement d’analyser sociologiquement l’interaction entre les identités, les croyances et les intérêts des décideurs politiques et des militaires qui « disent » et « font » la guerre.    

How can we analyze international armed conflict in a contemporary context in which the notion of “war” can no longer be universally defined and is highly contested? Since the XVIIth century, numerous attempts have been made to define war; all of which are associated with an intersubjective framework that has been consolidated and formalized by the realist paradigm in the XXth century. The objectivist perspective of this approach considers interstate conflicts to be fueled by power logics. This framework has slowly eroded. The transformation of conflictual logics since the XIXth century has profoundly confounded the conceptual frontiers of war; as such there is currently no consensus on this topic. This is partly due to the negative connotation surrounding war. The term waging “war” is often rejected by governments pretending to “intervene” on humanitarian grounds. Conversely, some clandestine groups have attempted to rid themselves of the “terrorist” label by pretending to wage “war” against an oppressor. Our proposal is to shed light on the normative, symbolic and emotional dynamics associated with the concept of war. We will examine the categorization of interstate conflicts by a constructivist and interpretativist approach. Analysis of discourses on war and putting emphasis the bureaucratic and strategic interests will allow us to put these narratives into perspective.


Sessions

Les travaux de la Section Thématique se dérouleront sur les sessions suivantes :
Session 1 : 31 août 2011 13h45-16h30
Session 2 : 1er septembre 2011 8h45-11h30

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Lieu : Institut Le Bel (salle 121 H)


Programme

Axe 1 : Perspectives transversales

Axe 2 : Eclairages et études de cas


Résumés des contributions

Axe 1

Christophe Wasinski (Université Libre de Bruxelles & Facultés Universitaires Notre-Dame de la Paix) 

Comment la guerre nous est parvenue…en tant que guerre

Le terme « guerre » désigne une série de pratiques dont la forme varie énormément dans le temps et dans l’espace. Il existe néanmoins des zones d’invariances guerrières importantes. En effet, dans l’univers étatique moderne, la guerre repose sur la conviction technique selon laquelle l’emploi de la violence sur un mode instrumental et rationnel s’avère faisable. Autrement dit, entre l’apparition des Etats en Europe et l’univers étatique contemporain, il existe une conviction stratégique qui sert de matrice à la compréhension et à la définition de la guerre. Certes, cette matrice ne permet pas de catégoriser très précisément la guerre ; elle sert avant tout de point de départ pour désigner des conflits forts différents dans leurs formes. Pourtant, la transmission de la conviction stratégique joue un rôle éminemment structurant. En effet, cette conviction technique fait que la guerre n’est pas prioritairement pensée comme un échange ritualisé visant explicitement à l’amélioration des rapports avec l’Autre. A la lueur de ces éléments, la question que nous soulevons est celle de savoir comment cette conviction stratégique s’est imposée. Plus précisément encore, nous chercherons à mettre en évidence une série de dispositifs qui ont joué un rôle central dans la pérennisation de cette conviction, jusqu’à constituer un champ particulier.

How War Reached Us … as War

The concept of « war » is used to designate practices whose form varies enormously in time and space. In spite of these variations, noteworthy elements of immutability exist in warfare. Indeed, in the modern state-centric world, war is inseparable from the technical conviction according to which the rational and instrumental use of violence is feasible. In other words, from the birth of states in Europe to the contemporary state centric era, a strategic conviction serves as a matrix to understand and define what war is. Admittedly, this matrix does not allow for a very accurate classification of wars; its main role is in fact to provide a general frame to classify conflicts that could be very different in their shapes. Nonetheless, the transmission of this strategic conviction plays a deeply structuring role. Among other things, this technical conviction is making war a phenomenon that is not primarily thought of as a ritualized exchange explicitly aiming at improving the relationship towards the Other. In this light, I want here show how this strategic conviction has been imposed. Even more straightforwardly, I try to expose how some devices have played a central function in making this conviction so durable as to turn it into a specific social field.

Christian Nadau (Université de Montréal) & Julie Saada (Université d’Artois)

Nommer la violence. Pour une approche critique normative des guerres

Le droit international public ne recourt plus au concept de guerre, préférant celui de « conflits armés » qui permet de régler différentes formes de violences par le droit. Les doctrines de la guerre juste, au contraire, ne cessent de mobiliser le concept de guerre. L'objet de cette contribution sera d'interroger ces choix terminologiques, en les rapportant d'une part à l'histoire du droit de la guerre, d'autre part aux doctrines de la guerre juste. Il s'agira de montrer comment le concept de guerre a été juridicisé donc circonscrit, puis pour quelles raisons il a été exclu du lexique juridique pour être au contraire développé dans un ensemble de doctrines morales. La thèse défendue affirmera, d'une part, que l'approche normative exclut que la guerre soit un simple déploiement des puissances, généralement pensé dans un cadre intersubjectif, mais constitue une réalité morale à partir de laquelle il est possible de rattacher d'autres dimensions, notamment symboliques; d'autre part, que les normes censées réglementer les conflits et les humaniser permettent aussi de définir une sphère de violence légitime, autorisant les combattants à tuer et leur garantissant une immunité contre toute poursuite pénale. La limite entre la sphère légale ordinaire et la sphère juridique propre à la guerre est sans cesse déplacée, au gré des stratégies politiques visant à légitimer certaines interventions armées.

Naming Violence. Towards a Critical Normative Approach to War

Public international law does not use the concept “war” any longer, preferring the expression “armed conflicts” through which different forms of violence are submitted to law. On the contrary, Just War Theories still use the concept of “war”. The aim of this presentation is to examine these terminological decisions. In order to do this, we will link them, on the one hand, to the history of the law of war, and on the other hand, to the Just War Theories. First, we will show how the concept of war became a juridical concept whose theoretical function was to delimit violence. Then we will explain why this concept, once excluded from the legal lexicon, came to be developed within a set of moral doctrines. We will first argue that the normative approach excludes war as a pure deployment of violence – generally understood within an intersubjective framework – but affirms that war is a moral reality with which it is possible to link other dimensions, including symbolic ones. Secondly, we will argue that the norms used to regulate and humanize armed conflicts also define a sphere of legitimate violence, allowing soldiers to kill and then guaranteeing them immunity against criminal prosecution. The limit between the legal sphere specific to war and the internal juridical sphere has constantly shifted because of political strategies aiming at the legitimation of armed interventions.

Cyril Magnon-Pujo (Université de Paris I)

Un simple travail discursif ? Pratiques de labellisations contemporaines autour de la violence privée commerciale

Se présentant comme de « nouveaux » acteurs « légitimes » des « situations instables », les compagnies de sécurité privée, ainsi que leurs utilisateurs, ont fait preuve d’innovations linguistiques importantes, ces vingt dernières années, en vue de caractériser leurs activités et leur secteur d’intervention, directement liés à la guerre dont tous cherchent à se distancier sur le plan discursif. Cette communication se propose donc de revenir sur les formes et les enjeux de cette requalification – autour de préceptes économiques pensés comme légitimateurs – d’une activité guerrière ancienne dont l’appellation est jugée stigmatisante : le mercenariat. Par-delà l’étude de ce travail de labellisation, cette construction sociale d’une nouvelle identité, nous analyserons ici la portée de ce travail, revenant alors sur le poids des pratiques linguistiques et classificatoires dans la possible imposition d’une norme. Inscrite en effet dans un processus de « brouillage » de la notion de guerre, cette labellisation de la violence privée commerciale s’incarne – prenant alors effet – dans des pratiques, notamment la mise en œuvre d’une régulation de cette activité, sur lesquelles nous reviendrons.

Only a Discursive Activity? Contemporary Labellization Practices pertaining to Commercial Private Violence

Presenting themselves as « new » and « legitimate » actors intervening in « hostile environments », private security companies, and their clients, have these past twenty years been highly innovative in their linguistic characterization of their activities and their sector as a whole. The latter sector is inseparable from warfare, a word that they however all tend to distance themselves from discursively. This communication therefore will analyze what is at stake in this re-branding, through economical precepts seen as legitimizing, of an old war- related activity, mercenarism, the naming of which is seen as stigmatizing. Beyond the study of this labeling activity, this social construction of an identity, we will here focus on the role of linguistic and classificatory practices in the establishment of a new norm. Part of the broader “blurring” process affecting the notion of war, this labeling of commercial private violence takes the form of specific practices, especially the ones pertaining to the regulation of this activity.

Gabriel Périès (Télécom Ecole de Management) 

Entre irrégularité et modernité : stratégies discursives de la guerre hors-la-loi

Comment déterminer les stratégies discursives qui définissent la guerre dans des circonstances exceptionnelles ? Dans ce cadre, il sera question de saisir l’émergence d’un discours normatif spécifique qui vient légitimer l’“irrégularité” de la guerre : “contre-insurrectionnelle(s)”, “moderne(s)”, “totale(s)" ou “révolutionnaire(s)”… deviennent alors les expressions et syntagmes qui disqualifient la guerre “normale” et occultent la guerre dite “civile”. Il conviendra alors de déterminer sur le plan des usages les substantifs (insurrection, subversion, …) qui accompagnent une légitimation des pratiques de la violence d’Etat et placent celui-ci en dehors de sa propre loi ou de la légalité internationale. Cette analyse de discours sera effectuée de façon synchronique et diachronique sur la base d’une lecture comparative lexicale, logico-argumentative et rhétorique de corpus latino-américains, français et africains. Elle permettra d’y signifier des stratégies d’acteurs, en particuliers militaires, mais pas uniquement, qui dans ces circonstances et au sein de ces dispositifs, se posent comme les experts d’une forme spécifique de guerre. Il s’agira alors de tenter d’en définir le concept tout comme la nature du régime politique qu’elle induit tant au niveau local qu’international.

Between Irregularity and Modernity: Discursive Strategies of Illegal War

How can discursive strategies that define war in exceptional circumstances be determined?
Along these lines we shall capture the emergence of a specific normative discourse that legitimises the “illegality” of war: “counter-insurrectional(s)”, “modern(s)”, “all-out war” or “revolutionary”... then become expressions and syntagms that disqualify “normal” war and obscure the so-called “civilian” war. We shall then determine how substantives (insurrection, subversion…) that accompany the legitimisation of State violence are used, and how they put the State in breach of its own law or of international legality. This discourse analysis will be carried out in a synchronic and diachronic way on the basis of a comparative, logical argumentative and rhetoric lexical reading of Latin-American, French and African corpuses. This will enable us to identify actors (strategies, military ones among others, which in such circumstances and within such contexts portray themselves as experts of a specific form of war. We shall then try to define the concept of this war as well as the nature of the political regime it induces both at local and international levels.

Sylvain Antichan (Université Paris I) 

« Dessine-moi une guerre » : Genèse, objectivation et dé-légitimation d’une iconographie de la « guerre » au XIXe siècle

Le XIXe siècle connait une diffusion massive et protéiforme d’un discours sur la « guerre » par l’image fixe. Ce fut notamment par ces images que les acteurs de cette période rencontrèrent la « guerre » et que se construisit un topos du conflit armé. A partir des collections d’imagerie martiale du musée historique du château de Versailles, notre communication a pour objet de revenir sur cette objectivation d’une image de la « guerre » et sa dé-légitimation partielle. C’est d’abord sur l’acte même de représenter la « guerre » par la peinture que portera notre investigation. Nous montrerons comment à travers des configurations d’acteur, les témoignages mobilisés et les encodages visuels dominants se constitue un « dire vrai » du conflit. L’analyse au concret de ces pratiques permettra de démontrer comment ces images façonnent l’image de la « guerre ». Il s’agira ensuite de dégager les processus par lesquels cette représentation de la guerre fut partiellement disqualifiée durant la deuxième moitié du XIXe siècle. A la croisée de dé-légitimations artistiques, historiographiques et politiques, ces encodages visuels furent dénaturalisés et ces images renvoyées à leur artificialité.

« Draw Me a War » : Genesis, Objectivation and De-legitimization of « War » Iconography in the XIXth Century

The XIXth century has seen a massive and protean diffusion of a discourse on « war » through iconography. It was notably through these images that actors of this period encountered « war » and that a topos of armed conflict was elaborated. Analyzing the collections of martial imagery at the historical museum of the Palace of Versailles, this paper examines the objectivation of a representation of « war » by the paintings of the XIXth century. This presentation will hence look at the practice of pictorial representation. It will show how a « truth » of the conflict is constructed through the orders, the sources and the testimonies mobilized by the painters but also the visual encoding that expresses « war ». This paper analyses the effect of the paintings on the representation of « war ». It subsequently shows how this common image of « war » was partially delegitimized during the second half of the XIXth century. Processes of historiographical, artistic and political de-legitimizations denaturalize this visual encoding and show the artificiality of these paintings.

Marine Guillaume (IEP de Paris) 

Les mobilisations d’ONG autour de l’arme au phosphore : labelliser et imposer sa propre conception de la guerre

Au travers des mobilisations d’Amnesty International et de Human Rights Watch contre l’utilisation de l’arme au phosphore par Tsahal durant « Cast Lead » (2009), nous proposons une double réflexion, à la fois sur les représentations/labellisations de la guerre partagées par les ONG et sur leur capacité à influencer les pratiques de la guerre au travers de ces labels. Il s’agira d’une part de démontrer que les ONG partagent une conception lieberienne de la guerre, soit une conception imposant aux soldats en temps de guerre de respecter avant tout les civils, au détriment de la « nécessité militaire ». C’est parce qu’elle heurte cette conception que l’utilisation de l’arme au phosphore durant « Cast Lead » a été labellisée comme une « agression injuste ». Nous démontrerons ensuite que les acteurs déploient des stratégies discursives afin d’imposer leur labellisation. Ainsi, Tsahal a justifié l’utilisation de l’arme au phosphore en invoquant une conception jominienne de la guerre, légitimant l’annihilation de l’adversaire et le non-respect de la proportionnalité et de la discrimination au nom de la « juste cause ». L’Opération Cast Lead aurait ainsi été une « opération de légitime défense ». Nous analyserons alors plus en détails la « guerre des dieux » que se sont menées les deux parties pour imposer leur labellisation de « Cast Lead ».

The Mobilizations of NGO’s Denouncing the Use of White Phosphorus: Labeling and Imposing One’s Conception of War

We will analyze the mobilizations of Amnesty International and Human Rights Watch against the use of White Phosphorous by the IDF during “Operation Cast Lead” (2009) – to engage in a double reflection: both on the representations/labeling that NGOs assign to war, and the capacity of the latter to thus influence practices in war. On the one hand, I will show that NGOs share a Lieberian conception of war, one imposing to soldiers in war times the respect of civilian lives to the detriment of “military necessity”. It is because the use of White Phosphorous during Cast Lead conflicted with this conception that it was held to be an “unjust aggression”. On the other hand, I will demonstrate that actors deploy discursive strategies in order to impose their labels. Thus, the IDF have justified the use of White Phosphorous based on a Jominian conception of war, which legitimizes the annihilation of the opponent and the disregard for proportionality and discrimination in the name of a “just cause”. In this sense, Operation Cast Lead would have been an “operation for self-defense”. I will then dwell in more detail on “the War of Gods”, fought by both sides to label Operation Cast Lead either as an “unjust aggression” or as “self-defense”. Finally I will ascertain the role of NGOs in the classification of international conflicts.

Axe 2

Anne le Huérou (EHESS/CNRS) 

Comment ne pas la nommer : quelques conflits d’interprétation autour de la labellisation et de la qualification du conflit russo-tchétchène depuis 1994

« La deuxième tchétchène » : c’est parfois par cette ellipse qu’était désigné au milieu des années 2000 le conflit russo-tchétchène. « Opération antiterroriste », « combat pour l’indépendance », « guerre sainte » sont quelques-uns des termes utilisés pour le désigner dans différentes arènes. Cette profusion des labels s’inscrit au croisement d’une conflictualité intérieure et internationale. L’objet de cette communication sera de proposer une réflexion sur : 1/ la manière dont les enjeux de labellisation se sont posés pour les différents acteurs, notamment dans l’évitement du « nom de la guerre » sur la scène intérieure russe, ou dans l’évolution parallèle des qualificatifs utilisés par les combattants tchétchènes; 2/ dans le prolongement des travaux sur les « effets d’aubaine » du 11 septembre pour la Russie, la manière dont enjeux intérieurs et internationaux interagissent dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ; 3/ l’usage particulier de ces catégories, en fonction de prises de positions politiques, de réflexes professionnels ou de stratégie diplomatique, par des acteurs indirects dans ces conflits d’interprétation : ONG, soutiens extérieurs ou organisations internationales contribuent à orienter la représentation globale du conflit sur la scène internationale et contribuent à organiser une classification.

How Not to Call a War a War ? On the Conflicts over the Interpretation and Labeling of the Chechen wars since 1994

Vtoraya Chechenskaya was a kind of ellipsis to speak about the second Chechen war in the 2000s. “Counterterrorist operation”, “fight for independence”, “holy war” are among the terms that have been used. This paper will propose a reflection on the ways issues of qualification and labeling have been raised across the different periods. This presentation will analyze the way in which different stakeholders define and label the Chechen conflicts, thus trying to understand the frequent avoidance of the term “war”. I’ll show how domestic and globalized stakes respond to each other and get intricate while there was play on words both by Russian authorities and Chechen fighters to communicate in a way that goes along with the transformation of the war itself. This is true in particular of the aftermath of September 11th, a situation that has been already described in terms of windfall for Russian authorities. I will also devote a part of my analysis to what I call indirect participants: journalists, NGOs on the field, political activist’s support abroad and even international organizations. Each of them are using different categories and playing their own game; the whole contributes to feed the global perception of the conflict on the international arena and to build a classification.

Grégory Daho (Université de Paris I)

Les effets de l’objectivation des discours sur le « désordre international » sur les transformations du champ de la Défense en France

Incertitude structurelle, effondrement des équilibres idéologico-politiques, menaces polymorphes et multidirectionnelles : aux sources de la recomposition des représentations stratégiques depuis l’effondrement bipolaire, se trouve, chez les observateurs comme les acteurs, le réflexe de pallier une certaine perte de repères. Même les objets référents de la stratégie, que beaucoup appréhendaient comme intangibles, se sont progressivement transformés : les « crises » se substituant aux « guerres », les « risques » aux « menaces », le champ traditionnel de la « Défense » est devenu celui de la « sécurité internationale ». Sans se limiter à cette approche taxinomique, notre démarche vise à opérer une déconstruction des discours omniprésents sur le « désordre international », afin de comprendre comment leur objectivation dans la culture stratégique, a notamment contribué à la reconfiguration du champ de la Défense en champ de la sécurité internationale, dont les caractéristiques structurales sont la plasticité et la porosité. Il s’agit donc de fournir quelques pistes pour éclairer, non seulement, les conditions de fabrication et d’enracinement de représentations majoritaires dans un secteur donné, mais surtout, en retour, pour évaluer les effets d’objectivation de ces représentations sur la structuration du secteur.

The Objectification Effects of the Speeches on the “International Disorder” on the Transformations of the Field of Defence in France

Structural uncertainty, collapse of the political-ideological balance, polymorphic and multidirectional threats: the reconfiguration of strategic representations since the end of the bipolar system finds its impetus in the reflex, on the part of observers as well as of actors, to palliate a certain loss of orientation. Even strategic references, usually thought of as intangible, have gradually changed: from “wars” to “crises”, from “threats” to “risks”, from “Defence” to “International Security”. This presentation will however not limit itself to a taxonomic approach. It aims at deconstructing the speeches on “International Disorder” in order to ascertain how their objective effects have contributed to the reconfiguration of the International Security field, the main characteristics of which are plasticity and porosity. The purpose is hence here to explore research avenues allowing to shed light on two elements: 1/ the emergence and strengthening of these dominant representations in the International Security field; 2/ the objective effects of these representations on the reconfiguration of the field.

Johanna Gonzalez (IEP de Bordeaux) 

Violence armée en Colombie: « conflit armé », « guerre civile », « violence interne » ou « lutte contre le terrorisme »?

Dans le contexte du conflit colombien, le brouillage des frontières définitionnelles de la “notion de guerre” est particulièrement présent et transparaît dans la variété des “discours sur la guerre” des protagonistes du conflit. La catégorisation du “conflit” est elle-même conflictuelle Cette abondance de définitions résulte de la complexité de la situation colombienne : la violence y est caractérisée par une pluralité d'acteurs reliés par de complexes interactions, par des intérêts multiples dans des lieux très variés, et par la diversité des formes de lutte. La violence politique, même si importante, est enchâssée dans des antagonismes sociaux, la criminalité et la lutte des différentes factions pour le contrôle des ressources. Ainsi, tout en analysant la situation colombienne, cette communication vise à présenter l'évolution du discours sur la « guerre » dans le cadre du conflit colombien. Dans une première partie, nous présenterons les principaux aspects qui caractérisent ce dernier: contexte socio-politique et économique, acteurs, interactions, formes de lutte et principales actions armées. Dans une seconde partie, nous testerons les principaux concepts utilisés pour décrire la confrontation armée en Colombie: guerre civile, guerre de guérilla et lutte contre les insurgés, lutte contre le terrorisme et “anomie”.

Armed violence in Colombia: “Armed Conflict”, “Civil War”, “Domestic Violence” or “War on Terrorism”?

In the context of the Colombian conflict, the blurring of the boundaries of the “notion of war” is reflected in the variety of "discourses on war" on the part of its protagonists. The question of the categorization of the Colombian "conflict" is problematic in itself: some authors talk about "political violence", others about "civil war" and the Colombian government uses expressions such as "domestic violence" or "war on terrorism". This abundance of definitions is due to the complexity of the Colombian situation: its violence involves a plurality of actors, complex interactions between them, a diversity of interests in different places and different types of struggle. Political violence, although present, is embedded in social antagonisms, criminal activity and the fight between different factions over resources. I will thus try to present the evolution of “discourses on war” in the context of the Colombian conflict. In order to do so, I will first present its main elements: the socio-political and economic context, actors, interactions, struggles and main armed actions. Then I will gauge the key concepts that have been used to describe the armed conflict in Colombia: “civil war”, “guerrilla warfare”, “war on terrorism” and "anomie".

Ilinca Mathieu (Université de Clermont-Ferrand)

Le discours de la guerre, symptôme du manque de lisibilité du système international

L’apparition de nouveaux acteurs dans un système globalisé a généré une extrême diversification des modes d’interaction conflictuelle, causant un éclatement de la notion de « guerre ». S’y ajoute une réticence du politique à recourir au terme de « guerre », qui se traduit par un remarquable flou sémantique dans la désignation de l’intervention armée. La guerre renvoie en effet à un registre de violence socialement rejeté aujourd’hui, et ce flou semble signaler une volonté de « brouiller » la notion de guerre afin de maîtriser une opinion publique qui « s’invite » désormais dans les relations internationales. La MONUC illustre l’idée de décalage entre le discours et la réalité : malgré l’appellation d’« opération de maintien de la paix », cette mission est chargée d’actions se rapprochant très fortement de la « contre-insurrection ». Cette contribution cherchera à isoler les raisons du détournement sémantique dont la guerre fait l’objet au sein des démocraties libérales, à l’occasion d’« opérations de paix », comme en Afghanistan, ou dans le cadre des opérations multidimensionnelles de l’ONU. Elle montrera que ce brouillage discursif ne peut être entièrement imputé à une volonté délibérée d’éviter l’implication de l’opinion publique, mais qu’il constitue également le symptôme d’une perte de repères, dans un monde où la nature du système international est sujette à débat.

Political Speeches on War and the International System’s Lack of Transparency

The emergence of new actors in a globalized system has generated a diversification of conflicting interactions. This in turn has clouded the concept of war, now far from always fitting its classical sense. One can also observe reluctance on the part of political leaders regarding the use of the term « war », resulting in a striking semantic vagueness when it comes to referring to an armed intervention. Indeed, war reflects a range of violent practices that are now socially rejected, and this vagueness seems to point out a willingness to blur the concept of war, in order to circumvent public opinion which has “invited itself” into today’s international relations. MONUC illustrates well this gap between rhetoric and reality: despite its designation as a « peacekeeping operation », this UN mission is involved in operations that are very close to classical counterinsurgency. This contribution seeks to identify the reasons for which the concept of « war » is avoided in liberal democracies, in the context of NATO operations (such as ISAF) and UN multidimensional operations. It shows that this discursive « jamming » cannot entirely be attributed to a deliberate attempt to avoid public opinion’s involvement. It is also a symptom of political disorientation in a post-Cold War context in which the nature of the international system remains uncertain.

Elena Aoun (Université Libre de Bruxelles) 

Labellisation de la violence et production de récits autorisés : La construction de la « prise de contrôle violente » de Gaza par le Hamas

Selon le récit dominant, Palestiniens et Israéliens ne sont plus en guerre mais engagés dans un processus de paix, et la violence récurrente est le fait de terroristes palestiniens désireux de saper ce processus. Ce récit se prolonge sur la scène intra-palestinienne où le Hamas aurait pris le contrôle de Gaza en un véritable coup d’État. Ce récit suggère combien la notion de « guerre » s’est affranchie de son cadre intersubjectif traditionnel et combien son remplacement par d’autres notions participe d’un processus de reconstruction d’un conflit et de ses paramètres, de qualification ou de disqualification de ses protagonistes, de consolidation ou de transformation des rapports de force entre eux. Focalisée sur le coup d’État du Hamas, cette communication reviendra sur les interprétations et les qualifications qui en ont été données par les différents protagonistes, en particulier le Quartet. Elle s’attachera à mettre en lumière les répertoires symboliques et affectuels mobilisés ainsi que les cadres normatifs dont ils relèvent et tentera de montrer que le choix fait par les acteurs d’utiliser ou de révoquer le terme de « guerre » et la labellisation de la violence participent d’une entreprise discursive visant à qualifier et à disqualifier, à légitimer et délégitimer… Autant d’opérations qui produisent des effets concrets sur le terrain.

Labeling violence and producing authoritative narratives: The construction of the “violent takeover” of Gaza by Hamas

According to the dominant narrative, Palestinians and Israelis are not at war but rather involved in a peace process, and recurrent violence derives from the activism of Palestinian terrorists committed to derailing that process. This narrative extends to the intra-Palestinian chessboard, where Hamas is seen as having taken over Gaza through a real coup d’Etat. This mainstream narrative suggest the extent to which the notion of “war” has broken free from its traditional inter-subjective frame and the extent to which its substitution by other notions is part and parcel of a process of reconstructing a conflict and its basics, of qualifying and disqualifying its protagonists, and of consolidating or transforming the balance of power between them. Focused on the coup d’Etat by Hamas, this paper will review the interpretations and qualifications given to it by the various stakeholders, and particularly the Quartet. It will try to shed some light on the symbolic and affectual repertoires respectively used and the corresponding normative frameworks; it will also try to demonstrate that the choice made by actors to use or dismiss the notion of “war” and the label they decide to give alternatively to violence are part of a discursive enterprise aimed at qualifying and disqualifying, legitimizing and delegitimizing… All moves that have tangible effects.

Okan Germiyanoglu (Université de Lille II) 

Dire et faire la guerre à des criminels : le processus français de légitimation et de dé-légitimation du conflit à travers la violence terroriste

L'objet de cette contribution est de présenter le processus au travers duquel la France définit sa vision de ses adversaires à travers la violence terroriste dans le champ des relations internationales. En suivant la théorie de la reconnaissance [A. Honneth, 1992], nous montrerons que les acteurs français de la lutte antiterroriste mènent leur « guerre » à partir de structures intersubjectives et non pas seulement objectivées : activation des valeurs des agents de l’Etat, influence de leurs croyances dans leur prise de décisions, perception de l’adversaire, mais également perception d’eux-mêmes et/ou de l’Etat dans son rapport à ce même adversaire. Tout en construisant ainsi des discours sur le terrorisme qui se veulent rationnels, ces derniers mobilisent en réalité des systèmes de croyances et un « code opérationnel » [A. George, 1969] qui tend à assimiler le terrorisme à la criminalité. En outre, la lutte antiterroriste constitue un miroir pour la France : elle devient un vecteur de reconnaissance et de valorisation de l’Etat sur la scène internationale.

Describing and Waging War against Criminals: the French Process of Legitimation and de-Legitimization of Conflict through Terrorist Violence

The purpose of this contribution is to present the process through which France sets its vision of war and of its opponents in the fight against terrorist violence in the field of international relations. Drawing on the theory of recognition [A. Honneth, 1992], we will show that representatives of a country like France are leading the fight against terrorism in accordance with inter-subjective structures and not only objectified ones: activation of the values ??of state officials, decisions influenced by beliefs, perception of the opponent but also perceptions of themselves. While seeing their speeches on terrorism as rational, they in fact mobilize belief systems or "operational codes" [A. George, 1969] that tend to equate terrorism with crime. Moreover, counterterrorism is a mirror for France: it becomes a vehicle for recognition and appreciation of the state on the international stage.


Participants

ANTICHAN Sylvain sylvain.antichan@yahoo.fr
AOUN Elena elenaoun@ulb.ac.be
DAHO Gregory gregda@free.fr
GERMIYANOGLU Okan okan.germiyanoglu@gmail.com
GONZALEZ Johanna johisg@yahoo.com
GUILLAUME Marine marine.guillaume@sciences-po.org
Le HUEROU Anne anne.lehuerou@free.fr
LINDEMANN Thomas lindemannt@yahoo.com
MAGNON-PUJO Cyril c.magnonpujo@googlemail.com
MATHIEU Ilinca ilinca.mathieu@gmail.com
OLSSON Christian Christian.Olsson@ulb.ac.be
PERIES Gabriel gperies@wanadoo.fr
SAADA Julie julie.saada@gmail.com
WASINSKI Christophe cwasinsk@fundp.ac.be