Section Thématique 9

Ni guerre, ni paix : enquêtes sur les ordres politiques disloqués
Neither War nor Peace: Investigating into Disrupted Political Orders  

Responsables

Dominique Linhardt (CNRS, IMM-GSPM / EHESS-CNRS) dominique.linhardt@ehess.fr
Cédric Moreau de Bellaing (ENS, CMH / ENS-EHESS-CNRS) cedric.moreau.de.bellaing@ens.fr
 

Présentation scientifique Dates des sessions Programme Résumés Participants

 

Présentation scientifique

Depuis les années 1990, le constat d’une transformation profonde des formes de la conflictualité armée semble s’être imposé, au sein de la sociologie politique et des relations internationales, comme une évidence. Jusqu’à cette date, les conflits armés pouvaient être analysés dans le cadre de référence de l’État : ou bien ils se déroulaient à l’intérieur d’un ordre étatique, ou bien ils se déployaient dans un espace plus large, mais conçu comme un ordre interétatique. Ordre de l’État ou ordre des États : la distinction entre ces deux figures types reposait sur la perception d’une séparation stricte entre l’intérieur et l’extérieur dont l’État constituait le point d’articulation, à la souveraineté en interne répondant la menace de l’anarchie en externe.
Les évolutions auxquelles on a assisté depuis l’effondrement du bloc communiste et dans le mouvement des changements liés à la globalisation auraient alors fait surgir des formes conflictuelles inédites. Les analyses consacrées depuis une vingtaine d’années à ces nouveaux conflits ont ceci en caractéristique qu’elles tendent à s’articuler à une vision en négatif – au sens photographique – de la situation qui est réputée avoir existé auparavant et qui apparaît donc encore tacitement comme le cadre de référence : les configurations conflictuelles de la période contemporaine marqueraient l’apparition d’un État en mode dégradé, caractérisé par l’effritement de la souveraineté et l’amenuisement du monopole de la violence ; elles seraient porteuses d’un renouvellement du genre guerrier qui ne prend sens qu’au regard du constat de l’obsolescence de la guerre interétatique classique ; lorsqu’elles engagent l’irruption du registre guerrier dans le cœur des politiques intérieures des États, la perception d’un brouillage de logiques qui étaient jusqu’alors conçues comme exclusives – les violence criminelles et les actes de guerre, les institutions militaires et les agences policières, la sécurité et la stratégie – paraît maximale.
Le travail réalisé dans cette section thématique vise, dans une perspective de sociologie politique, à soumettre à l’analyse ces configurations politiques et sociales instables, ouvertes à la violence organisée. Au regard des catégories classiques du droit international, ces conflits ne sont pas véritablement des guerres et encore moins des paix. Ils se trouvent donc suspendus dans une sorte d’entre-deux marqué par l’incertitude qu’il convient d’apprendre à qualifier. Afin de réduire les effets de catégorisation préalables, ces situations sont appelées, dans le cadre de cette section thématique, des ordres politiques disloqués.
Cette section thématique prend donc appui sur le constat communément admis des transformations de la conflictualité armée et s’inscrit, à ce titre, dans la continuité de nombreuses recherches. Mais elle a pour but d’installer dans ce contexte une problématique spécifique et originale. Cette problématique consiste à envisager les conflits armés sous trois angles complémentaires : celui des actions accomplies, celui des formes de réflexivité qui les accompagnent et celui des configurations dynamiques qui en découlent. Cette démarche est propice à l’établissement d’un cadre conceptuel et descriptif, non pas unique, mais « mutualisable », de sorte à contribuer au rapprochement entre des lignes de recherche, des approches disciplinaires et des domaines d’investigation qui tendent à opérer en parallèle, sans que s’engage un dialogue. Enfin, elle renoue avec la question de l’ordre politique qu’elle aborde d’une façon qui peut permettre de l’éclairer différemment.
Dans cette perspective, plusieurs principes guident les analyses proposées dans les contributions.
Premièrement, elles relativisent la référence à un avant, qui s’offrirait à des jeux de catégories souvent binaires (guerre et paix, guerre et guerre civile, violence interne et violence externe, forces régulières et forces irrégulières, combattants et civils, acteurs étatiques et acteurs infra-étatiques, etc.), et sur le fond duquel se détacherait un après radicalement nouveau et hétéronome. Cela n’amène pas à nier des évolutions indéniables, mais à limiter les effets d’une certaine rhétorique de la rupture et à rouvrir l’enquête historique, en tenant compte des nombreuses études qui montrent aujourd’hui que les dichotomies adossées à un droit de la guerre plus idéel qu’ajustées aux situations réelles ne saisissent qu’insuffisamment les conflits du passé.
Deuxièmement, elles se prêtent à un comparatisme radical qui consiste à confronter des cas empiriques contrastés afin de faire émerger, par l’identification des différences pertinentes, des catégories d’analyse communes. À ce titre, cette section thématique contribue à établir un espace de variation dans lequel des situations disparates sont susceptibles de trouver un langage descriptif partagé. De la sorte, les contributions retenues permettent de substituer à une analyse fondée sur un partage binaire entre guerre et paix, l’idée d’un continuum allant de la paix à la guerre et sur lequel il est possible de placer graduellement les cas étudiés. C’est cette perspective qui a présidé au choix des contributions : elles maximisent la distance qui sépare les cas analysés selon différents paramètres (l’intensité et la durée de la dislocation, l’asymétrie entre les protagonistes, l’importance de la publicité et les effets de la présence de tiers, etc.).
Troisièmement, elles promeuvent une approche configurationnelle des situations de conflit qui se montre, en même temps, attentive à la dimension interactionnelle, en reliant l’espace des interdépendances à l’espace des coups. Dans cette perspective, cette section thématique interroge systématiquement, dans chaque cas, les types d’acteurs engagés dans le conflit, les types de prises dont ils disposent et les modalités de l’action qu’ils déploient ; la nature des violences et leur inscription sociale et spatiale ; les dynamiques temporelles de stabilisation et de déstabilisation ; les différentes modalités suivant lesquelles les acteurs cherchent à se légitimer ; les formes de réflexivité qui sont à l’œuvre dans ces conflits et aux économies morales qui les sous-tendent.
Quatrièmement, elles saisissent les conflits en gardant en ligne de mire la question de l’ordre politique. Envisagé depuis la perspective de sa dislocation, l’ordre politique se rend en effet descriptible, en tant que ce qui est ébranlé ou même, dans certaines configurations, ce qui fait totalement défaut. Ainsi comprise, cette section thématique s’inscrit dans la perspective d’une sociologie des épreuves : les dislocations sont conçues comme des moments où s’explicitent les routines de l’ordre politique. Ce faisant, la session étend le domaine d’application de la notion d’épreuve à des questions d’ordre macrosociologique qui sont au cœur de la sociologie historique. D’un point de vue disciplinaire, elle est donc aussi une invitation à poursuivre un dialogue qui s’est à peine amorcé au cours des dernières années.

Since the 1990s, political sociology and international relations studies claim that the forms of armed conflict have undergone a radical change. Until then, armed conflicts were conceived of as strictly refereeing to the state: either they were intrastate or they were interstate conflicts. The collapse of the communist bloc and the process of globalization appear having deeply impacted the statist nature of armed conflicts. They now involve numerous non-state actors, putting to the test the sovereignty of the state and its monopoly of violence. Within this context, the dichotomies of crime and war, war and civil war, war end peace, become unclear and, in fact, useless for scientific investigation.
In our thematic session, therefore, we want to analyze from the bottom up such violent, disruptive configurations of the political order that cannot anymore get in the picture of war in its classical sense but in the same time hardly fit with the idea of peace. We aim at contributing to elaborate a shareable notional toolset that may help disentangling these compound situations distributed on a continuum ranging from peace to war. Moreover, we intend to keep in mind the question of the political order while studying these conflicts, considering that the disruption of the political order gives access, though negatively, to what it ordinarily is.
With this objective in mind, the papers have been chosen following four principles:
1. Regardless their disciplinary or theoretical affiliations, they all have a strong empirical stance and rely on in-depth case studies. The situations taken into account vary under different aspects: the intensity and the duration of dislocation, the asymmetries between the actors engaged in it, the degree and forms of its public exposure, etc.
2. They promote a configurational approach of conflict situations, in the sense that they systematically address the types of the involved actors, the modes of the accomplished action, the nature of the occurring violence, the dynamics of stabilization and destabilization, and the various ways in which actors seek to legitimize themselves.
3. Taken together, they open up a space of comparison from which regular features are likely to come into sight. In our view, this is a precondition if we want to identify a common, empirically grounded, sociological language to describe violently dislocated political orders.
4. Finally, they tend to question the too radical view of the separation between the “old wars” and the “new conflicts”. Reopening historical investigation shows that the fact of “conflictual newness” becomes less pronounced when considering that the past conflicts do not fit as easily as it is sometimes supposed to the narrowly defined categories of international law.


Sessions

Les travaux de la Section Thématique se dérouleront sur les sessions suivantes :
Session 3 : 1er septembre 2011 13h30-16h15
Session 4 : 2 septembre 2011 15h15-18h

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Lieu : Institut Le Bel (salle 129 H)


Programme

Session 3

Présidence de la séance assurée par les organisateurs

Les États comme acteurs et comme objets de conflits

Discutante : Sandrine Lefranc (CNRS, ISP)

L’ordre des États entre l’exception et le marché

Discutant : Jean Leca (Sciences Po Paris)

Session 4

Président de séance : Danny Trom ( CNRS, IMM-GSPM)

Gouverner par la violence ?

Discutant : Thomas Ribémont (Université Paris XIII, CERAL)

Logiques de guerre sous contrainte démocratique

Discutant : Michel Dobry (Université Paris I, CESSP)


Résumés des contributions

Pierre Renno (Université Paris I, CESSP)

L’État israélien : un ordre politique inégalement disloqué

Cette communication se propose d’envisager le système État d’Israël / territoires occupés comme un ordre politique inégalement disloqué. Suivant le côté de la Ligne Verte considéré, les relations entre les autorités étatiques israéliennes et les populations palestiniennes sont en effet fortement différenciées. À l’Ouest, les Palestiniens citoyens d’Israël sont intégrés à une « démocratie ethnique » qui leur permet de contester politiquement et juridiquement les discriminations dont ils sont victimes. À l’Est, les Palestiniens des territoires sont, eux, engagés dans une lutte contre la présence israélienne – civile ou militaire – qui fait de ces territoires une zone de « ni guerre ni paix ». À quelques kilomètres d’intervalle, la zone israélo-palestinienne permet ainsi d’observer deux situations qui, bien que comparables en termes d’asymétrie des forces en présence, présentent des niveaux de violence fondamentalement différents. Si la dislocation de l’ordre politique que connaissent les territoires occupés depuis 1987 et le début de la première Intifada peut être pensée comme subie – imposée par les soulèvements palestiniens successifs –, elle peut également être analysée comme un choix stratégique. Si elle peut constituer une « épreuve d’État », la configuration « ni-guerre ni-paix » tend en effet également à donner une plus grande liberté d’action aux appareils sécuritaires étatiques.

The state of Israel: an unevenly dislocated political order

This paper will consider Israel and the occupied territories as an unevenly dislocated political order. Regarding the side of the Green Line considered, the relations between Israeli state authorities and the Palestinian population are in fact highly differentiated. In Israel proper, Palestinian citizens of Israel are part of an “ethnical democracy” that allows them to challenge politically or judicially the discriminations they are facing. In the occupied territories, Palestinians are engaged in a struggle against the Israeli presence, weather civil or military. This area is a zone of “neither war nor peace” where the limits between the internal and external logics are blurred. Israel/Palestine thus allows observing the coexistence of two situations which, although comparable in terms of asymmetry of forces, present fundamentally different levels of violence. If the dislocation of the political order experienced since 1987 in the occupied territories can be thought of as imposed by the Palestinian uprisings, it can also be analyzed as chosen. If it does put the state to the test, the configuration “neither war nor peace” also tends to broaden the freedom of action of the state security apparatus.

Éric Lair (Faculté de Droit, Groupe de Recherche sur les Droits de l’Homme, Université du Rosaire, Bogotá)

Criminalité organisée, violence et formation de l’État au Mexique depuis les années 1980 : le cas de la lutte contre les réseaux de trafiquants de drogue

Depuis les années 1980, le Mexique connaît une expansion sans précédents de réseaux de trafiquants de drogue communément appelés « criminalité organisée ». Selon les régions, les trafiquants ont diversifié ou intensifié leurs activités dans un contexte de profonds changements associés à un double processus de démocratisation et de libéralisation économique. De manière spécifique, certains groupes sont apparus comme des pouvoirs de fait dans différentes localités où ils ont développé, sur le mode de la contrainte et de la collusion, des relations avec les représentants de l’administration publique et les populations civiles. Toutefois, l’essor de la plupart des organisations a été contrarié par de nombreuses sources de conflits et de divisions au cours des dernières années. Les hostilités et les mouvements de recomposition entre factions se sont notamment accrus alors que les autorités officielles ont adopté une stratégie de répression aléatoire qui a contribué à une diffusion de la violence dans la société. La récente offensive conduite par les autorités contre les trafiquants de drogue souligne le caractère complexe voire versatile de l’État au Mexique. Pris dans des logiques de connivence et de confrontation, ce dernier ne peut être uniquement analysé à partir d’un examen critique des thèses sur les États « autoritaires », « cooptés » ou « faibles ». Il s’agit plutôt ici de comprendre dans quelle mesure l’État mexicain peut se (re)configurer dans un environnement instable qui interroge les notions de paix, de crise, de guerre et finalement d’ordre.

Organized crime, violence and state formation in Mexico since the 1980s: combating drug trafficking networks

Since the 1980s, Mexico has experienced an unprecedented spread of drug trafficking networks commonly referred to as “organized crime”. Drug traffickers have diversified and intensified their activities within a context of profound change related to democratization and economic liberalization processes. More specifically, some groups have become de facto powers in different localities where they have established constraining and collusive relationships not only inside public administration but also with civilian populations. Nevertheless, a majority of drug trafficking organizations have been fraught with numerous conflicts and divisions over the last few years. Factional disputes have particularly increased while official authorities have embraced an erratic strategy of repression which has contributed to an escalation of violence in the society. The recent offensive conducted by Mexican authorities against drug traffickers underscores the complex, and even versatile, nature of the state. Trapped into logics of acquiescence and confrontation with organized crime, this latter cannot be simply analyzed through the lens of “authoritarian” or “weak” states theories. Rather, the present study seeks to understand to what extent the Mexican state has developed capacities to adapt to an unstable environment, blurring the notions of peace, crisis, war and finally order.

Marie-Emmanuelle Pommerolle (Université Paris I, CESSP)

Le capital pacifique : spectres de la violence et reproduction de l’ordre politique au Cameroun

Brandir les arguments de la stabilité et la sécurité pour justifier un pouvoir fort, et le légitimer, est une pratique commune aux régimes « autoritaires », encadrant fortement la participation populaire. Au-delà de ces discours, notre communication se propose ici d’observer la constitution et les effets pratiques de ce « capital pacifique » forgé à la croisée de dynamiques internes et internationales. À partir du cas du Cameroun, régime particulièrement stable depuis l’Indépendance (1960) et dans lequel la « paix » est valorisée comme principale réalisation des deux présidents successifs, nous voudrions observer les technologies du pouvoir engendrées et justifiées par la construction de ces menaces de la violence. Après être revenu sur la formation de ce capital pacifique, négocié et fructifié dans des contextes historiques spécifiques (répression des mouvements nationalistes, positionnement « stratégique » de guerre froide, « civilité internationale » des années 1990, etc.) nous voudrions insister à la fois sur les processus de qualification et de labellisation des formes d’action politique tolérables, et sur les négociations autour de réformes institutionnelles qui, au nom de la « bonne gouvernance » et dans le souci d’éviter tout désordre, encadrent fortement la participation politique et reproduisent un ordre politique – pourtant largement illégitime.

The “peace discourse”: threats of violence and reproduction of the political order in Cameroon

Stability and security are ordinary but powerful arguments to legitimate authoritarian regimes. Our paper aims at exploring the practical effects of such “peace discourse” often produced at the junction of domestic and international dynamics. Based on the case study of Cameroon, which has been a remarkably stable and “peaceful” country since its Independence (1960), the paper will analyse the technologies of power produced and justified by the threats of violence. It will first explain how this peace discourse has been historically produced and reformulated at crucial periods (repression of the nationalist movements, strategic positioning during the Cold War…). I will then analyse the ways political actions are designated as tolerable or not and the institutional reforms, promoted by the “international community”; both of which restricting considerably popular participation and reproducing a very illegitimate political order.

Cyril Magnon-Pujo (Université Paris I, CESSP)

Les compagnies de sécurité privée, acteurs ambigus des ordres politiques disloqués

À partir d’une analyse centrée sur les actions, mais aussi les usages faits des compagnies de sécurité privée actives au-delà de leur État d’origine dans des situations « instables » et « hostiles » – pour reprendre le vocabulaire indigène –, nous nous proposons ici de revenir sur l’apparente et conséquente dislocation de l’ordre politique qu’elles entraîneraient. Par delà l’ambiguïté d’un positionnement stratégique et fondateur à la frontière de la guerre et de la paix, qui nous invite à revenir sur les catégories mêmes de guerre et de paix, d’ordre et de désordre, les compagnies de sécurité privée ont en effet des incidences tant sur la dislocation que sur la recomposition d’un ordre politique étatique, dans leurs lieux d’action comme d’emploi. Témoignant de la prégnance de logiques économiques, y compris dans ces situations d’entre-deux, l’usage de ces sociétés rappelle alors le développement d’un ordre du marché autour duquel se renégocient les frontières de l’État et le recours à la violence dans les États démocratiques.

Private security companies: ambiguous actors of the disruption of political orders

In light of an analysis of the actions and uses made of private security companies operating outside their home state, in—using their words—“hostile” and “unstable” environments, we offer in this communication to come back on the apparent dislocation of political order stemming from their actions. Beyond the ambiguous, but strategic and founding, positioning of private security companies, at the crossroads of war and peace—which ultimately will drive us to discuss the very categories of war and peace, order and disorder—, we will therefore concentrate on their effects both on dislocation and on re-composition of a state-based political order, either where these companies act or where they are employed. Revealing the influence of economic logics, even in this in-between situation, the use of such companies recalls the development of a market-based order, from which state borders are re-negotiated, as is the recourse to violence in contemporary democratic states.

Antoine Mégie (Université de Rouen, CREDHO-DI)

La « guerre » contre le terrorisme : discours, normes et pratiques au sein d’un ordre politique disloqué

Cette contribution entend poser la question des ordres politiques disloqués grâce à une analyse des normes et pratiques mises en œuvre au nom de la « guerre » contre le terrorisme. L’étude des discours de légitimation des procédures pénales ainsi que des usages établis en Europe et en Amérique du Nord suite aux attentats du 11 septembre 2001, offre un terrain d’étude pertinent afin d’appréhender de manière concrète les configurations politiques et sociales oscillant entre le registre de la guerre et celui de la paix. L’analyse des pratiques des pouvoirs politiques à l’origine de ces nouvelles normes nous conduira, dès lors, à aborder de manière renouvelée la question de l’usage par l’État d’une violence qui trouve sa légitimité dans l’instauration de cadres juridiques singuliers et temporaires. La compréhension des dynamiques politiques, juridiques et sociales à l’origine de ces dispositifs ad hoc souvent contradictoires avec les principes régissant les régimes pénaux internes nous amènera à discuter concrètement des hypothèses relatives à l’affirmation des systèmes d’exception.

The “war” against terrorism: discourses, norms and uses within a “political disruptive order”

The aim of this contribution is an analysis of the problematic of political disruptive orders trough the study of the norms and practices characterizing the “war on terrorism”. Through the description of the discourses and uses and their legitimizing effects in the counterterrorism field since the 9/11, we will illustrate a political and social disruptive configuration settled between peace and war. The understanding of new and old political dynamics at the origin of these processes allows us to question state violence and its legitimization through special and temporary legal frameworks. In this perspective it is also important to discuss the philosophical notion of exceptionalism at the light of a sociological and political approach in which the question of institutional and political strategies are central.

Laure Blévis (Université Paris Ouest, ISP)

La situation coloniale entre guerre et paix : enjeux et conséquences d’une controverse de qualification

Le cas de l’Algérie sous domination coloniale semble être un lieu particulièrement bien choisi pour penser la question des régimes politiques ambivalents, oscillant entre la paix et la guerre, ou plutôt échappant au registre dichotomique de la paix ou de la guerre. En effet, des controverses quant à la qualification du régime politique, du territoire algérien (continuation de la France ou possession lointaine) ou du régime juridique s’y exerçant (assimilation juridique et administrative ou maintien de dispositifs « spéciaux ») se sont exprimées dans diverses arènes (parlementaires, judiciaires, électorales, etc.) tout au long de la colonisation française, mais également depuis une dizaine d'années dans le débat public et historiographique. Le référent de la normalité (la paix, la république, etc.) par opposition ou en liaison à l’exception (la guerre), présent dans nombre discours coloniaux a souvent été analysé comme un artifice de légitimation, et donc de dissimulation de la violence coloniale. Or ce que montre l’analyse fine des pratiques des acteurs, en particulier des administrations coloniales, c’est qu’au contraire ces références ont limité et contraint les acteurs coloniaux qui ont eu à se justifier régulièrement auprès de leur autorité de tutelle et ont du, en conséquence, anticiper les contestations en démontrant que leurs actions s’inscrivaient dans une pratique normale des règles d’exercice du pouvoir.

The colonial situation between war and peace: issues and consequences of a controversy on qualification

Algeria under French colonial rule could very well constitute a case study of ambivalent political regimes i.e. regimes oscillating between peace and war, or more precisely regimes that are inadequate to the categorization of either peace or war. Indeed, during its entire colonization, Algeria was in various arenas the subject of controversies regarding the qualification not only of the political regime, but also of its territory (continuation of France or overseas territory), or of its legal regime (legal assimilation or special rules). Since the beginning of 2000, similar controversies have emerged both in public and scientific debates. The arguments of normality (peace, the Republic) versus exception (war) that are found in most colonial discourses are often analyzed as instruments aiming at legitimizing (and therefore at concealing) colonial violence. However, when studying the practices of actors, in particular inside colonial administrations, it becomes clear that these arguments have constrained colonial actors who had regularly to justify their actions to their own superior authority and to anticipate potential contests by demonstrating that their actions were normal practices.

Marielle Debos (Université Paris Ouest, ISP)

La guerre des préfets : la routinisation d’un mode de gouvernement violent au Tchad

La communication vise à analyser le fonctionnement de l’État en contexte violent à partir du cas du Tchad, pays qui a connu une succession de rébellions et de répressions violentes depuis les années 1960. Nous montrons que les agents civils de l’État – en particulier les préfets, les sous-préfets, les maires et les chefs dits traditionnels (qui sont au Tchad des auxiliaires de l’administration d’État) – participent de la routinisation d’un mode de gouvernement violent. L’enjeu de cette analyse est en premier lieu de penser le maintien et la reproduction d’ordres politiques violents hors du cadre de la transition de la guerre à la paix. Nous nous intéressons aux espaces et aux temps de « l’entre-guerres », c’est à dire aux régions du Tchad qui, en marge des conflits, sont marquées par la violence du gouvernement. La perspective adoptée consiste en second lieu à réfuter les approches exceptionnalistes des régimes dits militaires pour analyser le rôle des acteurs qui, au sein de l’appareil d’État, ne portent pas (ou plus) d’armes. La question de la violence du mode de gouvernement ne peut en effet être réduite au choix d’un petit groupe de « seigneurs de guerre » réticents à la civilianisation et à la démocratisation du régime. La communication s’appuie sur une enquête menée dans la petite ville de Guéréda, dans le Dar Tama, région de l’est du Tchad frontalière du Darfour. Dans cette région fortement militarisée, où les recrutements dans la rébellion ont été massifs en 2005 et 2006, les agents civils de l’État jouent un rôle clé dans l’administration quotidienne de l’entre-guerres. Nous verrons tout d’abord comment l’administration d’État est devenue un espace de reconversion des ex-combattants et de cooptation des proches du régime. Nous étudierons ensuite les pratiques illégales et violentes qui sont l’un des ressorts de l’État local. Nous nous intéresserons enfin aux interactions complexes entre les figures armées et non armées du pouvoir et ainsi qu’aux résistances des populations.

The prefects’ war: the routinization of a violent mode of governing in Chad

The communication analyzes the functioning of the state in a violent context. The analysis is based on the case of Chad, a country which has been affected by a succession of rebellions and violent repressions since the 1960s. It shows that civilian agents of the state—prefects, sub-prefects, mayors and “traditional” chiefs—participate in the routinization of a violent mode of governing. First, the communication aims to think of the maintenance and reproduction of violent political orders beyond the transition from war to peace. It focuses on spaces and times of the “interwar”, i.e. regions in Chad that are on the margins of conflicts and that are characterized by a violent mode of governing. Second, the communication rejects exceptionalist approaches to military regimes to analyze the role of state agents who do not (or do not anymore) bear arms. Violent modes of governing cannot be reduced to the preference of a small group of “warlords” who are reluctant to the civilianization and democratization of the regime. The communication is based on fieldwork conducted in Guereda, a small town located in the Dar Tama region, in Eastern Chad, on the border with Darfur. In this militarized region where rebels massively recruited in 2005 and 2006, civilian agents of the state play a crucial role in the daily administration of the inter-war. The first section explains how ex-rebels and close allies to the regime are co-opted and integrated into the state administration. The second section shows that their illegal and violent practices belong to the ordinary functioning of the local state. The last section focuses on the complex interactions between armed and non-armed power figures as well as on local modes of resistance.

Benjamin Gourisse (EHESS, CETOBAC)

Infiltration de l’État et violence physique en Turquie entre 1975 et 1980

Nous analysons comment la violence physique devient un mode d’interaction banalisé dans le champ politique turc des années 1975-1980. À rebours des analyses liant l’usage de la violence aux positions de marginalité ou au manque de ressources des agents, nous montrons que ce sont précisément les positions occupées par les groupes dans l’appareil d’État qui leur permettent de développer des activités de violence physique en toute impunité. On est alors amené à remarquer une continuité entre activités conventionnelles et non conventionnelles, entre secteurs étatiques et criminels en Turquie pendant la seconde moitié des années 1970.

State infiltration and physical violence in Turkey between 1975 and 1980

We analyse how physical violence becomes a usual way to interact in the Turkish political field between 1975 and 1980. Contrary to the studies that link the use of violence to marginal positions or to a lack of resources, we show that it is precisely the position occupied by specific groups within the state apparatus that allow them to make use of physical violence with complete impunity. One can therefore notice the continuity between conventional and unconventional activities and between state and criminal sectors in Turkey during the second half of the 1970s.

Nicolas Fischer (EHESS, IRIS)

« Guerre aux migrants » ? Le modèle du camp à l’épreuve de l’économie du maintien de l’ordre et de la subversion en rétention administrative

Cette communication interrogera le paradigme de la guerre tel qu’il a été appliqué récemment au contrôle de l’immigration irrégulière en Europe, et particulièrement aux lieux d’enfermement pour les migrants expulsés ou non admis sur le territoire. En référence aux travaux de Michel Foucault et surtout du philosophe italien Giorgio Agamben, ces espaces ont en effet été volontiers décrits comme des « camps », entendus comme des lieux d’exception où la destruction violente de l’ennemi ressurgit au cœur de l’ordre démocratique. Les reclus n’y bénéficient plus d’aucun droit, et leur gestion étatique passe avant tout par l’exercice d’une violence physique potentiellement illimitée. On proposera tout d’abord une lecture critique de cette lecture « exceptionnaliste », en l’occurrence fondée sur une lecture partielle du travail de Foucault. Ce point théorique sera ensuite mis à l’épreuve d’une enquête ethnographique réalisée dans un centre de rétention pour étrangers en instance d’éloignement du territoire. En revenant sur la gestion des automutilations d’étrangers, on montrera comment l’étranger souffrant, tour à tour défini comme victime, comme délinquant ou comme résistant, est l’enjeu de débats et d’une véritable « politique humanitaire » irréductibles à l’exercice pur et simple de la violence guerrière contre un ennemi.

War on migrants? A theoretical and empirical critique of the “camp reference” in the contemporary analysis of immigration control

This communication will question the reference to “war” and the “state of exception” in contemporary studies of immigration control and immigration detention in Europe. Drawing on Foucault’s and above all on G. Agamben’s work, these locations have been widely described as “camps”—spaces of exception where violent war against an “enemy” may break out, in the middle of an overall democratic polity. Inmates in those camps are thus supposed to be deprived of all rights and legal protection, and subject to potentially unlimited violence from state officials. I will first challenge the theoretical grounds of this approach, focusing on its debatable use of Foucault’s work. I will then confront it to the empirical analysis of a French immigration detention centre, focusing on the specific issue of detainees’ self-mutilation. As I will show, the everyday management of suffering strangers—alternatively qualified as “victims”, “offenders” or “contenders” by different actors—is part of a broader humanitarian policy, which enforcement may not be reduced to a mere war against a foreign enemy.

Dominique Linhardt (CNRS, IMM-GSPM) et Cédric Moreau de Bellaing (ENS, CMH)

« Entendre le grondement de la bataille » : ordres démocratiques et logiques de guerre

La figuration moderne du politique engage une séparation stricte entre ordre politique interne et ordre politique externe. Cette séparation implique une distribution de la violence en deux types distincts : la violence est envisagée à l’intérieur du groupement politique sous l’angle de la criminalité (et de son traitement pénal) tandis que la guerre est réservée pour qualifier les formes de violence venant de l’extérieur et orientées vers lui. Or cette répartition a été régulièrement mise en cause et dénoncée comme une chimère : elle occulterait les logiques de guerre qui travailleraient les sociétés en continu de l’intérieur. Ce constat fonde une critique qui, pour exister depuis le XIXe siècle, gagne aujourd’hui en force et ce d’autant plus qu’avec l’effacement de la limite entre l’interne et l’externe, les logiques de guerre gagnent aujourd’hui de nouveaux espaces de déploiement. Cette ligne d’analyse porte pourtant un risque qu’on entend, dans cette communication, interroger : elle fait du dévoilement de la guerre le critère de réalité et, en un sens, de « vérité » de l’ordre politique en train de se construire (et parfois même de tout ordre politique). En nous appuyant sur des travaux consacrés aussi bien au terrorisme et à sa répression qu’aux contestations violentes et au maintien de l’ordre, ainsi que sur des exemples tirés du travail mené dans un séminaire qui s’est tenu au cours de l’année 2010-2011, nous esquisserons de manière exploratoire une hypothèse alternative qui prend en ligne de mire des processus de réarrangement entre la criminalité et la guerre en dehors du partage entre ordre interne et ordre externe.

“Hearing the distant roar of the battle”: democratic orders and logics of war

Modern political thought draws on a strict separation between the internal and the external political order. This distinction shares up phenomena of violence into two basically different types: internal violence is seen as belonging to the sphere of crime (and its penal treatment) whereas the notion of war is associated with violence coming from or oriented toward the outside. This division has been regularly called into question as obscuring the logics of war that would persistently shape societies from within. Unveiling the war inside thus appears crucial and leads to a critical stance that is nowadays all the more effective as the internal/external divide fades, opening up new spaces where logics of war are likely to operate. Yet, this argument carries a risk that needs to be questioned: it suggests that war is the underlying reality and indeed the “truth” of the political order in the making (and possibly of every political order). Relying on past research on terrorism, contentious violence and law enforcement as well as on several examples stemming from the work done in a regular seminar held during the last academic year, our contribution aims at sketching an alternative account: the hypothesis is that a rearrangement of crime and war is occurring, in part independently of the internal/external divide.


Participants

BLÉVIS Laure lblevis@gmail.com
DEBOS Marielle mdebos@u-paris10.fr
DOBRY Michel michel.dobry@univ-paris1.fr
FISCHER Nicolas fischer_n@hotmail.com
GOURISSE Benjamin b.gourisse@voila.fr
LAIR Éric ericlair@yahoo.fr
LECA Jean jean.leca@sciences-po.fr
LEFRANC Sandrine sandrinelefranc@mac.com
LINHARDT Dominique dominique.linhardt@ehess.fr
MAGNON-PUJO Cyril c.magnonpujo@gmail.com
MÉGIE Antoine antoine.megie@free.fr
MOREAU DE BELLAING Cédric cedric.moreau.de.bellaing@ens.fr
POMMEROLLE Marie-Emmanuelle mepommerolle@free.fr
RENNO Pierre pierrerenno@gmail.com
RIBÉMONT Thomas thomasribemont@hotmail.com
TROM Danny trom@ehess.fr