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L’historien et résistant Marc Bloch entre au Panthéon ce 23 juin 2026. Afin de célébrer sa mémoire, l’AFSP – par la plume d’Yves Déloye – vous propose un texte-hommage qui permet de revenir sur la place qu’occupe le célèbre médiéviste au sein de la science politique française.
« Je m’appelle Bloch. Pour certains, cela peut être une objection. Mais c’est une objection dont, aujourd’hui moins que jamais, je me crois en droit de tenir compte, pour quoi que ce soit, moi-même. Je suis Juif, je ne suis pas antisémite. Et, au regard de la loi (…), je ne suis rien d’autre qu’un citoyen français. Nous sommes, oserais-je ajouter, des citoyens français exactement depuis qu’il y a des citoyens et des soldats français depuis le siège de Mayence, qui n’est pas d’hier. » (Marc Bloch, 1938).
« Il est mort. Et je n’arrive pas encore à réaliser pleinement tout ce qu’impliquent ces trois petits mots.
Pour la Science, pour la France, pour les Annales aussi et pour moi-même (…). Je reste là, maintenant, comme un arbre que la foudre a dépouillé d’une moitié de ses branches (…). Les Annales continuent. Tant qu’elles dureront, quelque chose de Marc Bloch demeurera parmi nous, vivant, agissant, fécond. »
(Lucien Febvre, 1946).
En ce jour où le Panthéon accueille Marc Bloch (1886-1944) et son épouse Simonne Vidal (1894-1944), il n’est pas inutile de s’interroger sur la place qu’occupe le célèbre médiéviste au sein de la science politique française. L’histoire des relations entre l’homme, son œuvre et la discipline demeure pourtant difficile à reconstituer, faute de travaux substantiels consacrés à cette question. On peut néanmoins en dégager trois moments, autant d’indices d’une histoire qui reste à écrire.
Le premier indice tient à la relation, à la fois scientifique et épistolaire, que M. Bloch entretint de son vivant avec André Siegfried. La correspondance de l’auteur du Tableau politique de l’Ouest, conservée aux archives de Sciences Po, ainsi que celle, beaucoup plus volumineuse, échangée entre M. Bloch et Lucien Febvre éditée par Bertrand Müller[1], en témoignent : au moment de lancer la revue des Annales d’histoire économique et sociale, les deux historiens, alors en poste à Strasbourg, sollicitèrent André Siegfried pour qu’il participe au Comité de rédaction de leur célèbre revue. Soucieux d’illustrer l’ouverture disciplinaire de leur projet, les fondateurs des Annales mobilisèrent des noms éminents des sciences humaines et sociales de l’époque, de Maurice Halbwachs à Henri Pirenne, et c’est ainsi qu’ils entrèrent en contact avec A. Siegfried. Comme le note Peter Schöttler dans sa récente biographie intellectuelle de l’historien assassiné par la Gestapo, cette relation ne repose pas forcément sur une grande admiration scientifique : « Ce dernier [AS] n’est pas vraiment un ami, mais il est membre de la rédaction des Annales – bien que Bloch et Febvre n’aient pas une haute opinion de ses publications[2] ». Il est vrai aussi que les deux hommes diffèrent profondément, tant par leur orientation politique (libéral pour A. Siegfried, socialiste pour M. Bloch) que par l’attitude qui sera la leur au moment de L’Étrange défaite. L’un entrant en résistance active malgré son âge au début de l’année 1943, un engagement qui le conduira à une mort héroïque aujourd’hui célébrée ; l’autre acceptant de poursuivre une carrière académique au Collège de France où M. Bloch a échoué à entrer à deux reprises[3]. Institution où A. Siegfried esquissera une « géographie des races » que Pierre Birnbaum a superbement analysé pour mieux la dénoncer[4].
Le deuxième indice, plus anecdotique, concerne les années qui suivent la Libération. Lorsque la FNSP, née en octobre 1945, lance ses actions en faveur du développement de la science politique française (de fait alors souvent pensée au pluriel), elle le fera en mobilisant le soutien des héritiers de M. Bloch, en la personne de L. Febvre qui sera membre du premier Conseil d’administration de l’AFSP en 1949 (Fernand Braudel y siégera aussi) et, plus encore, de Charles Morazé qui participera très vite au Conseil d’Administration de la FNSP et aux enseignements de l’IEP de Paris[5], puis, en 1956, à la création du Cycle supérieur d’études politiques de la Fondation. Cette alliance intellectuelle explique peut-être que la FNSP, lorsqu’elle lancera en 1947 sa collection des « Cahiers de la FNSP », s’inspire du modèle des « Cahiers des Annales », lancée à la même époque par la « Société Marc Bloch ». Elle en adoptera même, pendant quelque temps, le logo en couverture. Ce dernier, on le sait, représente un personnage masculin barbu, coiffé d’un casque arrondi et tenant un sceptre, selon une iconographie inspirée de l’Antiquité grecque. Ce logo est entouré des mots « Économies – Sociétés – Civilisations », qui forment le nouveau sous-titre des Annales à partir de janvier 1946.
Le troisième indice, le plus déterminant, concerne la réception de l’auteur des Rois thaumaturges (1924) dans la science politique française. Bien que tardive, la lecture politologique de cet ouvrage majeur participe du « tournant historique » de la discipline. Au milieu des années 1980, les références à M. Bloch se multiplient sous la plume de politistes ayant pour point commun d’inscrire l’analyse du politique dans ses temporalités. On songe ici, sans souci d’exhaustivité, à Jean-François Bayart (dans l’article de la Revue française de science politique qu’il a consacré en 1985 à « l’énonciation du politique », à Bertrand Badie (dans son chapitre du Traité de science politique édité la même année) ou encore à Alain Garrigou. Ce dernier publiera un important article dans Politix, en 1989, consacré à l’apport des deux fondateurs des Annales à une conception renouvelée du pouvoir politique[6]. C’est là une façon pour la discipline de contribuer au « processus de cristallisation des Rois thaumaturges en classique des sciences sociales [qui] a pour arrière-plan l’œuvre tout entière de Marc Bloch[7] » ; c’est aussi pour la science politique une façon de partager avec l’histoire l’impérieux souci d’éviter le présentisme d’une discipline trop longtemps oublieuse des pesanteurs du passé. Bref, de « comprendre le présent par le passé[8] », comme y invite l’auteur de l’Apologie pour l’histoire dans le dernier livre qu’il écrira avant de mourir.
Yves Déloye
Sciences Po Bordeaux / Centre Émile Durkheim
Membre du CA de l’AFSP
[1] Marc Bloch, Lucien Febvre, Correspondance établie, présentée et annotée par Bertrand Müller, 3 tomes, Paris, Fayard, 2003.
[2] Peter Schöttler, Marc Bloch. Une bibliographie intellectuelle, Paris, Gallimard, 2026, p. 393.
[3] Dans un courrier en date du 8 décembre 1934, André Siegfried indique qu’il soutiendra sa candidature au Collège de France sur le poste de François Simiand (voir ici le tome 2 de la correspondance citée en note 1, p. 468).
[4] Voir ici Pierre Birnbaum, « La France aux Français ». Histoire des haines nationalistes, Paris, Seuil, 1993, chapitre V.
[5] Dans ses mémoires, C. Morazé note incidemment que les « patrons [de la FNSP] n’appartiennent nullement – bien au contraire – aux Annales... » (Charles Morazé, Un historien engagé. Mémoires, Paris, Fayard, 2007, p. 130).
[6] Cf. Alain Garrigou, « La construction de l’objet pouvoir chez Marc Bloch et Lucien Febvre », Politix. Revue des sciences sociales du politique, 2 (6), 1989, dossier « Les liaisons dangereuses. Histoire, sociologie, science politique », p. 17-24.
[7] Jérôme Lamy, « Qu’est-ce qu’un classique de sciences sociales. Autour des Rois thaumaturges de Marc Bloch », La vie des idées.fr [en ligne], publié le 15 mai 2026, p. 7. Parmi les ouvrages de M. Bloch cités en science politique, celui consacré à La Société féodale (1939) est également souvent mobilisé.
[8] Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Paris, Armand Colin, 6e édition, 1967 (1949), p. 11.
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