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L’encadrement bureaucratique des terrains difficiles : pratiques de recherche et autonomie de la science

Le groupe de recherche AFSP Contraintes Bureaucratiques, Risques, Adaptations sur les terrains (CoBRA) lance un appel à communications pour le prochain congrès de l’AFSP à Lyon du 30 juin au 2 juillet 2026 sur le thème « L’encadrement bureaucratique des terrains difficiles : pratiques de recherche et autonomie de la science ». L’appel à communications est ouvert jusqu’au mardi 30 janvier 2026. 

Les risques auxquels les chercheur.e.s peuvent être confronté.e.s lors de leurs enquêtes sont nombreux et loin d’être limités aux zones de conflit. L’objectivation de ceux-ci se heurte parfois à l’autocensure des chercheur.e.s qui témoignent peu sur ces difficultés, souvent par peur de compromettre leur accès à leur terrain auprès de l’administration. Des initiatives ont cependant émergé en France pour tenter de les identifier. C’est notamment le cas de l’enquête conduite par l’INALCO « Recherche, formation et expertise sur des terrains « empêchés » ou « entravés » – Pratiques, méthodes et nouvelles ressources » (Allès et Perrodin, 2024), ou desnombreux travaux réflexifs portant sur l’encadrement bureaucratique de la recherche (Genèses 2022 ; Aldrin et al. 2022)

A partir des travaux pionniers sur les terrains difficiles (Boumaza et Campana, 2007) de nombreuses pistes de réflexion ont été ouvertes concernant la place des chercheur.e.s sur leurs terrains et dans leurs enquêtes. L’enjeu de cette ST n’est donc pas, en soi, l’étude des « terrains difficiles », mais l’analyse des processus par lesquels les institutions de l’ESR construisent cette catégorie, en définissent les contours et décident d’en autoriser – ou non – l’accès. Autrement dit, il s’agit moins d’interroger les terrains eux-mêmes que les dispositifs de qualification, de régulation et de légitimation qui encadrent leur pratique.

L’objectif est donc double :

  • Interroger plus spécifiquement le rôle des institutions – tutelles, comités éthiques, contrats de recherche, etc. -, qui fournissent d’indispensables moyens à la recherche, mais peuvent aussi imposer des limites lors des enquêtes, dont les logiques apparaissent le plus souvent comme arbitraires. En effet, les rapports avec lesinstitutions encadrant la recherche influent sur la définition et les négociations des pratiques de terrain. On peut, à titre d’exemple, évoquer la nécessité pour les chercheur.e.s de faire valider leur protocole d’enquête par des comités d’éthique ou institutions parfois éloignées des réalités de la recherche ou celle de faire signer des formulaires de consentement calqués sur ceux utilisés pour le recueil de données médicales (Bosa 2008 ; Siméant-Germanos, 2022). Ces exigences bureaucratiques, qui constituent une forme indirecte et peu débattue d’encadrement de la recherche, affectent la relation d’enquête et font parfois courir des risques supplémentaires aux chercheur.e.s. Dans un autre registre, les relations avec le fonctionnaire sécurité défense (FSD) – et la place désormais centrale de ce dernier dans les activités des chercheur.e.s ont particulièrement reconfiguré les rapports entre ces dernier.e.s et leurs institutions (Duclos, 2023). L’encadrement bureaucratique de la recherche s’est notamment renforcé à la suite des contraintes imposées durant la pandémie de Covid, qui ont durablement inscrit certaines pratiques (Bono et Hibou, 2020). Par exemple, la majorité des terrains interdits renvoient désormais aux zones classées “rouges” par les diplomates, c’est-à-dire aux espaces institutionnellement désignés comme incompatibles avec une présence de terrain. Il s’agit alors de nous interroger : qui est légitime pour décider des terrains accessibles ou non ? Les chercheur.e.s eux-mêmes, les tutelles, ou le Quai d’Orsay ? Selon quels critères, fondés sur quelles définitions du risque et de la responsabilité ?
  • Ensuite il s’agit de cartographier les cas d’interdiction et, plus largement, de recueillir les expériences et les pratiques des chercheur.e.s dans ce domaine, les stratégies d’évitement. Face à l’inflation des injonctions bureaucratiques, un jeu de « poker-menteur » semble s’être installé entre les chercheur.es voulant poursuivre leurs recherches et des administrations qui veulent se protéger, mais bénéficier tout de même des dividendes de ces enquêtes. Ainsi, les contraintes ont aussi des conséquences pratiques : la managérialisation de l’ESR, parcequ’elle s’accompagne d’une « obsession de contrôle », qui passe par les mesures « objectives » de la performance, conduit à une perte d’autonomie des chercheur.e.s et de la science (Power, 2005 ; Hibou, 2012 ; Gingras, 2014 ; Laval 2015 ; Mirowski 2019). Pour finir, dans un contexte de gestion de la pénurie, il conviendra d’interroger comment ces logiques pèsent sur l’orientation des financements et contribuent à la disqualification de certains champs d’étude, objets ou même terrains de recherche. Ces contraintes entrainent en effet différentes stratégies de contournements et de négociations de la part des chercheur.e.s.

Les propositions de communication (500 mots max.) en français ou en anglais sont à envoyer, jusqu’au 30 janvier 2026 à tanguy.quidelleur@univ-paris1.fr et victor.violier@irsem.fr.

Références

Philippe Aldrin, et al., L’enquête en danger : Vers un nouveau régime de surveillance dans les sciences sociales. Paris, Armand Colin. « Sociologia », (2022).

Delphine Allès et Louise Perrodin, « Recherche, formation et expertise sur des terrains « empêchés » ou « entravés » – pratiques, méthodes et nouvelles ressources », INALCO data paper, #1, Décembre 2024.

Adam Baczko, Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay. « Le privilège épistémologique du terrain. Une enquête collective dans la Syrie en guerre », Bulletin de Méthodologie Sociologique / Bulletin of Sociological Methodology, vol. 151, n° 1, 2021, p. 96-116.

Bastien Bosa, « À l’épreuve des comités d’éthique. Des codes aux pratiques », in Alban Bensa et Didier Fassin, Les politiques de l’enquête, Paris, la Découverte, 2008, p.205-225.

Irene Bono et Béatrice Hibou. « Peut-on rester libre à l’heure du risque ? La liberté scientifique sur les terrains ditsdifficiles », Sociétés politiques comparées, n° 52, septembre-décembre 2020.

Magali Boumaza et Aurélie Campana, 2007. « Enquêter en milieu « difficile » Introduction. » Revue française de science politique, 2007/1 Vol. 57, p.5-25.

Nathalie Duclos. « Le Fonctionnaire de sécurité et de défense, ou la recherche percutée par la problématique sécuritaire ». Critique internationale, 2023/3 N° 100, 2023. p.93-100.

Yves Gingras, Les dérivés de l’évaluation de la recherche. Du bon usage de la bibliométrie, Paris, Raisons d’agir 2014.

Béatrice Hibou, La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2012

Christian Laval, “L’économie de la connaissance et la transformation de l’enseignement supérieur et la recherche”, Bulletin de l’ASES, vol. 42, mars 2015.

Philip Mirowski, « Hell is truth seen too late », Boundary 2, 2019. DOI 10.1215/01903659-7271327

Michael Power, La société de l’audit. L’obsession du contrôle, Paris, La Découverte, 2005.