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Hommage à Jean-Luc Domenach (1945-2026)

L’Association Française de Science Politique rend hommage à Jean-Luc Domenach, directeur de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), politiste et sinologue, décédé le 8 janvier 2026. Un In Memoriam sous la double plume de Stéphanie Balme et Jérôme Doyon (Centre de recherches internationales, CERI-SciencesPo/CNRS).

 

Jean-Luc Domenach, historien, politiste et sinologue ou l’entrée de la Chine dans la science politique française

Jean-Luc Domenach, directeur de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), politiste et sinologue, ancien directeur du CERI (Centre de recherches internationales de Sciences Po/CNRS) de 1985 à 1994, puis directeur scientifique de Sciences Po jusqu’en 2000, cofondateur de l’antenne franco-chinoise de l’université Tsinghua à Pékin (2002–2007), compagnon de longue date de la revue Esprit, est décédé le 8 janvier 2026, dans sa quatre-vingt-unième année.

La vie de Jean-Luc Domenach épouse les grandes transformations du monde depuis sa naissance, en août 1945. Sa trajectoire intellectuelle et scientifique accompagne l’émergence de la Chine comme acteur central dans les affaires internationales, alors même que cet objet demeurait, au moment de sa formation, largement marginal, voire exotique, dans l’univers intellectuel français et européen. À partir de ses recherches sur la Chine, sa réflexion a contribué à faire évoluer des catégories essentielles de la science politique, dans un effort constant de décentrement et de comparaison Nord-Sud véritablement réciproque. Sa démarche s’est inscrite dans un mouvement allant de l’analyse des régimes politiques à celle de leur politique étrangère, à mesure que la Chine prenait une place de plus en plus centrale dans la mondialisation.

Un héritage intellectuel : Esprit, l’humanisme critique et la question du rapport au pouvoir

Le décès de Jean-Luc Domenach marque la perte d’un universitaire formé par une génération d’intellectuels inscrits dans la tradition humaniste issue de la gauche catholique anti-stalinienne, autour notamment des figures fondatrices de la revue Esprit : Emmanuel Mounier et, naturellement, son père, Jean-Marie Domenach. Enfant des Murs Blancs, expérience fondatrice communautaire, il hérite très tôt d’un humanisme critique, attentif aux dérives des pouvoirs politiques et aux aveuglements idéologiques.

Cet héritage le conduit tout à la fois à s’inscrire dans la continuité et à opérer une rupture avec la tradition de la revue Esprit. Il se tourne vers l’histoire et la science politique, non dans une posture d’essayiste mais en tant que chercheur, consacrant ses travaux aux régimes communistes non européens et, plus spécifiquement, à la Chine maoïste. Sa réflexion se nourrit d’un dialogue constant, parfois vif, avec ses mentors, Lucien Bianco et Marie-Claire Bergère, sous la direction desquels il soutient respectivement sa thèse de doctorat et sa thèse d’État, mais aussi avec ses pairs, au premier rang desquels son ami Yves Chevrier, ainsi que François Godement et Jean-Philippe Béja. L’œuvre de Jean-Luc Domenach fait émerger une approche singulière de la Chine communiste, fondée à la fois sur l’histoire de ses violences politiques et sur une analyse fine, voire intime, de sa caste dirigeante.

Parmi ses nombreux ouvrages, Aux origines du Grand Bond en avant (1982) demeure une référence internationale incontournable sur cette période charnière du milieu des années 1950, en ce qu’il met au jour les ressorts profonds du totalitarisme maoïste et les modalités spécifiques de son déploiement historique. Dix ans plus tard, dans le sillage de la mise en cause implacable du maoïsme opérée par Simon Leys, et en résonance avec les engagements intellectuels et politiques de son père, notamment son soutien à la publication de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, Jean-Luc Domenach reprend à son tour la métaphore de l’archipel pour mettre au jour le système concentrationnaire chinois des Laogai (劳改). Fondé sur un travail d’archives colossal, Chine : l’archipel oublié joue un rôle décisif auprès d’une génération de lecteurs et de chercheurs, en France comme à l’étranger. Trente ans plus tard, Jean-Luc Domenach revient à l’appareil répressif chinois dans son ultime ouvrage, Regard sur les mutations du goulag chinois (1949–2022), consacré à l’évolution du système des Laogai. Par l’ensemble de son œuvre, il contribue ainsi de manière décisive à inscrire la Chine maoïste dans une réflexion globale et comparative sur la violence totalitaire, à une époque où celle-ci demeurait encore largement perçue comme radicalement spécifique et incomparable par une partie de l’intelligentsia occidentale.

Ses travaux sur les élites maoïstes (Mao, sa cour et ses complots : derrière les Murs rouges, publié en 2012) et leurs héritiers (Les fils de princes : Une génération au pouvoir en Chine, publié en 2016) contribuent également à l’intelligence du système politique chinois. L’approche par la biographie collective adoptée ici par Jean-Luc Domenach permet tout à la fois de restituer l’histoire partagée qui structure cette élite, sans pour autant effacer leur subjectivité, souvent féroce, ni leur intimité.

Pour Jean-Luc Domenach, l’étude de la Chine contemporaine n’est jamais un simple objet régional. Elle constitue une véritable épreuve intellectuelle et morale : Comment mener des recherches sur des terrains dits sensibles, tout en coopérant avec les chercheurs du pays ? Elle agit également comme un miroir de nos ignorances occidentales, souvent trop autocentrées, et nous invite à interroger en profondeur les catégories d’analyse du politique. Faire du cas chinois un cas « banal » de la science politique comparée et des relations internationales, dé-culturaliser les approches régionales, désoccidentaliser le champ des études aréales : telle est l’une de ses contributions majeures.

Enfin, sa trajectoire lui a enseigné que l’Histoire ne prend sens qu’au regard des vies humaines qui la façonnent. « Des Murs blancs aux Murs rouges », conclut sa famille avec tendresse dans le faire-part de décès publié dans Le Monde, résumant ainsi une trajectoire intellectuelle d’une remarquable cohérence. Il convient ici de citer certaines des paroles prononcées par sa fille aînée, Muriel, lors de son inhumation au cimetière du Montparnasse. “Dans son combat anti-totalitaire, pour la démocratie et pour la dignité humaine”, il valorisait “le courage plus encore que l’intelligence”, tout en soulignant que “la nuance n’est pas l’antichambre de la reddition”.

La recherche dans la cité : de l’intellectuel critique au chercheur-passeur, à travers l’expérience du CERI

À partir de la tradition d’engagement intellectuel qui fut la sienne, Jean-Luc Domenach n’a cessé de s’interroger sur les liens entre la recherche, l’engagement intellectuel, voire militant, et le rôle du chercheur dans la cité. Cela se retrouve dans sa relation à la Chine : Comment appréhender la République populaire de manière critique tout en maintenant les liens, en particulier humains, voire en développant de véritables coopérations scientifiques, comme il a su le faire par la création de l’Antenne franco-chinoise en sciences sociales à l’université Tsinghua à Pékin ? Mais cela se retrouve aussi dans ses exigences constantes, à l’égard de lui-même comme de ses étudiants, dont nous fûmes, il posait sans cesse la même question : Comment choisir un objet de recherche, l’étudier avec la rigueur scientifique requise et, simultanément, le transmettre au plus grand nombre en tant que passeur de savoirs ? Pour Jean-Luc Domenach, enseignement, recherche et transmission des connaissances étaient indissociables, et il y consacrait toute son énergie et tout son charisme.

Son expérience diplomatique, antérieure à sa carrière académique et mêlant étroitement analyse et action, annonçait déjà sa contribution décisive au travail du CERI. À la tête du laboratoire, Jean-Luc Domenach en a durablement transformé les orientations en termes d’ouverture internationale, d’interdisciplinarité au sein de l’unité des sciences sociales, et d’attention soutenue aux jeux d’échelles et aux acteurs, du local et de l’individuel jusqu’au global. Il a exercé cette responsabilité dans une période charnière marquée par la fin de la guerre froide, la chute du mur de Berlin, la disparition de l’URSS, l’espoir d’une transition démocratique dans des régimes d’Europe centrale et orientale, d’Afrique et d’Amérique latine, mais non en Asie, et singulièrement en Chine, notamment après la répression de Tiananmen de juin 1989. Aux côtés de Pierre Hassner et de Jacques Rupnik, penseurs de la paix, de la guerre et des régimes communistes européens, il a contribué à la structuration d’un cercle intellectuel et à la formation de plusieurs générations de chercheurs. Il a aussi imposé l’étude de la Chine dans une perspective globale (le champ des Global China studies), bien avant qu’elle ne devienne un objet central de la sociologie politique comparée.

Tourné vers l’avenir, Jean-Luc Domenach se voulait aussi révélateur et cultivateur de talents. Il a ainsi contribué à préparer ses successeurs à la direction du CERI, parmi lesquels Jean-François Bayart et Christophe Jaffrelot. Plus largement, des générations de chercheurs et chercheuses du CERI, et au-delà, lui doivent une idée, une formule ou une orientation (« Il m’a poussé à travailler sur l’Asie du Sud-Est », « Il m’a soufflé mon sujet de thèse », …). Nous lui devons collectivement beaucoup. Le CERI, en particulier, qu’il a contribué à transformer en un centre de recherche véritablement interdisciplinaire et global, attentif aux Grands Suds et engagé dans une solide tradition de valorisation scientifique au-delà de l’université, porte aujourd’hui la marque indélébile de son influence.

Stéphanie Balme et Jérôme Doyon (Centre de recherches internationales, CERI-SciencesPo/CNRS)

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Jean-Luc Domenach, grand spécialiste de la Chine contemporaine, est mort, Le Monde, 13 janvier 2026

« Jean-Luc Domenach fut avant tout un pédagogue au sens plein du terme », La Croix, 16 janvier 2026

La disparition de Jean-Luc Domenach, Ouest-France, 12 janvier 2026