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Hommage à Alain Touraine (1925-2023)

L’Association Française de Science Politique rend hommage à Alain Touraine, décédé le 9 juin 2023 à l’âge de 97 ans. Un In Memoriam sous la plume d’Olivier Fillieule, professeur de sociologie politique à l’Institut d’Etudes Politiques de l’Université de Lausanne.

Une pratique chaude et collective de la sociologie

Figure fondatrice de la sociologie du travail en France, Alain Touraine est décédé le 9 juin à l’âge de 97 ans. Tout au long d’une carrière au long cours (76 ans), il a produit une œuvre prolifique scandée par une série de déplacements, de la sociologie du travail ouvrier à celle des mouvements sociaux, puis au sujet et à l’individuation. Il laisse après lui un legs immense aux sciences humaines et sociales, marqué par une pratique de l’enquête au plus près des acteurs et de leurs conditions matérielles d’existence autant que par une conception de la recherche comme intelligence collective et travail d’équipe.

Conscience ouvrière et déclin de la société industrielle

Entré à Normale Sup en 1945, il est envoyé par Ernest Labrousse en Hongrie pour étudier les réformes agraires avant de se tourner vers le travail ouvrier, se faisant embaucher dans une mine de charbon de Valenciennes. Agrégé d’histoire en 1950, il entre au CNRS sous l’impulsion de Georges Friedmann qui lui confie une étude portant sur l’évolution du travail ouvrier aux usines Renault, dont il tirera un livre devenu un classique.

En 1957, il fonde le Centro de Sociología del Trabajo à la FLACSO de Santiago de Chili puis, un an plus tard, alors qu’il quitte le CNRS pour l’EHESS, le Centre de Sociologie Industrielle qui deviendra le Centre d’Étude des Mouvements Sociaux après mai 1968. Il le quittera en 1981 pour fonder le Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologiques (CADIS). En 1964, il soutient sa thèse de doctorat ès lettres intitulée Sociologie de l’action et publiée au seuil en 1965, tandis que sa thèse complémentaire intitulée La conscience ouvrière paraît l’année suivante chez le même éditeur. Dans ces deux livres, dont le matériau vient de ses enquêtes sur l’industrie automobile, Touraine s’intéresse à la formation d’une conscience de classe, alors que domine une lecture en termes de lutte de classe, mettant déjà au cœur de ses analyses l’autonomie des individus et ce que l’on nommera bien plus tard les luttes pour la reconnaissance.

En 1968, il prend la direction du département de sociologie de l’université de Nanterre. Il est aux premières loges du versant étudiant du mouvement de Mai, qu’il défend et soutient, l’analysant avant tout comme une « brèche culturelle », pour reprendre les termes de son collègue et ami Edgar Morin. Sociologue de la société industrielle, il voit dans l’évènement le symptôme du passage progressif à une société « post-industrielle » dans laquelle l’éducation, les enjeux culturels, l’information et la communication se substituent aux luttes autour de la production et du partage de la valeur. Son analyse à chaud vise à « expliquer pourquoi ce mouvement est à la fois important et dérisoire, profond et désorienté » (in Le Monde du 30 juin 1968). S’il insiste sur le fait que Mai n’a pas débouché sur une situation révolutionnaire ni n’a pris le tour d’une insurrection faute d’une volonté politique de renverser le pouvoir, il y voit cependant plus qu’une simple révolte, une « préhistoire du futur » prenant son sens par rapport à l’avenir et non au passé, d’où son aspect irrationnel et utopique. En refusant toute forme d’organisation formelle et en misant sur la spontanéité, le mouvement se serait condamné à l’impuissance, s’épuisant dans sa propre expression, se cantonnant à un front du refus, celui de la gouvernance technocratique confisquée par des élites confondant intérêt général et intérêts particuliers, sans proposer d’alternative.

« Nouveaux mouvements sociaux » et intervention sociologique

Dans les années 1970, Touraine focalise désormais son attention sur l’émergence et le développement de ce que l’on commence de nommer les « nouveaux mouvements sociaux », structurés autour de nouveaux acteurs : les mouvements écologistes et régionalistes, le mouvement auti-nucléaire, les minorités culturelles, enfin le syndicat polonais Solidarnosc. Il s’inscrit de ce fait dans un moment de redéfinition des conflits sociaux, en lien avec les travaux de Ronald Inglehart, Klaus Offe ou encore Alberto Melucci, pour lesquels la complexité de la société moderne déboucherait sur la dilution des lieux et des objets du conflit en même temps que la disparition d’une structure de classe au profit d’une stratification complexe. Si les classes au sens marxiste orthodoxe n’existent plus en tant que telles, il n’en demeure pas moins que les conflits de classe sont toujours présents. D’où la nécessité d’analyser les mouvements sociaux en partant du conflit, désormais seul signe visible de l’existence d’affrontements entre groupes antagonistes en lutte pour la domination des ressources. Dans une telle perspective la fonction des acteurs en conflit serait comme l’écrit Melucci de « révéler les enjeux, d’annoncer à la société que des problèmes fondamentaux existent dans une ère donnée. Ils ont une fonction symbolique croissante » (Melucci 1985 : 797).

Dans le paysage intellectuel des années post-68, apogée de la pensée structuraliste dans ses variantes libérale, marxiste orthodoxe ou encore althussérienne identifiant la société à un système de domination reposant sur des appareils idéologiques et à laquelle s’oppose les approches stratégiques en termes de choix rationnel portées par Michel Crozier ou Raymond Boudon, Touraine se situe en quelque sorte hors-jeu, défendant l’idée selon laquelle La production de la société (1973) se réalise au travers des conflits qui s’organisent entre deux acteurs centraux et dont l’enjeu est l’historicité. Celle-ci étant définie comme la capacité d’une société d’intervenir sur son propre fonctionnement, de produire ses orientations normatives et de construire ses pratiques à un point donné de son histoire. Il s’agit dès lors de partir à la recherche du sujet historique qui succèderait à la figure centrale du mouvement ouvrier, soit l’acteur qui lutte au niveau le plus élevé, celui de l’historicité. Un léninisme sociologique et prophétique, en quelque sorte.

La quête tourainienne s’appuie à partir de 1976 sur la mise au point d’une méthode -l’intervention sociologique- mise en œuvre dans une série d’enquêtes collectives visant à établir si oui ou non tel ou tel mouvement réalise le principe de totalité, critère définitoire principal de ce que doit être un mouvement social. Une méthode que Touraine avait pour habitude de présenter comme articulée autour de trois principes fondamentaux : l’étude d’un groupe de personnes actives dans un mouvement collectif ; l’invitation à l’auto-analyse du mouvement ; la formulation d’hypothèses sur le niveau le plus élevé auquel peut parvenir l’action considérée. Cela grâce à un dialogue continu entre chercheurs et militants, avec pour horizon un dépassement de l’antinomie entre logique d’action et logique de connaissance.

De l’acteur au sujet

Avec la publication du Retour de l’acteur (1984), Touraine opère une inflexion qui ne fera que se confirmer dans les décennies suivantes. Il s’attache à montrer que les contestataires ne sont pas seulement partie d’acteurs collectifs mais sont aussi les producteurs de leur propre sens, leurs engagements se tournant aussi sinon de plus en plus centralement vers la « recherche de soi » et la quête d’une identité personnelle plutôt que vers les réalisations collectives : « l’individu n’est pas un sujet par décision divine mais par son effort pour se dégager des contraintes et des règles et pour organiser son expérience. Il est défini par sa liberté et non par ses rôles. (…) On peut appeler Sujet l’individu (…) qui a combattu contre ceux qui envahissaient sa vie personnelle et lui imposaient leurs ordres. » (Critique de la modernité, 1992, p.178-179). Il poursuit sa réflexion dans Qu’est-ce que la démocratie ? paru en 1994 qui introduit explicitement la question de la reconnaissance des individus -thème central du mouvement zapatiste qu’il suivra de près- pour à partir des années 2000 orienter de plus en plus nettement ses centres d’intérêt vers un sujet plus personnel (La Recherche de soi : dialogue sur le sujet, avec Fahrad Khosrokhavar, 2000). Un mouvement qui l’éloigne de la sociologie au profit de la philosophie morale.

Tout au long de son parcours intellectuel Touraine a mêlé le lait de la recherche fondamentale à la viande de l’analyse à chaud des événements politiques. Après 68, il s’inscrit politiquement dans ce qu’il est alors convenu d’appeler la deuxième gauche autour de figures comme Michel Rocard ou Edmond Maire et dont il suivra le lent glissement du côté de l’idéologie dominante. En 1995, il soutient les positions de la CFDT et condamne les grèves contre le plan Juppé en les cantonnant à la défense passéiste et corporatiste des privilèges de la fonction publique, dans un monde où il n’y aurait « no alternative », pour parler comme Margaret Thatcher. C’est pourtant le même Touraine qui faisait remarquer si justement dans Le Monde du 8 mars 1968 qu’« on est souvent tenté aujourd’hui de réduire les problèmes sociaux à la résistance au changement et de ne voir dans les protestations ou l’agitation sociales que l’expression des efforts, condamnés d’avance, de certaines catégories ou de certaines institutions pour se survivre ».

Olivier Fillieule

(Photo : Wikimedia Commons)