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Hommage à Guy Michelat (1933-2021)

L’Association Française de Science Politique rend hommage à Guy Michelat, décédé le 30 mai 2021, une figure de la sociologie politique française issue de la psychologie sociale. Cet hommage débute par celui de Nonna Mayer, ancienne présidente de l’AFSP. D’autres témoignages suivront. Notre webinaire de mardi 1er juin 17h sera dédié à sa mémoire.

Christophe JAFFRELOT, Président de l’AFSP
Michel MANGENOT, Secrétaire Général de l’AFSP

 

 

Hommage par Nonna Mayer, ancienne présidente de l’AFSP

Guy Michelat nous a quittés, brutalement, dans la nuit du 29 au 30 mai. Mi-mai nous parlions encore au téléphone, de l’enquête annuelle sur le racisme de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), à laquelle il participait activement avec nous depuis vingt ans, et de la robustesse de sa nouvelle échelle d’attitude mesurant l’aversion à l’islam. Chercheur, jusqu’au bout. Au Cevipof, nous l’appelions affectueusement « le doyen ». Venu de la psychologie sociale, il avait une double formation, qualitative et quantitative, pratiquant bien avant qu’elles deviennent à la mode, les mixed methods.

Il a formé des générations de chercheuses et de chercheurs à l’entretien non directif. Son stage au 3ème cycle de Sciences Po consistait après une séance introductive à nous envoyer, magnétophone en bandoulière, faire des travaux pratiques, ensuite écoutés et discutés dans le groupe. Il s’agissait d’interviewer des personnes que l’on ne connaissait pas, sur des sujets apparemment anodins – le vin, le chocolat, le parfum, la fourrure -, mais qui s’avéraient d’excellents révélateurs des attitudes politiques. Des entretiens véritablement « non directifs », inspirés de la méthode mise au point par le psychologue américain Carl Rogers, fondée sur l’empathie, laissant la personne parler librement à partir d’une consigne de départ sans la relancer autrement qu’en lui renvoyant ses propos (Michelat, 1975). Aux antipodes des entretiens faits par Pierre Bourdieu et son équipe dans La misère du monde (Bourdieu, 1993), ils nous ont appris à écouter, sans questionner, sans imposer de problématique, dans le respect de l’autre.

C’est lui aussi qui a introduit au Cevipof les méthodes quantitatives, les enquêtes par sondage et l’exploitation statistique des données. Aujourd’hui on peut faire d’un clic une analyse de régression ou une factorielle, à l’époque c’était plus laborieux. Il fallait passer par le CIRCE, le centre de calcul électronique du CNRS à Orsay. Les informations étaient saisies sur cartes perforées tout comme le programme et les paramètres de l’analyse. En retour on obtenait des tonnes de listings déversés en continu par une grosse imprimante, mais il fallait attendre 24 heures pour enfin obtenir les « tris » demandés la veille. Quant aux échelles d’attitudes hiérarchiques, Guy les construisait à la main, à l’aide d’un scalogramme, avant qu’il ne mette au point avec Pierre-Olivier Flavigny un programme informatique adapté (Kerrouche et Michelat, 1999). Ces temps héroïques ont été là encore un moment formateur inégalé.

Il faut enfin lire et relire ses travaux, beaucoup trop nombreux pour être cités ici, où il applique ces méthodes avec rigueur et inventivité, sur le nationalisme, le vote, la religion, la classe sociale, les para sciences, la sexualité, qui n’ont rien perdu de leur actualité. Mais son maître livre, écrit avec son collègue et complice, Michel Simon, reste Classe, religion et comportement politique (Michelat et Simon, 1977) où, combinant entretiens non directifs et enquête par sondage, il met au jour deux sous cultures antagoniques qui jusqu’à aujourd’hui façonnent les comportements politiques en France.

C’était aussi un artiste, un photographe croquant sur le vif tant les manifs que les scènes de la vie quotidienne, ainsi qu’à ses heures un potier et un lithographe de talent, et un fidèle en amitié.

Il a profondément marqué la science politique française (sur son rôle au Cevipof et à Sciences Po voir notamment le bilan dressé par Marie Scot) et il nous laisse orphelins. A sa femme Claude, à sa fille Anne, à toutes celles et ceux qui l’ont connu et aimé, j’adresse mes très sincères condoléances.

Nonna Mayer

Références

  • Mayer, Nonna, Guy Michelat, Vincent Tiberj and Tommaso Vitale. 2020. « Évolution et structures des préjugés : Le regard des chercheurs – Chapitre II.III. L’articulation des préjugés. » In CNCDH, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2019, 55-75. Paris, La Documentation française.
  • Guy Michelat, Éric Kerrouche. 1999. , « Les échelles d’attitude », Revue internationale de politique comparée, 6 (2), p. 463-512
  • Guy Michelat et Michel Simon,.1977. Classe, religion et comportement politique, Paris, Presses de Sciences Po/Editions sociales.
  • Guy Michelat. 1975. Sur l’utilisation de l’entretien non directif en sociologie. Revue française de sociologie, 16(2), p. 229-247

 

Pour Guy Michelat, par Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche émérite au CEVIPOF

En février 1964, quand je suis recrutée au CEVIPOF, c’est pour travailler sur une enquête dirigée par Guy Michelat et Gérard Vincent. Elle porte sur les professeurs du second degré. Mais elle a pris du retard. Donc, pendant quelques mois, Guy me « prête » à Aline Coutrot, spécialiste des jeunes. Je dépouille pour elle Salut les copains et Nous les garçons et les filles. Puis je quitte les yéyés pour les enseignants et pour les joies de la « trieuse », la grosse machine dans laquelle on fait passer des cartes perforées. Guy Michelat a en effet introduit au CEVIPOF l’analyse quantitative des données d’enquête, échelles d’attitudes à l’appui, avec les instruments du bord comme le scalogramme. Dans le même temps, il promeut les enquêtes qualitatives, via, pour l’essentiel, l’entretien non-directif, sur lequel il donne un séminaire de 3ème cycle (ancêtre de l’École doctorale). Il nous apprend donc à écouter, à relancer l’interlocuteur uniquement sur ce qu’il a dit, à faire abstraction de nos opinions pour le suivre dans son exploration (j’emploie ici le seul masculin car, dans les années 1960, on n’a pas encore inventé l’écriture inclusive).

Mais si Guy est expert en matière de recherche sociologique, psychologique et politologique, il ne se limite pas à cela. Il est aussi peintre, graveur, photographe. Nous avons tous (ou presque) dans nos bureaux des gravures qu’il nous offrait en guise de cartes de vœux.  Il aime encore le cinéma. A l’époque, les chercheurs du CEVIPOF s’autorisent des virées en bandes de jeunes dans les salles obscures l’après-midi (rassurez-vous, ça n’existe plus). Ce qui ne nous empêche pas de consacrer beaucoup d’énergie à nos écritures et de publier plus qu’honorablement. Or Guy a toujours eu un look juvénile, accentué par son refus du « costume-cravate ». D’où l’anecdote suivante. Nous allons voir La jument verte, un film interdit aux moins de 18 ans. J’en ai alors 23 et Guy 32. A la caisse, une dame (un peu revêche) me demande : « Madame, est-ce que le jeune homme a bien 18 ans ? ». Rien sur mon âge à moi. Vexée comme un pou sur le moment, j’en ris encore aujourd’hui.

Au laboratoire, en ce temps-là, nous étions une famille qui déjeunait (longuement), allait de concert à des mariages, des pots et, souvent, en nocturne, à des meetings politiques de tous bords, pour observer, photographier, prendre des notes, interroger à l’occasion. Nous ne nous contentions pas des chiffres et des lettres, nous voulions voir « en vrai » les évènements et les acteurs que nous allions ensuite disséquer dans nos publications. J’ai des photos faites par Guy lors d’un meeting électoral gaulliste où sont, côte-à-côte à la tribune, André Malraux et François Mauriac. Et combien d’autres comme celles prises en mai 1968 lorsque nous étions tous (ou presque) en train de défiler de la Gare de l’Est jusqu’à Denfert-Rochereau, brandissant une pancarte fabriquée à la hâte avec un bout de carton d’emballage et un morceau de bois collé au scotch sur le carton en guise de hampe.

Saut dans le temps…Ces dernières années, nous nous sommes retrouvés à trois dans le bureau des chercheurs émérites : Guy Michelat, Lucien Jaume et moi-même. Dans la convivialité, l’échange, les discussions sur tout et le reste. Un livre sur les 60 ans du CEVIPOF est en préparation. On y verra, mis en évidence, dans l’histoire de ce laboratoire, « Le Doyen » comme nous appelions Guy, qui en fut une pièce maîtresse. Par son œuvre, par sa manière d’être et son humanité.

Janine Mossuz-Lavau

 

A retrouver aussi…

Hommage à Guy Michelat, par Laurence Bertrand Dorléac, Présidente de la FNSP

 

Photos bandeau : Portrait de G. Michelat – DR Thomas Arrivé / Sciences Po.
Photos vignettes : Novembre 1999 Trombinoscope CEVIPOF Guy Michelat – DR Service Audiovisuel (DES) / Sciences Po
Mur de Sciences Po pris en photo par Guy Michelat lui-même en mai 1968 – DR Guy Michelat / Sciences Po.