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Responsables scientifiques :
Pablo Cussac García (École des Hautes Études Hispaniques et Ibériques, Casa de Velázquez, Madrid) pablo.cussac@sciencespo.fr
Camille Herlin-Giret (CNRS, SAGE, Université de Strasbourg) herlingiret@unistra.fr

Depuis une vingtaine d’années, les travaux sur l’impôt participent au renouveau des réflexions sur l’État et les politiques publiques aux États-Unis. Constituant désormais un sous-champ thématique pluridisciplinaire, la « sociologie fiscale » (Martin et al. 2009) porte un regard historique et comparée sur l’histoire des régimes d’imposition (Daunton 2007, Scheve et Stasavage 2016, Prasad 2018), sur les mobilisations et résistances plus feutrées à l’impôt (Martin 2008, 2013) ou sur le rôle joué par les niches fiscales dans le financement de la protection sociale (Howard 1997).
En France, l’intérêt pour l’impôt est plus récent. Les travaux sur le sujet ont permis un décentrement de l’État vers les gouverné·es par des recherches empiriques visant à éclairer consentement et résistances à l’impôt en s’arrêtant sur l’ordinaire des relations nouées à l’administration fiscale (Spire 2012, 2018). À quelques exceptions près (Delalande 2011, Delalande et Spire 2013, Herlin-Giret 2017, Bernard et Herlin-Giret 2022), la question de la fabrique des politiques fiscales a été relativement moins travaillée, bien qu’elle constitue un
« terrain essentiel, où se jouent […] l’affirmation de choix politiques, la constitution et la reconnaissance de groupes sociaux et des processus de redistribution dans la société » (Bezes et Siné 2011, p. 98). Pour peu que l’on ne reste pas « prisonnier d’une vision strictement fiscaliste », l’impôt permet de rendre compte doublement « des processus qui travaillent d’un côté l’État et de l’autre les groupes sociaux intéressés à son fonctionnement » (Hmed 2011, p. 232), faisant ainsi dialoguer sociologie de l’État, de l’action publique et des mouvements sociaux. Dans un contexte où les finances publiques sont à nouveau au centre du débat public et où la fiscalité est de plus en plus mobilisée dans une visée incitative pour conduire d’autres politiques (Morel et al. 2019), il paraît d’autant plus crucial d’interroger les luttes qui se nouent autour de l’impôt de part et d’autre de la frontière de l’État.
Les contributions à cette section s’inscrivent dans trois axes thématiques, regroupés en deux sessions.
1/ Un premier axe de travail interroge la fabrique des politiques fiscales et analyse les transformations de l’expertise, des usages comme de la légitimité du recours à l’impôt. Les propositions adoptent une perspective historique et/ou comparée pour saisir les évolutions de l’impôt et des finances publiques de la crise des années 1970 à l’émergence de l’État investisseur, en passant par la « contre-révolution » néolibérale (Cooper 2024). Par ce biais, les communications restituent avec finesse les conflits au sein de l’État et la pluralité de configurations fiscales dans des terrains aussi variés que l’Afghanistan, les États-Unis, l’Égypte, l’Italie ou la France.
2/ Un second axe de travail s’arrête sur les batailles fiscales (Delalande 2011), particulièrement saisies à partir des imbrications entre public et privé (Durand et Pélisse 2025). Les différentes communications rassemblées analysent ainsi non seulement les liens entre la fiscalité et les clivages partisans, les mouvements sociaux ou les controverses publiques, mais aussi le brouillage des frontières entre intérêts publics et privés dans la construction des politiques fiscales.
3/ De façon transversale, les communications de cette section thématique interrogent les instruments fiscaux et leur capacité à recomposer les alliances politiques et les expertises dans différents secteurs d’action publique. Sont ainsi explorées autant des problématiques fiscales classiques, comme l’héritage ou les douanes, mais aussi l’articulation entre fiscalité et marchés financiers (Quinn 2017), ou le rôle de l’impôt dans les politiques du logement (Pollard 2011) ou de la santé.
For the past two decades, scholarship on taxation has contributed to the renewal of critical reflections on the state and public policy in the United States. Now constituting a multidisciplinary subfield, “fiscal sociology” (Martin et al., 2009) has developed historical and comparative perspectives on tax regimes (Daunton 2007; Scheve & Stasavage 2016; Prasad 2018), on tax resistance and mobilizations (Martin 2008, 2013), and on the role of tax expenditures in financing social protection (Howard 1997).
In France, interest in taxation is more recent. Research in this area has contributed to a shift in focus from the state to the governed, through empirical investigations that shed light on consent and forms of resistance to taxation by examining the everyday interactions with the tax administration (Spire 2012, 2018). With a few exceptions (Delalande 2011; Delalande & Spire 2013; Herlin-Giret 2017; Bernard & Herlin-Giret 2022), the making of tax policy has received comparatively less attention—despite being, as Bezes and Siné (2011, p. 98) argue, “a crucial arena in which political choices are asserted, social groups are constituted and recognized, and redistribution processes are played out.” Provided we do not remain “trapped in a strictly fiscalist perspective,” the study of taxation allows us to grasp “the processes shaping the state on the one hand, and the social groups engaged with its functioning on the other” (Hmed 2011, p. 232), thereby opening dialogue between the sociologies of the state, public policy, and social movements. In a context where public finances are once more at the center of public debates and where taxation is increasingly used as an incentive-based tool to implement broader public policies (Morel et al., 2019), it becomes all the more crucial to study the struggles surrounding fiscal policy in and beyond the State.
The contributions to this section are organized around three thematic axes, structured into two sessions.
1/ The first line of inquiry examines the making of tax policy, with particular attention to the changing forms of expertise, practices, and legitimacy of taxation as a mode of public intervention. Adopting historical and/or comparative perspectives, the papers trace the evolution of taxation and public finance from the crises of the 1970s through the neoliberal “counterrevolution” (Cooper 2024) to the emergence of the investor state. This approach highlights both intra-state conflicts and the diversity of fiscal configurations across a wide range of settings, including Afghanistan, the United States, Egypt, Italy, and France.
2/ A second axis focuses on fiscal battles (Delalande 2011), understood through the growing entanglements between public and private actors (Durand and Pélisse 2025). The contributions analyze the relationships between taxation and partisan cleavages, social movements, and public controversies, while also documenting the increasingly blurred boundaries between public and private interests in the design and implementation of tax policies.
3/ Finally, the panel adopts a cross-cutting perspective on fiscal instruments and their capacity to reshape political coalitions and forms of expertise across different policy domains. The papers address both long-standing fiscal issues—such as inheritance taxation and customs duties—and more recent developments, including the links between taxation and financial markets (Quinn 2017), as well as the role of tax policy in housing (Pollard 2011) and health policy.
Références
Bernard, Kévin et Camille Herlin-Giret, 2022. « Macron et l’économie : assumer une politique néolibérale », in Bernard Dolez, Anne-Cécile Douillet, Julien Fretel et Rémi Lefebvre (dir.), L’entreprise Macron à l’épreuve du pouvoir, Grenoble: Presses universitaires de Grenoble, p. 230-241.
Bezes, Philippe et Alexandre Siné (dir.), 2011. Gouverner (par) les finances publiques, Paris: Presses de Sciences Po.
Cardon-Quint, Clémence, 2025. L’argent de l’école. Histoire du budget de l’Éducation nationale depuis 1945, Paris: Presses de Sciences Po.
Cooper, Melinda, 2024. Counterrevolution. Extravagance and Austerity in Public Finance, Princeton: Princeton University Press.
Daunton, 2007. Trusting Leviathan. The Politics of Taxation in Britain, 1799–1914, Cambridge: Cambridge University Press.
Delalande, Nicolas, 2011. Les Batailles de l’impôt. Consentement et résistances de 1789 à nos jours, Paris : Seuil.
Delalande, Nicolas et Alexis Spire, 2013. Histoire sociale de l’impôt, Paris: La Découverte.
Durand, Corentin et Jérôme Pélisse, 2025. « The asymmetrical negotiation of legal certainty: neutral places in taxation law in France », Socio-economic Review, online, p. 1-23
Herlin-Giret, Camille, 2017. « L’état et la richesse. Redéfinir l’impôt sur la fortune pour sauver le capital », Gouvernement et action publique, 6 (3), p. 37-60.
Hmed, Choukri, 2011. « Les mouvements sociaux et la politisation de l’argent public », in Philippe Bezes et Alexandre Siné (dir.), 2011. Gouverner (par) les finances publiques, Paris: Presses de Sciences Po, p. 225-262.
Howard, Christopher, 1997. The Hidden Welfare State: Tax Expenditures and Social Policy in the United States, Princeton: Princeton University Press.
Martin, Isaac W., 2008. The Permanent Tax Revolt. How the Property Tax Transformed American Politics, Stanford: Stanford University Press.
–––, 2013. Rich People’s Movements. Grassroots Campaigns to Untax the One Percent, Oxford: Oxford University Press.
Martin, Isaac W., Ajay K.Mehrotra et Monica Prasad (dir.), 2009. The New Fiscal Sociology. Taxation in Comparative and Historical Perspective, Cambridge: Cambridge University Press.
Morel, Nathalie, 2025. The Politics of Fiscal Welfare. Towards a Social Division of Welfare and Labour, Londres: Policy Press.
Morel, Nathalie, Chloé Touzet et Michaël Zemmour, 2019. “From the hidden welfare state to the hidden part of welfare state reform: Analyzing the uses and effects of fiscal welfare in France”, Social Policy and Administration, 53 (1), p. 34-48.
Pollard, Julie, 2011. « L’action publique par les niches fiscales. L’exemple du secteur du logement », in Philippe Bezes et Alexandre Siné (dir.), 2011. Gouverner (par) les finances publiques, Paris: Presses de Sciences Po, p. 263-297.
Prasad, Monica, 2018. Starving the Beast: Ronald Reagan and the Tax Cut Revolution, New York: Russell Sage Foundation.
Quinn, Sarah, 2017. « “The Miracles of Bookkeeping”: How Budget Politics Link Fiscal Policies and Financial Markets », American Journal of Sociology, 123 (1), p. 48-85.
Scheve, Kenneth et David Stasavage, 2016. Taxing the Rich: A History of Fiscal Fairness in the United States and Europe, Princeton: Princeton University Press.
Spire, Alexis, 2012. Faibles et puissants face à l’impôt, Paris : Raisons d’agir.
–––, 2018. Résistances à l’impôt, attachement à l’État. Enquête sur les contribuables français, Paris : Seuil.

Session 1 / Perspectives comparées sur les transformations des États fiscaux : administrations, expertises, instruments
Présidente : Camille Herlin-Giret (CNRS/SAGE, Université de Strasbourg)
Discutante (à confirmer) : Ulrike Lepont (CNRS/CEE, Sciences Po)
Guillaume Beaud (Université d’Oxford, Department of Politics and International Relations – DPIR), (Re)construire et (re)négocier un État fiscal en contexte post-conflit et post-rentier. Les Taliban et la réforme de l’État en Afghanistan depuis 2021
Sylien Colin (Université Paris Dauphine-PSL, IRISSO), Restaurer la confiance de l’épargne dans le crédit de l’État. Exemptions fiscales et politiques d’indexation de la dette publique dans la France d’après-guerre
Maxence Dutilleul (Sciences Po, CEE), Produire l’épargne par la fiscalité : fiscalité, plus-values et financiarisation du logement aux Etats-Unis et au Royaume-Uni
Youssef Sharaf (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, CESSP), De la norme internationale aux routines administratives : la fabrique conflictuelle de la politique fiscale en Égypte de Moubarak
Arianna Tassinari (Università di Bologna) et Francesco Massimo (Université d’Avignon), From the collective bargaining table to the budget. The politics of tax wedge cuts in Italy’s inflation crisis (2022-2024)
Session 2 / Gouverner l’impôt entre le public et le privé : négociations, affrontements, politisation
Président : Pablo Cussac García (EHEHI, Casa de Velázquez)
Discutant : Alexis Spire (CNRS/IRIS, EHESS)
Constantin Brissaud (CNRS/CURAPP, Université Picardie Jules Verne), Les coalitions de cause du Dutreil : éléments pour une sociologie politique de la méritocratie économique en France (2003 – 2024)
Annah Hmed Mels (Université Paris Dauphine-PSL, IRISSO), Se mobiliser par l’impôt : l’action collective des propriétaires de châteaux auprès des pouvoirs publics
Clémence Ledoux (Université de Nantes, DCS/CENS), Effets de rétroaction et consolidation d’un dispositif fiscal : les acteurs des services à la personne face aux réformes fiscales
Marte Mangset (Department of sociology and human geography, University of Oslo & Director of Centre Universitaire de Norvège à Paris), A sociology of the co-construction of the fiscal norm: on professional practices and interaction between tax law experts in the public and private sector
Anne-France Taiclet (Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, CESSP), Un État « accro au tabac » ? Les politisations antagonistes de la fiscalité dans la régulation du tabac en France

Beaud Guillaume guillaume.beaud@sciencespo.fr
Brissaud Constantin constantin.brissaud@cnrs.fr
Colin Sylien sylien.colin@dauphine.eu
Cussac García Pablo pablo.cussac@sciencespo.fr
Dutilleul Maxence maxence.dutilleul@sciencespo.fr
Herlin-Giret Camille herlingiret@unistra.fr
Hmed Mels Annah annah.hmed-mels@dauphine.psl.eu
Ledoux Clémence clemence.ledoux@univ-nantes.fr
Lepont Ulrike ulrike.lepont@sciencespo.fr
Mangset Marte marte.mangset@sosgeo.uio.no
Massimo Francesco francescosabato.massimo@sciencespo.fr
Sharaf Youssef youssef.m.sharaf@gmail.com
Spire Alexis alexis.spire@gmail.com
Taiclet Anne-France Anne-France.Taiclet@univ-paris1.fr
Tassinari Arianna arianna.tassinari4@unibo.it