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SG 04

Penser la loyauté en exil

Considering loyalty in exile

Section du Groupe de recherche MPM – Migration, politisation, mobilisation 

Responsables scientifiques :

Marie Bassi (Université Côte d’Azur-ERMES) bassi.marie@gmail.com
Pauline Brücker (Université Rouen Normandie) pauline.brucker@univ-rouen.fr
Hélène Le Bail (CNRS, Sciences Po-CERI)  helene.lebail@sciencespo.fr
Mathilde Zederman (Université Paris-Nanterre) mzderman@parisnanterre.fr

 

Tandis que l’opposition et la contestation du pouvoir suscitent un intérêt toujours renouvelé en science politique, peu de travaux sur la politisation et les mobilisations se consacrent à saisir la question de la loyauté. Cette notion renvoie par ailleurs, dans les travaux existants, à de multiples conceptualisations – consentement, conformation, fidélité, obéissance, adhésion, soumission, apathie, etc. – rarement considérées comme des formes d’engagement politique (Pommerolle, 2024). Pourtant, la loyauté, en tant que pratiques « par lesquelles un individu ou un groupe ‘joue le jeu’ des institutions » (ibid), peut être interrogée en tant que forme d’engagement. Cette perspective invite à repenser les frontières du politique et donc à dépasser une représentation largement dominante de la politisation comme conflictualisation (Hamidi, 2006 ; Duchesne et Haegel, 2024), et des mobilisations comme protestations (comme y invitent notamment Siméant, 2013 ; Bouilly, 2019). Il est d’autant plus pertinent d’interroger la loyauté comme ensemble de pratiques sociales et politiques dans un contexte de migration. En effet, les principaux·les concerné·es semblent entretenir un rapport ambivalent, entre défiance et dépendance, aux pouvoirs pluriels qui les gouvernent, les encadrent voire les contrôlent : qu’il s’agisse du pays de résidence et/ou des institutions internationales de la gestion des migrations (HCR, OIM, etc.) – pour obtenir, par exemple, la nationalité, le statut de réfugié ou encore des aides sociales – ou qu’il s’agisse du pays d’origine, qui alimente souvent le maintien d’une loyauté en migration (à l’instar de l’injonction au vote ou encore des agissements à distance des services de renseignements).

Cette ambivalence – entre défiance et dépendance – nourrit ainsi des formes plurielles de loyauté qui nous semblent sous-explorées. Il est à cet égard notable que du triptyque désormais classique « d’exit, voice, loyalty » d’Albert Hirschman (1970), le terme de « loyauté » demeure le parent pauvre de l’analyse des engagements en exil. Alors que cette sociologie des engagements en exil est en plein essor (Bassi et al, 2025), la politisation n’y est abordée que par le biais d’une forme de conflictualisation sinon d’opposition politique. Par ailleurs, du côté de la littérature plus générale sur les migrations, la loyauté est appréhendée sous l’angle restreint des citoyen·nes binationaux.les, dont la fidélité aux Etats de résidence mais aussi aux Etats d’origine est régulièrement sujette à controverses médiatiques et politiques car jugée suspecte des deux côtés (Perrin et al., 2016). De la même façon, les dispositifs d’encadrement et de contrôle de la diaspora par les autorités des pays d’origine permettent d’entretenir des loyautés nationales dans l’immigration (Pereira, 2012 ; Escafré-Dublet, 2012 ; Zederman, 2024), mais n’ont pas souvent été analysées directement par ce prisme. Ce constat vaut également au sujet de l’étude d’autres espaces et situations migratoires, comme les situations d’encampements ou les espaces de transit où sont produites des formes de « silence » politique (Lardeux, 2009 ; Steinhilper, 2019), ces dernières passant souvent, à tort, pour de l’apathie politique. Dans ce contexte, comment penser la production plurielle et évolutive de formes de loyauté politique ? En quoi la position particulière des personnes en migration – naviguant entre plusieurs espaces d’appartenance politique – conduit-elle à un besoin de reconnaissance d’une pluralité d’institutions, ou encore à des utilisations tactiques de la loyauté ? Dans quelle mesure, et sous quelles formes, les manifestations d’allégeance envers l’Etat, ses institutions ou partenaires, mais aussi envers une cause, ou encore des groupes (co-nationaux, groupe ethnique, etc.), peuvent-elles être analysées comme les marques d’une politisation ou d’un engagement qui ne dit pas son nom pour les personnes en migration ? Que signifie, dès lors, être « loyal » en exil – envers qui et envers quoi ?

A travers ces deux panels, et en s’appuyant sur une diversité de cas d’étude, nous aborderons autant la matérialité que les modalités de production de la loyauté – ses différentes formes, destinataires et registres (à la fois formels et /informels ; exclusifs et /non-exclusifs), mais aussi son caractère hétérogène et changeant sur la durée. Il s’agira également d’explorer les effets et usages concrets de ces injonctions diverses à la loyauté, de saisir ce qu’en font les personnes en migration, loin de n’être que de simples réceptacles passifs, de ces injonctions plurielles. Ces effets seront également abordés sous l’angle des usages qu’en font les personnes migrantes, qu’ils soient instrumentaux, ou à l’inverse synonymes d’adhésion.

While opposition and contestation of power continue to attract renewed interest in political science, few studies on politicization and mobilization focus on the issue of loyalty. In existing studies, this notion refers to multiple conceptualizations—consent, conformity, fidelity, obedience, adherence, submission, apathy, etc.— and are rarely considered as forms of political engagement (Pommerolle, 2024). However, loyalty, as practices “through which an individual or group ‘plays the game’ of institutions” (ibid.), can be examined as a form of engagement. This perspective invites us to rethink the boundaries of politics and thus to move beyond a largely dominant representation of politicization as conflictualization (Hamidi, 2006; Duchesne and Haegel, 2024) and mobilization as protest (as suggested in particular by Siméant, 2013; Bouilly, 2019). It is all the more relevant to question loyalty as a set of social and political practices in the context of migration. Indeed, migrants seem to have an ambivalent relationship to institutions and actors that govern, supervise, and even control them, oscillating between mistrust and dependence : whether it be the country of residence and/or international institutions involved in migration management (UNHCR, IOM, etc.) – to obtain, for example, nationality, refugee status, or social assistance – or their country of origin, which often encourages the maintenance of loyalty in migration (such as the injunction to vote or the remote actions of intelligence services).

This ambivalence – between mistrust and dependence – thus fuels multiple forms of loyalty that we believe have been under-explored. In this regard, it is noteworthy that about of Albert Hirschman’s now classic triptych of “exit, voice, loyalty” (1970), the term “loyalty” remains largely underused. While this sociology of activism in exile is booming (Bassi et al, 2025), politicization is only addressed through a form of conflictualization, if not political opposition. Furthermore, in the more general literature on migration, loyalty is approached from the narrow perspective of dual nationals, whose loyalty to their countries of residence but also to their countries of origin is regularly the subject of media and political controversy because it is viewed with suspicion on both sides (Perrin et al., 2016). Similarly, the mechanisms used by the authorities of countries of origin to supervise and control the diaspora help to maintain national loyalties among immigrants (Pereira, 2012; Escafré-Dublet, 2012; Zederman, 2024) but have not often been analyzed directly from this perspective. This observation also applies to the study of other migratory spaces and situations, such as encampments or transit spaces where forms of political “silence” are produced (Lardeux, 2009; Steinhilper, 2019), the latter often being mistakenly interpreted as political apathy. In this context, how can we conceive of the plural and evolving production of forms of political loyalty? How does the particular position of migrants—navigating between several spaces of political belonging—lead to a need for recognition of a plurality of institutions, or even to tactical uses of loyalty? To what extent, and in what forms, can expressions of allegiance to the state, its institutions or partners, but also to a cause or groups (fellow nationals, ethnic groups, etc.), be analyzed as signs of a politicization or commitment? What, then, does it mean to be “loyal” in exile—to whom and to what?

Through these two panels, and drawing on a variety of case studies, we will examine both the materiality and the modalities of the production of loyalty—its different forms, recipients, and registers (both formal and informal; exclusive and non-exclusive), but also its heterogeneous and changing nature over time. We will also explore the concrete effects and uses of these various injunctions to loyalty, seeking to understand how migrants, far from being mere passive recipients, respond to these multiple injunctions. These effects will also be addressed from the perspective of how migrants can use them, whether instrumentally, tactically, or, conversely, as a sign of adherence.

Références

Bassi Marie, Brücker, Pauline, Clochard Olivier, Le Bail Hélène, Lecadet Clara (dir.), 2025, Exil et Politique, Résistances, engagements et mobilisations en migration, Le Cavalier Bleu.

Bouilly, Emmanuelle, 2019, Du couscous et des meetings contre l’émigration clandestine. Mobiliser sans protester au Sénégal, Dalloz.

Bronnikova Olga, Pauline Brücker, Thomas Posado, Tony Rublon et Mathilde Zederman, 2024, « Entretien n°1 : Ethnographier le politique en migration », e-Migrinter [En ligne], 24.

De Certeau, Michel, 1990, L’invention du quotidien. Les arts de faire (1), Gallimard.

Duchesne, Sophie et Haegel, Florence, 2004, « La politisation des discussions, au croisement des logiques de spécialisation et de conflictualisation », Revue française de science politique, 54(6), p.877-909.

Escafré-Dublet, Angéline, 2012, « Préserver les loyautés nationales. Le rôle des États d’origine dans l’immigration en France, 1962-1975 ». Annales de démographie historique, Vol.2 n° 124, p.141-160.

Hamidi, Camille, 2006, « Éléments pour une approche interactionniste de la politisation. Engagement associatif et rapport au politique dans des associations locales issues de l’immigration », Revue française de science politique, 56 (1), p. 5-25.

Hirschman, Albert O., 1970, Exit, voice, and loyalty : responses to decline in firms, organizations, and states, Harvard University Press.

Lardeux Laurent, 2009, « Collectifs cosmopolitiques de réfugiés urbains en Afrique centrale : entre droits de l’homme et droit de cité ». Revue Française de Science Politique, 4 (59), pp.783-804.

Pereira, Victor, 2012, La dictature de Salazar face à l’émigration. L’État portugais et ses migrants en France (1957-1974), Presses de Sciences Po.

Perrin, Delphine (dir), 2016, La plurinationalité en Méditerranée occidentale. Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans.

Pommerolle, Marie-Emmanuelle, 2024, De la loyauté au Cameroun : Essai sur un ordre politique et ses crises, Karthala.

Siméant-Germanos, Johanna, 2013, « Protester/Mobiliser/Ne pas consentir. Sur quelques avatars de la sociologie des mobilisations appliquée au continent africain », Revue internationale de politique comparée, vol. 20, n° 2, p. 125-143.

Steinhilper, Elias, 2019, “Dynamiques de protestation politique des exilés afghans à Berlin : entre « silence » et « prise de parole »”, Critique internationale, 84(3), p.63-80.

Veron, Daniel, 2019, « Sans combat, il n’y aura rien du tout ! ». L’engagement des sans-papiers pour leur régularisation (région parisienne, 2008-2011), Critique internationale, 84(3), p.23-41.

Zederman, Mathilde, 2024, Tunisian Politics in France: Long-Distance Activism since the 1980s, Cambridge University Press.

 

Session 1

Jerôme Doyon (CERI/Sciences Po), Les ressorts d’un engagement autoritaire à distance – Le cas de l’Union des Chercheurs et Étudiants Chinois en Europe

Émilien Fargues (FNRS, GERME/ULB et CESDIP, UVSQ/CYU) et Myriam Hachimi Alaoui (IDEES/Université Le Havre-Normandie), Usages de la loyauté dans les revendications postcoloniales de la nationalité française

Olga Bronnikova (Université Bordeaux Montaigne/Plurielles), Anna Zaytseva (Université Toulouse II Jean Jaurès/LLA CREATIS), Ekaterina Chigaleichik (Projet Exodus-22), De la dépendance à la loyauté : usages ambivalents de la nationalité russe en exil en Géorgie et en France

Session 2

Romain Busnel (CNRS CREDA, Université Sorbonne Nouvelle), Remercier les autorités en contestant les régimes de mobilités contemporains ? Les représentations des personnes migrantes organisées en « caravane » au Sud du Mexique

Elisabeth Miljkovic (Sciences Po/CERI), L’exil en héritage : identifier le travail silencieux de conciliation des loyautés sur le temps long

Roger Nicolas Oyono Mengue (Sciences Po Bordeaux/LAM), Lieux de sociabilités et économie morale de la loyauté : la ‘politique du plat’ dans la diaspora camerounaise de France 

 

Bassi Marie bassi.marie@gmail.com

Bronnikova Olga bronnikova.olga@gmail.com

Brücker Pauline pauline.brucker@univ-rouen.fr

Busnel Romain romain.busnel@cnrs.fr

Doyon Jerôme jerome.doyon@sciencespo.fr

Fargues Émilien emilien.fargues@uvsq.fr

Hachimi Alaoui Myriam myriam.hachimi-alaoui@univ-lehavre.fr

Le Bail Hélène helene.lebail@sciencespo.fr

Miljkovic Elisabeth elisabeth.miljkovic@sciencespo.fr

Oyono Mengue Roger Nicolas royono3@gmail.com

Zaytseva Anna clineau@gmail.com

Zederman Mathilde mzederman@parisnanterre.fr