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Section du Groupe de recherche ZOSHIP – Zones d’ombre de la socio-histoire des idées politiques
Responsables scientifiques :
Antoine Aubert (PragmApolis / Université de Liège) aaubert@uliege.be
Maira Abreu (CRESSPA / UPJV) mairaabreu2014@gmail.com
Émeline Fourment (CUREJ / Université Rouen Normandie) emeline.fourment@univ-rouen.fr
Groupe de recherche AFSP Zoship : zoship.afsp@gmail.com

Si l’histoire sociale des idées politiques s’est attachée à mettre en lumière les contextes de production, de circulation et d’appropriation des idées politiques, elle s’est encore trop peu interrogée sur la manière dont les rapports sociaux (genre, classe, race) traversent les conditions matérielles de leur production et participent à la définition non seulement des canons de la pensée politique, mais aussi des catégories d’entendement ainsi que des supports légitimes des idées politiques (Bonin et Dupuis-Déri, 2019). Ces questionnements amènent pourtant à renouveler le regard sur ce que sont les idées politiques, et ouvrent donc plusieurs chantiers de recherche.
Ces dernières années, des chercheur·ses ont entamé ce travail en se penchant sur les acteurs qui portent un discours explicite sur la classe, la race ou le genre, en général à travers l’étude de mouvements féministes (Jacquemart, Albenga, 2015 ; Giacinti, 2022 ; Abreu, 2020 ; Fourment, 2025) et/ou ouvriers (Hayat, 2024). D’autres se sont intéressé·es aux processus de sélection qui excluent certaines idées du canon de la pensée politique (Abreu, 2017 ; Bonnet, 2022) ou au contraire les incluent, non sans condition, comme nous le montrent les travaux sur les idées d’ouvriers ou d’esclaves qui ont obtenu une certaine légitimité (Roy, 2022 ; Ribard, 2024). Plus largement, plusieurs recherches ont montré que l’exclusion des acteurs minorisés, et en particulier des femmes, des espaces légitimes de la production de la pensée politique a amené à la création de contre-publics (Fraser, 1990) qui développent eux-mêmes leurs canons et systèmes de références. Il convient donc d’envisager non pas un espace public unique, mais plutôt une pluralité d’espaces publics, dont certains, oppositionnels, peuvent aller jusqu’à faire monde, à l’image du cas communiste ou du mouvement féministe (Pagé, 2014).
De manière transversale, mener ces recherches impose une redéfinition de ce qu’est la forme d’une pensée politique : un texte écrit et publié, clairement structuré et avec une forte cohérence interne. Dès lors que l’on sort de l’étude des canons, les sources sont plus collectives (tracts, règlements d’ateliers et statuts d’associations), bien plus souvent orales comme les discours, les chansons ou les séminaires (Aubert, 2018 ; Truth, 2021), voire imagées (peintures, dessins, photos). Lorsqu’elles sont écrites, on les trouve dans des journaux, des revues ou des fanzines, des manifestes (Combahee River Collective, 2006, Collectif, 2009, Crow 2000) dans des courriers de lecteur·ices (Schwartz, 2019), sur des murs, des pots ou des menuiseries (Frondizi & Fureix, 2022). Ces sources sont aussi plus parcellaires, ce qui introduit des questions plus souvent traitées en histoire qu’en science politique (Frobert, 2023 ; Bouchet, 2024). Disséminées, n’ayant souvent pas fait l’objet d’un travail d’archivage spécifique, leur quête dans des fonds non-dédiés ou auprès de particuliers, allonge le temps de la recherche. Par ailleurs, ces sources sont aussi souvent anonymes, ce qui interroge la notion d’auteur·ice si centrale dans l’étude des idées politiques.
Quelles opérations accomplissent les chercheur·ses en déplaçant le regard vers des textes et des pratiques moins canoniques ? S’agit-il avant tout de mieux comprendre les textes canoniques en les entourant de textes plus “secondaires” ? De lire le canon en y soulignant des biais élitistes, misogynes ou racistes ? Ou bien de mettre à jour des traditions et des formes d’écritures et d’arguments négligés jusqu’ici, et ainsi de se trouver de nouveaux pères et surtout mères fondatrices ? De révéler des “textes cachés” et, ainsi, de questionner la domination politique et intellectuelle et ses résistances à partir de sources nouvelles ? Ou encore de confronter des concepts centraux dont nous avons hérité à d’autres pensées, pour les préciser ou les rejeter ? Comment fonctionnent des processus de canonisation et, surtout, de non-canonisation ? Quels enjeux méthodologiques soulèvent les études de sources non canoniques ? En quoi la dispersion et la précarité des sources produites par les groupes minorisés obligent-elles à repenser les pratiques et le temps de la recherche ? Quels types d’enquête et de dispositifs narratifs nécessitent ces matérialités spécifiques, et quels obstacles rencontre-t-on en les menant ?
While the social history of political ideas has sought to shed light on the contexts in which political ideas are produced, circulated, and appropriated, it has too rarely took into account how social relations (gender, class, race) permeate the material conditions of their production and contribute to defining not only the canons of political thought, but also the categories of understanding as well as the legitimate vehicles for political ideas (Bonin and Dupuis-Déri, 2019). These questions nonetheless invite a renewed perspective on what political ideas are, and thus open up several directions for research.
In recent years, scholars have begun to take up this task by focusing on actors who articulate an explicit discourse on class, race, or gender, most often through the study of feminist movements (Jacquemart and Albenga, 2015; Giacinti, 2022; Abreu, 2020; Fourment, 2025) and/or working-class movements (Hayat, 2024). Others have examined the processes of selection that exclude certain ideas from the canon of political thought (Abreu, 2017; Bonnet, 2022), or, conversely, include them—albeit under specific conditions—as shown by studies of the ideas of workers or enslaved people that have gained a certain degree of legitimacy (Roy, 2022; Ribard, 2024). More broadly, a body of research has demonstrated that the exclusion of marginalized actors, and women in particular, from the legitimate spaces of political thought production has led to the creation of counterpublics (Fraser, 1990), which develop their own canons and systems of reference. It is therefore necessary to conceive not of a single public sphere, but rather of a plurality of public spheres, some of which, oppositional in nature, may go so far as to constitute worlds of their own, as illustrated by the communist case or the feminist movement (Pagé, 2014).
More broadly, conducting such research requires a redefinition of what constitutes the form of political thought: a written and published text, clearly structured and displaying strong internal coherence. Once one moves beyond the study of canons, the sources become more collective (leaflets, workshop regulations, association bylaws), far more often oral—such as speeches, songs, or seminars (Aubert, 2018; Truth, 2021)—and sometimes visual (paintings, drawings, photographs). When they are written, these sources are found in newspapers, journals or fanzines, manifestos (Combahee River Collective, 2006; Collectif, 2009; Crow, 2000), letters to the editor (Schwartz, 2019), or inscribed on walls, pots, or woodwork (Frondizi & Fureix, 2022). These sources are also more fragmentary, raising questions more commonly addressed in history than in political science (Frobert, 2023; Bouchet, 2024). Dispersed and often not subject to dedicated archival efforts, locating them in non-specialized collections or through private individuals extends the duration of research. Moreover, these sources are frequently anonymous, calling into question the notion of authorship that is so central to the study of political ideas.
What kinds of operations do scholars perform when they shift their focus toward less canonical texts and practices? Is the aim primarily to achieve a better understanding of canonical texts by surrounding them with more “secondary” materials? To reread the canon by highlighting its elitist, misogynistic, or racist biases? Or rather to uncover traditions and forms of writing and argumentation that have so far been neglected, thereby identifying new founding figures—especially founding mothers rather than fathers? Is it a matter of bringing to light “hidden texts” and, in doing so, questioning political and intellectual domination and the forms of resistance to it through new sources? Or of confronting inherited central concepts with other modes of thought, in order to refine or reject them? How do processes of canonization—and, above all, non-canonization—operate? What methodological challenges are raised by the study of non-canonical sources? How do the dispersion and precarity of sources produced by marginalized groups compel us to rethink research practices and timelines? What types of inquiry and narrative devices do these specific materialities require, and what obstacles arise in conducting them?
Références
Antoine Aubert (2018), « Une production souterraine d’idées politiques. Les séminaires “marxistes’’ durant les années 1980, Raisons politiques, 71(3), 103-117.
Maira Abreu (2020), « Nosotras : un féminisme latino-américain dans le Paris des années 1970 », Cahiers du Genre, 68(1), 219-255.
Maira Abreu (2017), « De quelle histoire le “féminisme matérialiste’’ (français) est-il le nom ? », Comment s’en sortir?, 4, 55-79.
Hugo Bonin et Francis Dupuis-Déri (2019), « Quelle approche pour quelle histoire des idées politiques ? », Revue Française d’Histoire des Idées Politiques, 49(1), 273-303.
Annabelle Bonnet (2022), La Barbe ne fait pas le philosophe. Les femmes et la philosophie en France (1880-1949), Paris, CNRS Éditions.
Thomas Bouchet (2024), L’aiguille et la plume : Jules Gay, Désirée Véret, 1807-1897, Paris, Anamosa.
Collectif, MLF. Textes premiers, Paris, Stock, 2009.
Combahee River Collective (2006), « Déclaration du Combahee River Collective », Les cahiers du CEDREF, 14, 53-67.
Barbara Crow (dir.), Radical feminism : a documentary reader, New York University Press, University Presses Marketing, New York, 2000.
Nancy Fraser (1990), « Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy », Social Text, 25/26, 56-80.
Ludovic Frobert (2023), Quelques lignes d’utopie. Pierre Leroux et la communauté des « imprimeux » (Boussac,1844-1848), Marseille, Agone.
Alexandre Frondizi et Emmanuel Fureix (2022), « Écrits et écritures populaires », Revue d’histoire du XIXe siècle, 65.
Emeline Fourment (2025), « Penser le rôle des théories pour le militantisme. Le cas des appropriations libertaires de la théorie queer à Berlin et Montréal », Raisons politiques, 97(1), 67-86.
Margot Giacinti (2022), « Le Tribunal international des crimes contre les femmes (mars 1976). Un moment-clé dans la conceptualisation du féminicide ? », Cahiers du Genre, 73(2), 85-110.
Samuel Hayat (2024), « Les ouvriers peuvent-ils écrire ? Pour une histoire sociale des idées ouvrières au XIXe siècle », Consecutio Rerum, VIII, 16, 44-74.
Alban Jacquemart et Viviane Albenga (2015), « Pour une approche microsociologique des idées politiques. Les appropriations ordinaires des idées féministes », Politix, 109(1), 7-20.
Geneviève Pagé (2014), « L’art de conquérir le contrepublic. Les zines féministes, une voie/x subalterne et politique ? », Recherches Féministes, 27, 2, 191–215
Michaël Roy (2022), Récits d’esclaves : s’émanciper, écrire et publier dans l’Amérique du XIXe siècle, Paris, Payot & Rivages.
Dinah Ribard (2024), Le Menuisier de Nevers. Poésie ouvrière, fait littéraire et classe sociale (XVIIe-XIXe siècle), Paris, EHESS/Gallimard/Seuil.
Laura Schwartz (2019), Feminism and the Servant Problem. Class and Domestic Labour in the Women’s Suffrage Movement, Cambridge, Cambridge University Press.
Truth Soujourner (2021), Et ne suis-je pas une femme ?, Paris, Payot & Rivages.

Session 1 / Relectures et critiques du canon
Modération : Maira Abreu (CRESPPA-GTM / UPJV) et Alessandro Mulieri (CNRS-Triangle)
Samuel Hayat (CEVIPOF / Sciences Po Paris), S’associer entre inégaux. Race, genre, classe dans le socialisme français du premier XIXe siècle
Ysé Auque-Pallez (LAM / Sciences Po Bordeaux), Étudier l’histoire sociale des idées par la marge panafricaine : articuler classe, genre et race au Maroc (1955-)
Lucile David (Triangle / CESSP / Lyon 2), Sauver la planète en tant que femme ? La réception contrariée d’une écologie genrée au féminin chez Françoise d’Eaubonne dans les années 1970
Antoine Aubert (PragmApolis / Université de Liège) et Julien Vincent (IHMC, Paris1), L’encyclopédisme de Jean-Baptiste Rigny (1787-1853)
Session 2 / Conditions de production et appropriations des idées
Modération : Antoine Aubert (PragmApolis / Université de Liège) et Christelle Gomis (CURAPP-ESS)
Virginie Dutoya (CESAH /CNRS/EHESS), Faire parler les subalternes : les féministes indiennes face à la caste
Célia Enache (CED /CESSP / Sciences Po Bordeaux), Une danse entre mouvement féministe et Université ». Les conditions de production des savoirs au sein d’un intellectuel collectif féministe
Appoline Taillandier (Leverhulme Centre for the Future of Intelligence, Newnham College / Université de Cambridge), Le genre comme catégorie d’analyse des idéologies politiques de l’informatique
Maira Abreu, Viviane Albenga (CITERES / Université de Tours), Emeline Fourment (CUREJ / Université de Rouen Normandie), Margot Giacinti (CRESPPA/Triangle/Lyon2), Pour une histoire sociale des idées minorisées. Enjeux théoriques et méthodologiques

Abreu Maira mairaabreu2014@gmail.com
Albenga Viviane viviane.albenga@iut.u-bordeaux-montaigne.fr
Aubert Antoine aaubert@uliege.be
Auque-Pallez Ysé yse.auquepallez@sciencespo.fr
David Lucile lucilebdavid@gmail.com
Dutoya Virginie virginie.dutoya@ehess.fr
Enache Célia celia.enache@scpobx.fr
Fourment Émeline emeline.fourment@univ-rouen.fr
Giacinti Margot margot.giacinti@ens-lyon.fr
Hayat Samuel samuel.hayat@sciencespo.fr
Taillandier Appoline amit3@cam.ac.uk
Vincent Julien Julien.Vincent@univ-paris1.fr