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Responsables scientifiques :
Cloé Artaut (Sciences Po Paris) cloe.artaut@sciencespo.fr
Guilhem Mével (Sciences Po Paris) guilhem.mevel@sciencespo.fr

Dès l’introduction de son ouvrage L’idée républicaine en France, publié en 1995, Claude Nicolet se demandait déjà si « en français, le mot République a un sens ». Alors que depuis les années 1970 l’histoire des idées politiques a produit dans l’espace anglophone des travaux fondateurs pour analyser la généalogie transnationale de la pensée républicaine (Pocock, 2003, Skinner, 1998), voire pour proposer un néo-républicanisme (Pettit, 1997), jusqu’à se voir introduire en France (Audier, 2015, Spitz, 1995), la mobilisation de ce terme dans l’espace public français fait l’objet d’usages polémiques dans des contextes si variés que le signifiant semble avoir perdu sa propre substance (Moatti et Riot-Sarcey, 2009).
En fonction des conceptions implicites de la citoyenneté qu’il charrie, ce syntagme peut avoir dans le discours politique une double fonction : d’un point de vue idéologique, il permet d’abord d’effacer la position sociale du locuteur tout en faisant appel à la force de l’inconscient collectif, voire à un universalisme qui ferait dans certains cas « fonction de leurre » (Spitz, 2022). De plus, il fait figure de véritable outil de démarcation (Streiff-Fénart, 2009), soit au cœur de la sphère politique face aux groupes ou aux partis qui représenteraient un danger pour l’égalité républicaine, soit vis-à-vis de communautés religieuses ou culturelles perçues comme irrévérencieuses face aux lois de la République, par exemple à travers l’identification entre « séparatisme » et « communautarisme ».
Néanmoins, du fait des longues luttes politiques propres à l’institution du régime républicain en France (Berstein et Ruduelle, 1992), tant du point de vue de son contenu social (Hayat, 2014) que dans le rapport à l’Église (Baubérot, 2015, Portier, 2018), l’éclectisme propre à la notion de « ‘République’ ne saurait se voir réduit à une pure instrumentalisation. Derrière la polysémie du terme se cacherait donc un véritable mythe politique, qui détiendrait sa propre « logique » (Girardet, 1986). Le mythe désigne en effet l’association dynamique d’un signifiant formel à un signifié conceptuel (Barthes, 1957) : le mythe républicain ne peut donc être compris qu’en rapport aux multiples déplacements des significations qu’il a pu revêtir au cours du temps.
Dès lors, il s’agit dans le cadre de cette section thématique de confronter l’histoire longue du républicanisme en France à ses multiples usages contemporains, à partir de différents axes :
1/ Premièrement, il semble crucial d’interroger les possibles déplacements, voire les détournements, du mythe républicain. Quels effets l’ascension électorale des extrêmes droites induit-elle sur les usages du passé républicain en France ? Dans quelle mesure ce dernier, essentiel pour les socialismes français (Crétois et Roza, 2014), est-il encore une arme rhétorique de mobilisation contre les discours nationalistes, identitaires et xénophobes ? Enfin, la crise écologique fragilise-t-elle aujourd’hui les fondements de l’idéal modernisateur de la République (Cornu et al., 2025) ?
2/ En outre, la polysémie inhérente au mythe républicain constitue un moyen de cartographier les conflits politiques. Quelles figures, quels symboles et quels évènements associés à la République font encore foi dans le discours politique contemporain selon le positionnement politique, social et culturel des acteurs ? En quoi ces différents éléments peuvent-ils être l’objet d’appropriation ou de contestation, notamment à la lumière du rapport de la France à son passé colonial (Bancel et al., 2008) ?
3/ Enfin, il conviendra de réfléchir aux effets pratiques du recours au mythe républicain, tant du point de vue du droit que des politiques publiques. Sa mobilisation produit-elle une assimilation entre citoyenneté et nationalité, jusqu’à former un « national-républicanisme » (Balibar, 2001), ou bien peut-elle encore conduire au renforcement des luttes contre les discriminations (Caresche et Pau-Langevin, 2009) ?
In the opening statement of The republican idea in France (L’idée républicaine en France), Claude Nicolet was already wondering if “in French, the word ‘République’ makes sense”. At the same time, since the 1970s, the history of political ideas in the English-speaking world has produced landmark works for analysing the transnational genealogy of republican thought (Pocock, 2003, Skinner, 1998), to the point of proposing a neo-republican theory (Pettit, 1997). While similar perspectives have been introduced in France (Audier, 2015, Spitz, 1995), the French public sphere is recurrently marked by polemical uses of this notion in very contrasted contexts, so much that the signifier seems to have lost its own substance (Moatti et Riot-Sarcey, 2009).
Given the underlying conceptions of citizenship it conveys, this phrase can hold a double role in the political discourse. On the one hand, from an ideological point of view (Mannheim, 2006), it allows one to hide one’s social position, while appealing to the collective unconscious, if not a form of universalism which could in certain cases serve as a “luring mechanism” (Spitz, 2022). On the other hand, it can be used to draw boundaries (Streiff-Fénart, 2009) – either at the heart of the political sphere, aiming groups or parties which are seen as a threat to republican equality or else against religious or cultural communities considered to be disrespectful of republican laws, for instance by equating “separatism” with “communautarism”.
However, given the long-standing political struggles for the institution of the republican regime in France (Bernstein and Ruduelle, 1992), both with respect to its social content (Hayat, 2014) and its relationship with the Church (Baubérot, 2015, Portier, 2018), the eclectism of the concept of ‘republic’ cannot be simply reduced to a pure form of instrumentalisation . The multifold meanings of this signifier should rather prompt us to disclose behind this concept a true political myth, which has its own “logics” (Girardet, 1986). Indeed, , the myth amounts to the dynamic association between a formal signifier and a conceptual signified (Barthes, 1957). To reflect upon the republican myth therefore implies to reconstruct the evolution of meanings that the referent ‘republic’ has endorsed over time.
Consequently, the aim of this section thématique is to confront the long-standing history of French republicanism with its contemporary and various uses. This thematic section aims at developing 3 axis in particular:
1/ First, it seems essential to examine the potential shifts, not to say deflections, that the republican myth has endured. What can be the effects of the electoral rise of far-right parties on the handling of French republican history? To what extent is the republican frame of reference – fundamental to French socialisms (Crétois and Roza, 2014) – still a rhetorical weapon against nationalist, identitary and xenophobic discourses? Finally, is the republican ideal of modernisation (Cornu et al., 2025) weakened by the ecological crisis?
2/ Moreover, the intrinsic polysemy of the republican myth allows for the mapping of political conflicts. What are the figures, the symbols and the historical events associated with the republic that are still invoked today according to the political, social and cultural position of the actors? To what extent can those elements be appropriated or contestated, especially in the light of France’s relationship with its colonial past (Bancel et al., 2008)?
3/ Lastly, we should consider the concrete effects of the mobilisation of the republican myth on law and public policies. Does it lead to an assimilation between citizenship and nationality, forming a “national-republicanism” (Balibar, 2001), or can it still contribute to the strengthening of the anti-discrimination struggles (Caresche et Pau-Langevin, 2009) ?
Références
Audier, Serge. Les théories de la république. Paris : La Découverte, 2015.
Bancel, Nicolas, Pascal Blanchard, et Françoise Vergès. La République coloniale. Paris : Hachette Littératures, 2008.
Balibar, Étienne. Nous, citoyens d’Europe ? Les frontières, l’État, le peuple. Paris : La Découverte, 2001. 323 p.
Baubérot, Jean. Les sept laïcités françaises : le modèle français de laïcité n’existe pas. Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2015.
Bernstein, Serge et Odile Ruduelle (dir.). Le modèle républicain. Paris : Presses Universitaires de France, 1992.
Caresche, Christophe et George Pau-Langevin. Une République de l’égalité : contre les discriminations liées à l’origine. Paris : Fondation Jean Jaurès, 2009.
Crétois, Pierre et Stéphanie Roza (dir.). Le Républicanisme social : une exception française ? Paris : Éditions de la Sorbonne, 2014.
Cornu, Pierre, Stéphane Frioux, Anaël Marrec, et al. Les natures de la République : une histoire environnementale de la France, 1870-1940. Paris : La Découverte, 2025. vol. 2
Gaboriaux, Chloé, Cédric Passard, et Annabelle Seoane (dir.). « La République au-delà du slogan ». Mots. Les langages du politique, 2023, vol. 3, no 133. URL : https://shs.cairn.info/revue-mots-2023-3
Girardet, Raoul. Mythes et mythologies politiques. Paris : Seuil, 1986.
Hayat, Samuel. Quand la République était révolutionnaire : citoyenneté et représentation en 1848. Paris : Seuil, 2014.
Moatti, Claudia et Riot-Sarcey, Michèle (dir.). La République dans tous ses états : pour une histoire intellectuelle de la République en Europe. Payot, 2009.
Nicolet, Claude. L’idée républicaine en France : essai d’histoire critique. Paris : Gallimard, 1995.
Pettit, Philip. Republicanism : A Theory of Freedom and Government. Oxford : Oxford University Press, 1997.
Pocock, John Greville Agard. The Machiavellian Moment : Florentine Political Thought and the Atlantic Republican Tradition. Princeton : Princeton University Press, 2003.
Portier, Philippe. L’État et les religions en France : une sociologie historique de la laïcité. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2018.
Skinner, Quentin. Liberty Before Liberalism. Cambridge : Cambridge University Press, 1998.
Spitz, Jean-Fabien. La République ? Quelles valeurs ? Essai sur un nouvel intégrisme politique. Paris : Gallimard, 2022.
Streiff-Fénart, Jocelyne. « Le “modèle républicain” et ses Autres : construction et évolution des catégories de l’altérité en France ». Migrations Société, 2009, vol. 122, no 2, p. 215‑236.

Session 1 / Généalogie(s) du mythe républicain
Modérateur : Guilhem Mével
Cloé ARTAUT (Sciences Po/CEVIPOF, Columbia/Department of French), Mythe républicain et réinvention de l’identité nationale : la figure de Jules Ferry dans les discours parlementaires (1959-2024)
Alistair COLE (Sciences Po Lyon), Le mythe républicain comme instrument discursif : entre universalisme et politiques d’identité
Arthur GHINS (Université Libre de Bruxelles/ Centre de Théorie Politique), Le mythe républicain comme instrument discursif : entre universalisme et politiques d’identité
Paul-Max MORIN (University of Stirling/ Centre for the Science of Place and Memory), La République ne déboulonne pas de statues
Session 2 / Usages et acteurs du mythe républicain aujourd’hui
Modératrice : Cloé Artaut
Pierre-Nicolas BAUDOT (Université́ de Rouen Normandie/CUREJ), Du républicanisme dans le socialisme : Le renouveau de pensée nationale-libérale dans la crise du récit libéral
Malo COUDRAY (Université Paris-Nanterre), La république à la Une – saisir les transformations contemporaines de l’idée de république à partir des Unes du journal Marianne (1997-2025)
Mathilde DRAVET (École Pratique des Hautes Études/Groupe Sociétés, Religions, Laïcités, Université Libre de Bruxelles/ Centre de Théorie Politique), Le FN-RN : « un grand parti politique républicain » ? Réinvestissement du commun républicain par les discours nationalistes identitaires
Matthias LEVALET (Sciences Po Bordeaux/Centre Émile Durkheim), Penser la pluralité de la « République ». Saisir les investissements clivés des références à la « République » à l’Assemblée nationale (2017-2024).
Tanguy LEVOYER (Université Paris Dauphine/IRISSO), Émergence et stabilisation d’un paradigme néo-républicain conservateur dans le dispositif de l’intégration français (2002-2010)

Artaut Cloé cloe.artaut@sciencespo.fr
Baudot Pierre-Nicolas pn.baudot@outlook.com
Cole Alistair alistair.cole@sciencespo-lyon.fr
Coudray Malo coudraymalo@protonmail.com
Dravet Mathilde dravetmathilde@gmail.com
Ghins Arthur arthur.ghins@ulb.be
Levalet Matthias matthias.levalet@u-bordeaux.fr
Levoyer Tanguy tanguy.levoyer@dauphine.psl.eu
Mével Guilhem guilhem.mevel@sciencespo.fr
Morin Paul-Max paul.morin@sciencespo.fr