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Responsables scientifiques :
Louis Baudrin (CERI-Sciences Po) louis.baudrin@sciencespo.fr
Lucas Puygrenier (FRS-FNRS, Centre de Théorie Politique, Université libre de Bruxelles) lucas.puygrenier@ulb.be

Parallèlement à l’intérêt croissant des sciences économiques pour les inégalités mondiales (Zucman, 2015 ; Milanovic, 2016), les catégories sociales les plus privilégiées ont fait l’objet d’un regain d’intérêt en sciences sociales (Bühlmann et al., 2025). La littérature s’est toutefois davantage intéressée au rapport problématique qu’entretiennent les individus envers leur situation privilégiée (Sherman, 2017 ; Khan, 2021 ; Mears, 2023) qu’au rôle de l’Etat et de ses administrations dans la construction et le gouvernement de ces catégories. Malgré l’hétérogénéité des groupes étudiés – de l’hyper-bourgeoisie globalisée (Chauvin & Cousin, 2021, Wagner, 2020) à un ‘middling transnationalism’ de groupes moins élitaires, dont le privilège est fait et défait par la mobilité (Cosquer, Le Bigot et Vallot, 2024) – ces littératures partent du postulat que les franges sociales supérieures seraient comme immunisées contre les efforts étatiques d’encadrement des populations. Alors que la sociologie politique a amplement commenté l’administration des populations ‘indésirables’ (Davis, 2006 ; Agier, 2008 ; Wacquant, 2014), l’expérience des ‘populations désirables’ semble envisagée seulement par l’absence de contraintes économiques et politiques manifestes (Croucher, 2012). Les groupes seraient réputés s’affranchir des structures étatiques (Slobodian, 2025) et de leurs régimes de mobilité (Mancinelli & German Moltz, 2024).
La section thématique ambitionne de remettre en cause ce présupposé en interrogeant les modalités spécifiques de gouvernements des populations “désirables”. Les communications qui porteront sur des cas divers proviendront de champs distincts de la lecture ont pour vocation de contribuer à une réflexion commune autour de trois grands ensembles de questions. L’on étudiera tout d’abord les dynamiques politiques et socio-historiques de la fabrication des catégories des “désirables” (Martiniello & Simon, 2005 ; Shachar, 2006), en explorant le travail de catégorisation des Etats ou des “nébuleuses réformatrices” (Topalov, 1999) qui en sont le vecteur. Comment faire sens de l’évolution des catégories ? Est-elle le signe d’une diversification des catégories sociales désirables, ou assiste-t-on au contraire à l’homogénéisation de la désirabilité sociale autour d’une élite spécifique – autour de critères qualitatifs ou quantitatifs relatifs aux capitaux économiques et financiers par exemple – et à une harmonisation entre Etats – via la circulation transnationale des catégories ‘désirables’ ?
Un deuxième lot de questions à l’étude porte sur les méthodes de gouvernement de ces populations “désirables”. Doit-on penser que l’on assiste à une “conduite des conduites” (Foucault, 2004), dégagée de toute discipline ou coercition immédiate qui pèserait sur les individus ? La ST visera à dépasser le seul constat d’un renoncement des autorités publiques à policer des élites transnationales (Amicelle et Delalieux, 2023 ; Lascoumes, 2018), afin d’interroger l’existence de modalités singulières à partir desquelles les choix et les décisions des populations “désirables” sont orientés, influencés, et finalement gouvernés.
Enfin, la ST s’intéressera à la façon dont les populations “désirables” agissent elles-mêmes sur les institutions qui les gouvernent et contribuent à les façonner. L’on étudiera notamment à cette fin le rôle des intermédiaires dans la défense de leurs intérêts (Spire, 2011 ; Herlin-Giret, 2019). Les élites concernées et leurs représentants formulent-ils une demande de dérégulation croissante ou expriment-ils également des “désirs d’Etat” (Hibou, 2011) en demandant la mise en place de législations, d’infrastructures ou de politiques spécifiques (Lemoine et Vauchez, 2024) ? Il s’agira d’interroger la façon dont le gouvernement des “désirables” forme une réalité parfois combattue, parfois négociée ou apprivoisée par celles et ceux qui en sont l’objet.
Alongside the growing interest in global inequalities within the economic sciences (Zucman, 2015; Milanovic, 2016), privileged social groups have received a growing scholarly attention in the social sciences (Bühlmann et al., 2025). However, most studies have focused on the problematic relationship individuals entertain vis-à-vis their privileged position (Sherman, 2017; Khan, 2021; Mears, 2023), rather than on the role of public authorities in shaping and governing these categories. The groups examined vary widely—from the hyper-globalized bourgeoisie (Chauvin & Cousin, 2021) who accumulates international capital (Wagner, 2020), to forms of ‘middling transnationalism’ where privilege is constantly redefined by mobility (Cosquer, Le Bigot & Vallot, 2024), but the literature similarly tends to assume that upper social strata are insulated from state regulation. And if political sociology has long discussed how states administer, control, and repress the ‘undesirable’ populations (Davis, 2006; Agier, 2008; Wacquant, 2014) the experience of ‘desirable populations’ is mainly assumed to occur beyond any economic and political constraints (Croucher, 2012). These groups are typically portrayed as eluding state structures (Slobodian, 2025) and mobility regimes (Mancinelli & German Moltz, 2024).
Conversely, this thematic section aims to challenge this assumption by examining the specific modalities through which “desirable” populations are governed. Contributions, which draw on diverse empirical cases and originate from different disciplinary fields, are intended to contribute to a shared reflection structured around three broad sets of questions. First, the section will examine the political and socio-historical dynamics involved in the production of “desirable” categories (Martiniello & Simon, 2005; Shachar, 2006), by exploring the processes of categorization carried out by states or by “reformist nebulae” (Topalov, 1999) that produce them. How can we make sense of the evolution of these categories? Does it signal a diversification of socially desirable categories, or are we instead witnessing a homogenization of the “desirable population” around a specific elite—based, for instance, on qualitative or quantitative criteria related to economic and financial capital—and a harmonization across states through the transnational circulation of the categories of the “desirable” ?
A second set of questions concerns the methods used to govern these “desirable” populations. Should we understand these processes as a form of “conduct of conduct” (Foucault, 2004), freed from any immediate discipline or coercion weighing on individuals? The thematic section seeks to go beyond the mere observation of a relinquish of public authorities from policing transnational elites (Amicelle & Delalieux, 2023; Lascoumes, 2018) in order to investigate the existence of specific modalities through which the choices and decisions of “desirable” populations are oriented, influenced, and ultimately governed.
Finally, the thematic section will explore how “desirable” populations themselves act upon the institutions that govern them and contribute to shaping them. Particular attention will be paid to the role of intermediaries in the defense of their interests (Spire, 2011; Herlin-Giret, 2019). Do the elites concerned and their representatives formulate demands for increasing deregulation, or do they also express “desires for the state” (Hibou, 2011) by calling for the implementation of specific legislations, infrastructures, or public policies (Lemoine & Vauchez, 2024)? We aim to examine how the governance of “desirable” populations emerges as a phenomenon contested, negotiated, or eventually domesticated by concerned social groups.
Références
Amicelle, A. et Delalieux, G. (2023) ‘Policer les élites dirigeantes’, Cultures & conflits, (131–132), p. 302.
Cosquer, C., Le Bigot, B. et Vallot, P. (2024) ‘Éditorial : Faire et défaire le privilège en migration’, Revue européenne des migrations internationales, 40(2–3), pp. 7–12.
Cousin, B. et Chauvin, S. (2021) ‘Is there a global super‐bourgeoisie?’, Sociology Compass, 15(6).
Croucher, S. (2012) ‘Privileged mobility in an age of globality’, Societies, 2(1), 1-13.
Dupont J. et Paquet M. (2025, forthcoming) ‘Attractive States, Desirable Migrants? Examining migration promotion policies’, Migration Studies, 13(1).
Herlin-Giret, Camille (2019) Rester riche: enquête sur les gestionnaires de fortune et leurs clients. Lormont: Le Bord de l’eau (Documents).
Khan, S. (2021) Privilege: the making of an adolescent elite at St. Paul’s School. Princeton, New Jersey: Princeton University Press (Princeton studies in cultural sociology).
Lascoumes, P. and Nagels, C. (2018) Sociologie des élites délinquantes : de la criminalité en col blanc à la corruption politique. Armand Colin (U : Sociologie).
Lemoine, B. et Vauchez, A. (2024) ‘Le négoce de la souveraineté juridique’, Actes de la recherche en sciences sociales, 251(1), pp. 4–15.
Mancinelli, F. et Germann Molz, J. (2024) ‘Moving with and against the state: digital nomads and frictional mobility regimes’, Mobilities, 19(2), pp. 189–207.
Mears, A. (2023) Very Important People: argent, gloire et beauté enquête au cœur de la jet-set. Paris: La Découverte (Collection L’envers des faits).
Sassen, S. (1996) Losing Control?: Sovereignty in the Age of Globalization. Columbia University Press.
Shachar, A. (2006) ‘The Race for Talent: Highly Skilled Migrants and Competitive Immigration Regimes Symposium: A Tribute to the Work of Kim Barry the Construction of Citizenship in an Emigration Context: Symposium’, New York University Law Review, 81(1), pp. 148–206.
Sherman, R. (2017) Uneasy street: the anxieties of affluence. Princeton: University Press.
Slobodian, Q. (2025) Le capitalisme de l’apocalypse: ou le rêve d’un monde sans démocratie. Paris : Éditions du Seuil (La Couleur des idées).
Spire, A. (2011) ‘La domestication de l’impôt par les classes dominantes’, Actes de la recherche en sciences sociales, 190(5), pp. 58–71.
Wagner, A.-C. (2020) La mondialisation des classes sociales. Paris : La Découverte (Repères).

Session 1 / Qui sont les “désirables” ? Acteurs et définitions de la “bonne” population
Président de séance : Louis Baudrin
Discutant : Camille Herlin-Giret
Marine Duc (Laboratoires Habiter, Université Reims Champagne-Ardenne & Analyse Comparée des Pouvoirs, Université Gustave Eiffel), Le gouvernement moral des trajectoires étudiantes et la production d’une élite désirable dans le projet indépendantiste groenlandais
Inès Baude (Centre européen de sociologie et de science politique, Ehess et Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales, Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), Rapatrier les Français dans l’Algérie indépendante (1962-1995). Une étude des liens entre nationalité et désirabilité
Magda Boutros (Centre de Recherche sur les Inégalités Sociales, Sciences Po) et Aline Daillère (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales, CNRS), Fabriques locales de la désirabilité dans des territoires gentrifiés
Valtteri Leinonen (Centre d’analyse et de recherche interdisciplinaires sur les médias, Université Paris-Panthéon-Assas et Université d’Helsinki), Voicing the Desired: Stories of Skilled Immigrants as Promotional Tools in Governmental Social Media Communication
Session 2 / Encadrer, coopter, ou laisser-faire les “désirables” ?
Président de séance : Lucas Puygrenier
Discutant : Anthony Amicelle
Adrien Thibault (Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, CNRS/MEAE), Les « talents » étrangers comme « classe objet »
Maud Hetzel (Laboratoire PragmApolis, Université de Liège), Pour une station « familiale ». Les mobilisations locales contre le réaménagement du front de mer comme espace de définition des catégories « désirables »
Zélie Jobert (Centre européen de sociologie et de science politique, Université Paris I Panthéon-Sorbonne), Gouverner les masculinités élitaires. Dispositifs égalitaires et fabrique d’une masculinité hégémonique « désirable » au Rwanda
Annah Hmed Mels (Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales, Université Paris Dauphine-PSL), La production de la catégorie de “propriétaire de château” par les politiques publiques et les associations de défense de patrimoine

Amicelle Anthony a.amicelle@sciencespobordeaux.fr
Baude Inès ines.baude@ehess.fr
Baudrin Louis louis.baudrin@sciencespo.fr
Boutros Magda magda.boutros@sciencespo.fr
Daillère Aline daillere.aline@gmail.com
Duc Marine marineduc.dcm@gmail.com
Herlin-Giret Camille herlingiret@unistra.fr
Hetzel Maud maud.hetzel@ehess.fr
Hmed Mels Annah annah.hmed-mels@dauphine.psl.eu
Jobert Zélie zelie-jobert@hotmail.fr
Leinonen Valtteri leinonen.valtteri.e@gmail.com
Puygrenier Lucas lucas.puygrenier@ulb.be
Thibault Adrien adrien.thibault@irmcmaghreb.org