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ST 25

Ingénierie du pouvoir, pouvoir de l’ingénierie : entre utopies techniques et pratiques de gouvernement 

Engineered power, the Power of Engineering: Between Technical Utopias and Practices of Government

Responsables scientifiques :

Hugo d’Assenza-David (Sciences Po, Centre de recherches internationales / CERI)
hugo.dassenzadavid@sciencespo.fr
Marie-Pierre Escudié (INSA Lyon, Centre des Humanités – Institut Gaston Berger)
marie-pierre.escudie@insa-lyon.fr

 

Nombre d’objets centraux pour la science politique résonnent avec les savoirs et pratiques de l’ingénierie. Des transformations numériques à la bifurcation écologique, en passant par la gouvernance des systèmes complexes, les ingénieurs ne se limitent pas à un rôle technique. Si leurs savoirs, instruments, institutions et modes de mobilisation façonnent en profondeur les processus de gouvernement, l’actualité récente renforce la nécessité de saisir leurs interactions avec les milieux de pouvoir. Alors que l’élection de Donald Trump a révélé le poids d’élites techniciennes dans la conquête et l’exercice du pouvoir, elle signale aussi l’ascension d’une technostructure aux dérives autoritaires. Parallèlement, l’attention croissante portée à la planification – au nom des agendas de transition ou de l’effort de défense – traduit le rôle central des logiques techniques dans l’action gouvernementale. Dans ce contexte, cette section thématique invite à interroger la place des ingénieurs dans les recompositions du politique et des sociétés démocratiques face aux défis des sciences et des techniques (Barthe et al. 2014). Nous faisons ainsi dialoguer dans cette ST à des contributions issues de la théorie politique, de l’analyse de l’action publique ou de travaux en dialogue avec la science politique.

Un premier axe propose d’explorer comment les savoirs de l’ingénieur, leurs fondements théoriques et leurs implications pratiques peuvent être analysés comme des pensées politiques. Il s’agit de ne plus considérer les savoirs techniques comme extérieurs au politique, mais comme des matrices idéologiques et normatives qui participent à la transformation des mondes sociaux et des institutions (Pestre 2016). Les contributions pourront interroger la dimension historique et philosophique de ces pensées – du saint-simonisme à la cybernétique, en passant par le positivisme ou les courants technocratiques – qui, portées ou inspirées par des ingénieurs, dessinent des visions du gouvernement, de l’ordre social ou du progrès. Les utopies techniques associées aux ingénieurs constituent également des cadres puissants de structuration de la pensée politique (Morozov 2024). Il s’agira aussi d’analyser comment des groupes se réclament de ces traditions intellectuelles pour orienter leur action, traduisant ces idées en stratégies d’influence et en interprétations des systèmes complexes. Ces rationalités, fondées sur l’optimisation ou la résolution de problèmes, redéfinissent la figure de l’agent rationnel en valorisant une approche technicisée (Vatin 2008; Vinck 2014).

Un second axe propose d’analyser la place des ingénieurs dans l’action gouvernementale, à partir de travaux permettant de situer leur intervention dans des contextes sociaux et institutionnels. Les ingénieurs y apparaissent comme des acteurs au sein de systèmes complexes, à l’origine de réformes ou de continuités dans ces derniers (Crozier et Friedberg 1996). Il s’agira d’étudier les structures cognitives, référentiels d’action ou scripts mobilisés par ces acteurs dans des secteurs technicisés – tels que l’écologie (Bouzin 2023; Coutant 2025), la digitalisation (Brandt 2016) ou les grands projets d’infrastructure (Swyngedouw 2015). En tant qu’experts des systèmes complexes, les ingénieurs contribuent à cadrer les problèmes publics, et à orienter les réponses politiques. Aussi, des contributions portant sur les formes d’organisation collective, entre coopération, intégration institutionnelle ou mobilisation conflictuelle, permettront d’éclairer les modalités concrètes d’engagement de ce groupe social. Enfin, une attention particulière sera portée aux instruments de gouvernement qu’ils aident à concevoir et à mettre en œuvre (Halpern et al. 2014). Ces dispositifsparticipent à structurer l’action publique, révélant à la fois les dynamiques d’innovation (Voß et Simons 2014), les formes de contrôle, et les luttes associées à la gestion de problèmes complexes (Cortinas-Muñoz et al. 2022).

A growing number of core issues in political science today resonate with the knowledge and practices of engineering. From digital transformations to ecological bifurcation, and the governance of complex systems, engineers no longer play a merely technical role. Their expertise, instruments, institutions, and forms of mobilisation deeply shape processes of government. Recent developments only reinforce the urgency of engaging with these dynamics. The election of Donald Trump revealed the central role played by technical elites in seizing and exercising power, and also signalled the rise of a technostructure with increasingly visible authoritarian tendencies. At the same time, heightened attention to ecological and industrial planning—whether under the banner of green transition or security—highlights the centrality of technical logics in contemporary government. Against this backdrop, this thematic section seeks to interrogate the role of engineers in current political transformations and the ways democratic societies grapple with the challenges posed by science and technology (Barthe et al., 2014). We thus facilitate dialogue between contributions grounded in political theory, policy analysis, and related fields in dialogue with political science.

The first axis explores how engineering knowledge, its theoretical foundations, and its practical implications can be understood as forms of political thought. Technical knowledge should no longer be seen as external to politics, but rather as ideological and normative matrices that shape institutions and transform social worlds (Pestre, 2016). Contributions may examine the historical and philosophical dimensions of these intellectual traditions—from Saint-Simonianism to cybernetics, including positivism and technocratic thinking—many of which were shaped or inspired by engineers and offer distinctive visions of government, social order, or progress. Technical utopias and dystopias associated with engineers also serve as powerful frameworks for structuring political thought (Morozov, 2024). We also invite analyses of how social groups claim these intellectual legacies to guide their action, translating such ideas into strategies of influence and interpretations of complex systems. These rationalities, based on optimisation and problem-solving, challenge the classical figure of the rational actor, promoting a technicised form of reasoning (Vatin, 2008; Vinck, 2014).

The second axis focuses on the place of engineers within governmental action, through empirical studies that situate their intervention in specific social and institutional contexts. Engineers are approached here as political actors operating within complex systems, contributing to reforms or reinforcing existing arrangements (Crozier and Friedberg, 1996). This includes analysing the cognitive structures, action frameworks, or scripts they mobilise in highly technical sectors such as environmental governance (Bouzin, 2023; Coutant, 2025), digitalisation (Brandt, 2016), or large-scale infrastructure projects (Swyngedouw, 2015). As experts of complexity, engineers help frame public problems and shape policy responses. Contributions examining their collective organisation—through cooperation, institutional integration, or contentious mobilisation—will also shed light on the ways this social group engages politically. Finally, special attention will be paid to the instruments of government they contribute to designing and implementing (Halpern et al., 2014). These tools, embedded with technical rationalities, structure public action, revealing not only dynamics of innovation (Voß and Simons, 2014), but also modes of control and the conflicts associated with governing complex issues (Cortinas-Muñoz et al., 2022).

Références

Barthe, Yannick, Callon Michel, et Lascoumes Pierre. 2014. Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique. La Couleur des idées. Le Seuil. Cairn.info. https://doi.org/10.3917/ls.barth.2014.01.

Bouzin, Antoine. 2023. « La mise en langage de l’écologie par les ingénieurs militants. Une cause distendue entre réductionnisme technique et considérations politiques ». Socio. La nouvelle revue des sciences sociales, no 17: 139‑60.

Brandt, Philipp Soeren. 2016. The emergence of the data science profession.

Cortinas-Muñoz, Joan, O’Neill Brian, et Poupeau Franck. 2022. « Chapitre  3 – Le champ des politiques hydriques dans l’Ouest étasunien : éléments d’interprétation des instruments d’action ». In Les structures sociales de l’action publique. Analyser les politiques publiques avec la sociologie des champs., Editions du Croquant, par Vincent Dubois. Action publique.

Coutant, Hadrien. 2025. « Devenir ingénieur·e écologiste : l’engagement écologiste par et dans le travail d’ingénieur·e ». Sociologie du travail 67 (1): 1. https://doi.org/10.4000/145×3.

Crozier, Michel, et Friedberg Erhard. 1996. L’acteur et le système : les contraintes de l’action collective. Collection Points Série Essais 248. Éd. du Seuil.

Halpern, Charlotte, Lascoumes Pierre, et Le Galès Patrick. 2014. « Introduction / L’instrumentation et ses effets débats et mises en perspective théoriques ». In L’instrumentation de l’action publique. Académique. Presses de Sciences Po. Cairn.info. https://doi.org/10.3917/scpo.halpe.2014.01.0015.

Morozov, Evgeny. 2024. Les Santiago Boys: des ingénieurs utopistes face aux big tech et aux agences d’espionnage. Traduit par Samuel Monsalve, Antoine Lheureux, et Alex Taillard. Éditions divergences.

Pestre, Dominique. 2016. Le gouvernement des technosciences : gouverner le progrès et ses dégâts depuis 1945. La Découverte.

Swyngedouw, Erik. 2015. Liquid power: Contested hydro-modernities in twentieth-century Spain. MIT Press.

Vatin, François. 2008. « L’esprit d’ingénieur : pensée calculatoire et éthique économique ». Économie. Revue Française de Socio-Économie 1 (1): 131‑52. https://doi.org/10.3917/rfse.001.0131.

Vinck, Dominique. 2014. « Pratiques d’ingénierie:Les savoirs de l’action ». Revue d’anthropologie des connaissances 82 (2): 225‑43. https://doi.org/10.3917/rac.023.0225.

Voß, Jan-Peter, et Arno Simons. 2014. « Instrument constituencies and the supply side of policy innovation: the social life of emissions trading ». Environmental Politics 23 (5): 735‑54. https://doi.org/10.1080/09644016.2014.923625.

 

Session 1 / Réforme de l’Etat : déconstruction, recomposition et planification technique de l’action publique

Présidents de session : Hugo d’Assenza-David (Sciences Po, Centre de recherches internationales – CERI) et Marie-Pierre Escudié (INSA Lyon, Institut Gaston Berger)
Discutants : à définir (parmi les membres du collectif EPSI et les ressortissants de la section 4 du CNU)

Olivier Alexandre (CNRS, Centre Internet et Société – CIS), Antoine Houssard (CNRS, Centre Internet et Société – CIS), Céline Vaslin (CNRS, Centre Internet et Société – CIS), Hacker l’État : l’action du DOGE entre délégitimation, conflits épistémiques et futur imaginé

Mélanie Ullmo (Université Paris I Panthéon Sorbonne, Centre Européen de Sociologie et de Science Politique – CESSP), La réforme des « geeks » : une nouvelle ingénierie d’État à l’ère numérique

Olessia Kirtchik (EHESS, Centre d’études russes, caucasiennes, est-européennes et centrasiatiques – CERCEC), De la planification à la prédiction algorithmique : évolution des concepts et des outils pour gouverner l’économie

Charlotte Marcillière (ENPC, Laboratoire Technique Territoire et Société – LATTS), L’ingénierie au défi de la planification des bornes de recharge ouvertes au public : une « rationalisation » en trompe l’œil de l’équipement des territoires

Antoine Bouzin (Sciences Po Bordeaux, Université de Bordeaux, Centre Emile Durkheim – CED), L’éco-pouvoir des ingénieur·es : a planification de la décarbonation comme processus d’intégration des politiques environnementales

Session 2 / La démocratie sous influence : l’expertise d’ingénieurs au prisme des instruments, des intérêts et des idées

Présidents de session : Marie-Pierre Escudié (INSA Lyon, Institut Gaston Berger) et Hugo d’Assenza-David (Sciences Po, Centre de recherches internationales – CERI)
Discutants : à définir (parmi les membres du collectif EPSI et les ressortissants de la section 4 du CNU)

Damien Coadour, Jean Frances et Brad Tabas (ENSTA, Institut Polytechnique de Paris (Formation et Apprentissage Professionnels  – FoAP), Des forces vives et techniques : les élèves-ingenieurs comme soldats sans uniforme

Maxime Feyssac (Université Paris II Panthéon Assas, Centre d’Études et de Recherches de Sciences Administratives et Politiques – CERSA), Quand Polytechnique rencontre le Parlement : l’émergence de l’ingénieur lobbyiste

Félicien Boiron (ENTPE, Laboratoire aménagement économie transports – LAET), Ingénieur·es, ingénierie et production de l’impossible : la fabrique de l’impossibilité de la gratuité totale des transports en commun

Manon Berriche (Sciences Po, Medialab), Théophile Pénigaud de Mourgues, Sciences Po (Centre de recherches politiques de Sciences Po – CEVIPOF), Les ingénieurs de la démocratie participative et le problème de l’alignement des systèmes d’intelligence artificielle

Arnaud Miranda (Sciences Po, Centre de recherches politiques de Sciences Po – CEVIPOF), Une ingénierie réactionnaire ? La pensée politique de la droite tech états-unienne

 

Alexandre Olivier olivier.alexandre@cnrs.fr   

Berriche Manon manon.berriche@sciencespo.fr  

Boiron Félicien felicien.boiron@gmail.com  

Bouzin Antoine antoine.bouzin@u-bordeaux.fr  

Coadour Damien damien.coadour@ensta.fr  

D’Assenza-David Hugo hugo.dassenzadavid@sciencespo.fr  

Escudié Marie-Pierre marie-pierre.escudie@insa-lyon.fr  

Feyssac Maxime maximefeyssac@gmail.com  

Frances Jean damien.coadour@ensta.fr  

Kirtchik Olessia olessia@kirtchik.com  

Marcillière Charlotte charlotte.marcilliere@enpc.fr  

Miranda Arnaud arnaud.miranda@sciencespo.fr  

Pénigaud de Mourgues Théophile theophile.penigauddemourgues@sciencespo.fr  

Tabas Brad damien.coadour@ensta.fr  

Ullmo Mélanie melanie@ullmo.net