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Responsables scientifiques :
Benjamin Loveluck (CERSA/Université Paris-Panthéon-Assas) benjamin.loveluck@assas-universite.fr
Françoise Daucé (CERCEC/EHESS) francoise.dauce@ehess.fr

Les services et infrastructures numériques jouent un rôle croissant dans le gouvernement des populations, qu’il s’agisse de la gestion des données personnelles, de la concurrence économique, de la régulation de l’espace public ou de la surveillance et la sécurité. La « gouvernance du numérique » désigne l’administration de ces technologies (DeNardis 2014) et implique une diversité d’acteurs privés et publics ainsi que des institutions nationales et internationales. Ensemble, ils façonnent un « ordre normatif » numérique (Kettemann 2020) qui reflète des équilibres de pouvoir en constante évolution.
Les approches dominantes de la gouvernance du numérique ont longtemps renvoyé à un paradigme libéral fondé sur la notion de « libre circulation de l’information » (Loveluck 2015) tandis que l’ère numérique était présentée comme un défi pour l’État-nation (Owen 2015). Mais rétrospectivement, l’internet mondial se présente aussi comme un instrument clé de « soft power internationaliste » (McCarthy 2015 ; Baykurt 2021) servant l’hégémonie américaine. En 2013, E. Snowden révéla l’ampleur de la surveillance des communications par les États-Unis, rendue possible par la domination des entreprises américaines du secteur. Plus récemment, les menaces de l’administration Trump visant à défendre les plateformes numériques face à la réglementation européenne ou à les instrumentaliser afin d’atteindre d’autres objectifs (taxes douanières, investissements), ont illustré les relations de dépendance établies au cours du temps. Dans d’autres parties du monde, le durcissement des régimes autoritaires et le surgissement de conflits armés s’accompagnent d’une réaffirmation des enjeux régaliens dans la sphère numérique.
Dans ce contexte et face au pouvoir croissant des Big Tech qui concentrent les ressources numériques, le modèle originel de « l’internet ouvert de la Silicon Valley » (O’Hara & Hall 2021) a été remis en cause et les appels à une (ré)affirmation de l’État se sont multipliés. La « souveraineté numérique » – et des notions connexes telles que la souveraineté des données – est invoquée comme dimension centrale de l’autodétermination : l’intervention des gouvernements dans le domaine numérique doit permettre de défendre les intérêts des citoyens, stimuler l’innovation, porter des objectifs stratégiques et assurer la sécurité nationale – mais aussi préserver des « valeurs » – démocratiques, libérales ou au contraire conservatrices (Roberts et al. 2021), voire se prémunir contre un « colonialisme numérique » (Couldry & Mejias 2023).
Mais que désigne la souveraineté dans le domaine numérique et comment s’incarne-t-elle ? Celle-ci a fait l’objet d’interprétations variées et a donné lieu à des choix réglementaires, politiques et techniques contrastés (Couture & Toupin 2019 ; Pohle & Thiel 2020). L’UE par exemple vise à défendre des principes communs en matière de protection des données, de concurrence ou de régulation des contenus, en suivant une voie avant tout réglementaire. Mais la souveraineté numérique peut aussi servir de justification commode à un contrôle centralisé des infrastructures numériques nationales. Avant de mener la guerre contre l’Ukraine, la Russie a poursuivi un effort de long terme pour établir un « internet souverain » (Daucé et al. 2023), tandis que la Chine a construit dès le départ un espace numérique contrôlé (Arsène 2019). Enfin, des revendications alternatives de souveraineté numérique ont très tôt émergé qui ne reposent ni sur les frontières territoriales ni sur le pouvoir étatique, mais qui sont fermement ancrées du côté des utilisateurs et de la société civile à travers des choix infrastructurels fondés sur la décentralisation et les communs (Haché 2014).
L’objectif de cette section thématique est d’éclairer ces différents enjeux, aussi bien sur un plan empirique que conceptuel, ainsi qu’à différentes échelles – des plus internationales aux plus locales. Il s’agit de mieux comprendre ce que recouvre l’autodétermination dans le champ numérique, à partir de travaux relevant notamment de la sociologie de la régulation, de l’économie politique, de la sociologie des sciences et techniques, des relations internationales et de la théorie politique.
Digital services and infrastructures play an increasingly important role in the governance of populations, whether in the management of personal data, economic competition, the regulation of public space, or surveillance and security. “Digital governance” refers to the administration of these technologies (DeNardis 2014) and involves a diversity of private and public actors as well as national and international institutions. Together, they shape a digital “normative order” (Kettemann 2020) that reflects constantly evolving power balances.
For a long time, dominant approaches to digital governance referred to a liberal paradigm based on the notion of the “free flow of information” (Loveluck 2015), while the digital era was presented as a challenge to the nation-state (Owen 2015). In retrospect, however, the global internet also appears as a key instrument of “internationalist soft power” (McCarthy 2015; Baykurt 2021) serving American hegemony. In 2013, E. Snowden revealed the extent of U.S. surveillance of communications, made possible by the dominance of American companies in the sector. More recently, threats by the Trump administration to defend digital platforms against European regulation or to instrumentalize them in order to pursue other objectives (customs tariffs, investments) illustrated the relations of dependence established over time. In other parts of the world, the hardening of authoritarian regimes and the outbreak of armed conflicts have been accompanied by a reassertion of sovereign prerogatives in the digital sphere.
In this context, and in the face of the growing power of Big Tech, which concentrates digital resources, the original model of the “open internet of Silicon Valley” (O’Hara & Hall 2021) has been called into question, and calls for a (re)assertion of the state have multiplied. “Digital sovereignty”—and related notions such as data sovereignty—is invoked as a central dimension of self-determination: government intervention in the digital domain is expected to defend citizens’ interests, stimulate innovation, pursue strategic objectives, and ensure national security—but also to preserve “values,” whether democratic, liberal, or, conversely, conservative (Roberts et al. 2021), or even to protect against “digital colonialism” (Couldry & Mejias 2023).
But what does sovereignty mean in the digital domain, and how is it embodied? It has been subject to varied interpretations and has led to contrasting regulatory, political, and technical choices (Couture & Toupin 2019; Pohle & Thiel 2020). The EU, for example, seeks to defend common principles in matters of data protection, competition, and content regulation, following a primarily regulatory path. Yet digital sovereignty can also serve as a convenient justification for centralized control over national digital infrastructures. Before waging war against Ukraine, Russia pursued a long-term effort to establish a “sovereign internet” (Daucé et al. 2023), while China built a controlled digital space from the outset (Arsène 2019). Finally, alternative claims to digital sovereignty emerged early on that rely neither on territorial borders nor on state power, but are firmly rooted on the side of users and civil society, through infrastructural choices based on decentralization and the commons (Haché 2014).
The aim of this thematic section is to shed light on these different issues, both empirically and conceptually, and at different scales—from the most international to the most local. The goal is to gain a better understanding of what self-determination entails in the digital field, drawing in particular on work from the sociology of regulation, political economy, science and technology studies, international relations, and political theory.
Références
Arsène, S. (2019). « La Chine et le contrôle d’Internet. Une cybersouveraineté ambivalente », Annuaire français de relations internationales, XX, p. 959-976
Baykurt, B. (2021). « Circulating liberalism: the global Internet and soft-power internationalism », in B. Baykurt & V. de Grazia (dir.), Soft-Power Internationalism. Competing for Cultural Influence in the 21st-Century Global Order. New York: Columbia University Press, p. 60-80
Couldry, N., & Mejias, U. A. (2023). « The decolonial turn in data and technology research: what is at stake and where is it heading? », Information, Communication & Society, 26(4), p. 786-802
Couture, S., & Toupin, S. (2019). « What does the notion of “sovereignty” mean when referring to the digital? », New Media & Society, 21(10), p. 2305-2322
Daucé, F., Loveluck, B. & Musiani, F., dir. (2023). Genèse d’un autoritarisme numérique. Répression et résistance sur Internet en Russie, 2012-2022. Paris: Presses des Mines
De Gregorio, G. (2022). Digital Constitutionalism in Europe. Reframing Rights and Powers in the Algorithmic Society. Cambridge and New York: Cambridge University Press
DeNardis, L. (2014). The Global War for Internet Governance. New Haven, CT: Yale University Press
Flonk, D. (2021). « Emerging illiberal norms: Russia and China as promoters of internet content control », International Affairs, 97(6), p. 1925-1944
Haché, A. (2014). « La souveraineté technologique », Mouvements, (79), p. 38-48
Kettemann, M. C. (2020). The Normative Order of the Internet. A Theory of Rule and Regulation Online. Oxford and New York: Oxford University Press
Loveluck, B. (2015). Réseaux, libertés et contrôle. Une généalogie politique d’internet. Paris: Armand Colin
McCarthy, D.R., dir. (2015). Power, Information Technology, and International Relations Theory. The Power and Politics of US Foreign Policy and the Internet. Basingstoke and New York: Palgrave Macmillan
O’Hara, K., & Hall, W. (2021). Four Internets. Data, Geopolitics, and the Governance of Cyberspace. Oxford and New York: Oxford University Press
Owen, T. (2015). Disruptive Power. The Crisis of the State in the Digital Age. Oxford and New York: Oxford University Press
Pohle, J., & Thiel, T. (2020). « Digital sovereignty », Internet Policy Review, 9(4)
Roberts, H., Cowls, J., Casolari, F., Morley, J., Taddeo, M., & Floridi, L. (2021). « Safeguarding European values with digital sovereignty: an analysis of statements and policies », Internet Policy Review, 10(3)

Session 1 / Régulation des plateformes numériques et circulation des normes
Discutant : Romain Badouard (INRIA)
Olessia Kirtchik (CERCEC/EHESS), Telegram : les dilemmes de souveraineté face à une plateforme numérique fuyante
Riccardo Nanni (CIS/CNRS), Platforming norm circulation: assessing Chinese normative influence in ASEAN countries through infrastructuralised platforms
Marguerite Borelli (CIS/CNRS), Penser la souveraineté numérique à partir de la gouvernance des contenus
Clément Le Ludec (Télécom Paris et CERSA/Université Paris-Panthéon-Assas), La régulation des plateformes numériques comme enjeu de souveraineté en France ? De l’initiative nationale à la régulation européenne
Session 2 / Dimensions régaliennes et infrastructurelles
Discutante : Séverine Arsène (CAPS/Ministère des Affaires étrangères, Sciences Po et CIS/CNRS)
Héloïse Fioleau (CESSP/Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Réguler pour contrôler et (s’)accommoder des innovations monétaires. Perspective croisée sur la régulation des stablecoins par l’Union européenne et les États-Unis
Charles Thibout (Sciences Po Strasbourg, SAGE/Unistra et CESSP/Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Renoncer à la souveraineté contre l’impuissance publique : l’abandon de la taxe Google
Marie Garin (CIS/CNRS), Félix Tréguer (CIS/CNRS) et Francesca Musiani (CIS/CNRS), Infrastructures de l’IA : une souveraineté en trompe-l’œil ? Analyse critique des grands projets de data centers en France
Ksenia Ermoshina (CIS/CNRS), Mesurer la souveraineté : indices et métriques d’un Internet souverain

Arsène Séverine severine.arsene@sciencespo.fr
Badouard Romain romain.badouard@gmail.com
Borelli Marguerite marguerite.borelli@cnrs.fr
Daucé Françoise francoise.dauce@ehess.fr
Ermoshina Ksenia ksenia.ermoshina@cnrs.fr
Fioleau Héloïse Heloise.Fioleau@etu.univ-paris1.fr
Garin Marie marie.garin@cnrs.fr
Kirtchik Olessia olessia@kirtchik.com
Le Ludec Clément leludec.clement@gmail.com
Loveluck Benjamin benjamin.loveluck@assas-universite.fr
Musiani Francesca Francesca.MUSIANI@cnrs.fr
Nanni Riccardo riccardo.nanni@cnrs.fr
Thiboult Charles cthibout@unistra.fr
Tréguer Félix felix.treguer@sciencespo.fr