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Responsables scientifiques :
Gilles Favarel-Garrigues (CNRS, Sciences Po-CERI) gilles.favarelgarrigues@sciencespo.fr
Laurent Gayer (CNRS, Sciences Po-CERI) laurent.gayer@sciencespo.fr

La tentation de se faire justice soi-même semble susciter un engouement croissant en France, en ville comme en zones rurales, en métropole comme en outre-mer. Cette évolution correspond à une configuration justicière propice, reliant trois facteurs principaux (Favarel-Garrigues et Gayer, 2021, pp. 265-280). Le premier concerne le développement d’une prétendue « demande de sécurité » que les pouvoirs publics ne parviendraient pas à satisfaire. Le deuxième facteur est lié à la multiplication des prescripteurs d’auto-justice dans l’espace médiatique, universitaire et politique, appelant à s’affranchir des règles de l’État de droit face à la délinquance et au terrorisme. Le troisième tient au développement d’une offre punitive, de la part de volontaires prêts à passer à l’acte et enhardis par les possibilités techniques offertes par Internet en termes de surveillance et de dénonciation. S’estimant légitimes à le faire, les aspirants justiciers revendiquent haut et fort le droit de recourir à la force ou à l’intimidation.
Les mobilisations justicières se déploient autour de trois causes principales : la défense de la propriété (lutte contre le vol, l’occupation illicite de terrains ou de logements), la lutte contre l’immigration, portée en particulier par des groupes d’extrême-droite (Gardenier, 2022) et la police des mœurs (atteintes LGBTphobes, « chasse » aux présumés pédocriminels, etc.)
Les justiciers auto-proclamés doivent être saisis à travers leurs énoncés, leurs pratiques et les controverses qu’ils suscitent. Les énoncés donnent à entendre les arguments déployés pour justifier de maintenir l’ordre au nom d’un groupe, mais de quel ordre et de quel groupe est-il question ? Les pratiques punitives témoignent d’un enchevêtrement singulier de l’usage du droit et de la force. La loi des justiciers est expéditive et « bon marché » (Pratten et Sen, 2007) : contractant les maillons de la chaîne pénale, le redresseur de torts est à la fois détective, policier interpellateur, juge et bourreau. Du fait de leur amateurisme ou de la fragilité des configurations dans lesquelles ils évoluent, les justiciers nourrissent enfin la controverse. Leurs méthodes suscitent l’indignation : de quel droit se font-ils justice ? Leurs objectifs sont également troubles : au-delà des déclarations d’intention vertueuses, leur engagement ne servirait-il pas de paravent à des pratiques d’accumulation illicite ou à un agenda politique caché ? Les excès des justiciers font l’objet d’enquêtes militantes et journalistiques, mais aussi de procédures judiciaires, qui fournissent de précieuses sources d’information.
S’il importe de réfléchir aux rétributions économiques et politiques du vigilantisme (Fourchard, 2018), il est également nécessaire d’étudier les relations entre les redresseurs de torts et les services répressifs. Les rapports aux forces de l’ordre varient significativement d’un cas à l’autre, de l’affrontement à la collaboration, voire la cooptation (Grassin, 2021). Comment les aspirants justiciers négocient-ils des « espaces de permissivité » (Cooper-Knock, 2018) dans lesquels ils croient pouvoir exercer impunément leur droit de punir ? Questionner ces marges de manœuvre revient à envisager l’éventualité d’une gestion différentielle des illégalismes justiciers, en lien avec les causes défendues et les propriétés sociales des redresseurs de torts.
Cette section thématique est destinée à accueillir des travaux empiriques sur l’auto-justice, hors ligne et en ligne. Les propositions portant sur le cas français – métropole et territoires outre-mer – seront particulièrement bienvenues, mais celles portant sur d’autres contextes nationaux seront également lues avec intérêt. D’un point de vue méthodologique, les organisateurs seront sensibles aux approches ethnographiques et sociologiques, mais aussi aux analyses des énoncés justiciers et des représentations de l’auto-justice sur les réseaux sociaux.
The temptation to take justice into one’s own hands seems to be arousing growing enthusiasm in France, in both urban and rural areas, in the mainland as well as in overseas territories. This trend corresponds to a favorable judicial configuration, linking three main factors (Favarel-Garrigues and Gayer, 2024, pp. 154-160). The first concerns the development of a so-called “demand for security” that public authorities would be unable to satisfy. The second factor relates to the multiplication of rough justice promoters in the media, academic, and political spheres, calling for a break with the rule of law in the face of delinquency and terrorism. The third lies in the proliferation of wannabe punishers, from volunteers ready to take action and emboldened by the technical possibilities offered by the Internet in terms of surveillance and denunciation. Believing themselves legitimate in doing so, aspiring vigilantes loudly claim the right to use force or intimidation.
Vigilante mobilizations seem to revolve around three main causes: the defense of property (the fight against theft, the illegal occupation of land or housing), the fight against immigration, particularly promoted by far-right groups (Gardenier, 2022), and the policing of morals (LGBT-phobic attacks, “hunts” against alleged pedophiles, etc.).
Self-proclaimed vigilantes must be examined through their statements, practices, and the controversies they invite. The statements reveal the arguments put forward to justify maintaining order in the name of a group—but what kind of “order” and which group are at stake? Extra-legal punitive practices reflect a singular entanglement of the use of law and force. Vigilante justice is expeditious and “cheap” (Pratten and Sen, 2007): compressing the links of the penal chain, the avenger is at once detective, arresting officer, judge, and executioner. Due to their amateurism or the fragility of the configurations in which they operate, vigilantes also fuel controversy. Their methods arouse indignation: by what right do they take justice into their own hands? Their goals are equally murky: beyond their virtuous declarations of intent, might their engagement serve as a cover for illicit practices of accumulation or a hidden political agenda? Vigilantes’ excesses are the subject of activist and journalistic investigations, as well as judicial proceedings, which provide valuable sources of information.
While it is important to reflect on the economic and political rewards of vigilantism (Fourchard, 2018), it is also necessary to study the relationships between self-styled avengers and law enforcement agencies. The relationships with police forces vary significantly from case to case, ranging from confrontation to collaboration, even co-optation (Grassin, 2021). How do aspiring vigilantes negotiate “permissive spaces” (Cooper-Knock, 2018) in which they believe they can exercise their right to punish with impunity? Questioning these margins of maneuver amounts to considering the possibility of a differential management of vigilante illegalities, depending on the causes defended and the social characteristics of the avengers.
This thematic section is intended to host empirical work on rough justice, both offline and online. Proposals focusing on the French case will be particularly welcome, but those concerning other national contexts will also be of interest. From a methodological perspective, the organizers will be receptive to ethnographic and sociological approaches, as well as analyses of vigilante statements and representations of rough justice on social networks.
Références
Cooper-Knock, S.-J., “Beyond Agamben: Sovereignty, policing and ‘permissive space’ in South Africa, and beyond”, Theoretical Criminology, vol. 22, n° 1, 2018, pp. 22-41.
Favarel-Garrigues, G., Gayer, L., Proud to Punish. The Global Landscapes of Rough Justice, Stanford, Stanford University Press, 2024.
Fourchard, L., « Le vigilantisme contemporain. Violence et légitimité d’une activité policière bon marché », Critique internationale, vol. 78, n° 1, 2018, pp. 169-186.
Gardenier, M., Towards a Vigilant Society: From Citizen Participation to Anti-Migrant Vigilantism, Oxford, Oxford University Press, 2022.
Grassin, P. « Policiers vigilants et vigilants policiers : community policing et division du travail policier en milieu urbain au Malawi », Participations, vol. 29, n° 1, 2021, pp. 157-187.
Pratten, D., Sen, A., ‘Global Vigilantes: Perspectives on Justice and Violence’, in Pratten D., Sen A. (eds.), Global Vigilantes, London, Hurst, 2007.

Session 1
Président : Laurent Gayer (CNRS/CERI-Sciences Po)
Hadrien Holstein (Université Paris-Nanterre), La mutilation ou la réinsertion : la négociation de la justice paramilitaire républicaine en Irlande du Nord
Amélie Blom (Sciences Po Lyon), Les nids de serpents : accusations de blasphème et vigilantisme au Pakistan
Alexander Lutsenko (Sciences Po Lyon), Les auteurs “Z” comme justiciers numériques : disciplinarisation des célébrités de l’Internet russe en temps de guerre
Lucie Zampatti (Université de Bordeaux), Braconnage des loups et justice rurale : enquête ethnographique dans les Alpes du Sud franco-italiennes
Session 2
Président : Gilles Favarel-Garrigues (CNRS/CERI-Sciences Po)
Victor Delaporte (Université Paris-Nanterre), Une culture partagée des représailles : les violences des civils pendant la ‘Bataille d’Alger’ (1956-1957)
Clémentine Lehuger (CURAPP-ESS), Les collectifs citoyens et l’État à Mayotte : la recomposition d’un vigilantisme acceptable
Laurent Bonelli (Université Paris-Nanterre), Le temps des armes ? Regards sur l’extrême droite violente française
Aline Daillère (Sciences Po), Justice policière, police justicière : expériences du pouvoir policier de punir

Blom Amélie amelie.blomkhan@gmail.com
Bonelli Laurent laurent.bonelli@gmail.com
Daillère Aline daillere.aline@gmail.com
Delaporte Victor victor.h.delaporte@gmail.com
Favarel-Garrigues Gilles gilles.favarelgarrigues@sciencespo.fr
Gayer Laurent laurent.gayer@sciencespo.fr
Holstein Hadrien hadrienholstein@gmail.com
Lehuger Clémentine clementine.lehuger@laposte.net
Lutsenko Alexander a.loutsenko@yahoo.fr
Zampatti Lucie lucie.zampatti@u-bordeaux.fr