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ST 40

Controverses et politisation de la science et de l’expertise à l’échelle européenne

Controversies and politicisation of science and expertise at the European level

Responsables scientifiques :

Carole Kerduel (Triangle, Collège d’Europe) carole.kerduel@coleurope.eu
Cécile Robert (Sciences Po Lyon, Triangle) cecile.robert@sciencespo-lyon.fr

 

L’omniprésence de l’expertise, comme mode de légitimation, à l’échelle européenne, constitue un enseignement majeur des études européennes. Elle représente un registre privilégié d’interaction avec les acteurs institutionnels et politiques auquel recourent la plupart de leurs interlocuteurs (intérêts économiques, ONG, administrations nationales). Les enquêtes sur les groupes d’experts de la Commission européenne ont ainsi documenté la pluralité des définitions de l’expertise mobilisées (Gornitzka et Sverdrup, 2015) et soulignent la multiplicité de ses usages politiques (Rimkutė et Haverland, 2015).

On s’est en revanche moins intéressé aux controverses qui visent pourtant de façon croissante l’expertise. La composition et le rôle joué par des instances comme les groupes d’experts permettent d’abord de documenter la mise en concurrence, depuis le tournant du siècle, des savoirs académiques, voire de la science, avec d’autres formes d’expertise, reconnues entre autres aux groupes d’intérêts (Chalmers, 2013 ; Robert, 2025). Pour cette raison notamment, elles sont, avec les agences européennes (EFSA, ECHA, etc.), l’objet de mobilisations croissantes (Abazi et al, 2021), pointant les « conflits d’intérêts » (Boullier, 2021) dans lesquels l’expertise serait saisie. Les ONG et la gauche du Parlement européen (PE) en ont fait leur cheval de bataille : elles dénoncent l’insuffisante représentation des profils académiques, et s’alarment de la dépendance de l’expertise scientifique aux intérêts économiques (Colli et Kerremans, 2021). Plus récemment, à l’appui de la remise en cause des normes environnementales ou sanitaires, la droite et l’extrême droite, avec le soutien d’intérêts commerciaux et industriels, ont contesté l’objectivité des savoirs scientifiques, présentés comme les instruments de stratégies politiques ou réduits à des postures idéologiques. Ces débats donnent ainsi à voir des processus de politisation de l’expertise européenne autour de la définition de la science et de son rôle dans le gouvernement de l’UE.

C’est à mieux comprendre la place reconnue aux savoirs scientifiques, dans les discours politiques comme dans le fonctionnement concret des instances d’expertise, que cette session thématique s’attachera. A cet effet, elle accueillera des travaux portant sur des procédures d’expertise (groupes d’experts, agences, structures ad hoc au sein du PE ou de la Commission, etc.) et/ou sur les mobilisations politiques dont elles font l’objet sur deux dimensions :

1/ Mises en débat de l’expertise : Comment acteurs institutionnels et groupes d’intérêts défenseurs d’intérêts et/ou de conceptions différentes d’une politique publique se disputent-ils l’autorité épistémique ? Comment des formes établies d’autorité épistémique sont-elles remises en question ? Quelle(s) dimension(s) de l’expertise est mise en question ? A quel titre et sur le fondement de quelle(s) forme(s) d’expertise les expert.e.s sont-ils désigné.e.s comme tel.le.s dans le cadre de ces luttes ?

2/ Des experts au travail en temps de controverse : profils et pratiques : qui sont les scientifiques sollicité.e.s comme expert.e.s ? Dans la continuité des travaux sur les trajectoires d’experts (Demortain, 2021 ; Dakowska, 2021 ; Robert, 2010), on s’intéressera à ce qui détermine leur engagement. Comment parviennent-ils à produire des connaissances à destination des acteurs administratifs et politiques européens tout en conservant une indépendance scientifique ? Dans la lignée des enquêtes sur les formes d’argumentation qui s’y déploient (Krick & Gornitzka, 2020), on interrogera également les règles formelles et informelles encadrant les délibérations. Quelle est la place donnée aux scientifiques ? Comment et par quel(s) acteurs le sentiment d’appartenance à un groupe d’experts est-il construit ? Enfin, on se penchera sur les effets de la médiatisation, en particulier lorsque l’expertise est sujette à controverses, sur la manière dont les expert.e.s communiquent.

Cette section thématique réunira des travaux ancrés empiriquement, et présentant une diversité d’approches théoriques et méthodologiques.

The omnipresence of expertise, as a mode of legitimation at the European level, represents a major finding of European studies. It serves as a favoured register of interaction with institutional and political actors, one to which most of their interlocutors—economic interests, NGOs, national administrations—resort. Research on the European Commission’s expert groups has documented the plurality of definitions of the expertise mobilized (Gornitzka and Sverdrup, 2015) and highlighted the multiplicity of its political uses (Rimkutė and Haverland, 2015).

By contrast, less attention has been paid to controversies increasingly surrounding expertise. The composition and role of bodies such as expert groups shed light, since the turn of the century, on the competition between academic knowledge—and even science itself—and other forms of expertise, notably produced by interest groups (Chalmers, 2013; Robert, 2025). For this very reason, such bodies, alongside European agencies, have become the focus of growing mobilizations (Abazi et al., 2021), pointing to the “conflicts of interest” (Boullier, 2021) in which expertise is supposedly implicated. NGOs and the left of the European Parliament (EP) have made this their rallying cry: they denounce the insufficient representation of academic profiles and warn against the dependence of scientific expertise on economic interests (Colli and Kerremans, 2021). More recently, in the context of challenges to environmental and health standards, the right and far right, supported by commercial and industrial interests, have contested the objectivity of scientific knowledge, portraying it as an instrument of political strategies or as no more than ideological posturing. These debates thus reveal processes of politicization of European expertise centred on the definition of science and its role in EU governance.

This thematic session seeks to shed light on the place recognized to scientific knowledge, both in political discourse and in the concrete functioning of expert bodies. To this end, it will welcome contributions addressing expertise procedures (expert groups, agencies, ad hoc structures within the EP or the Commission, etc.) and/or the political mobilizations they attract, along two dimensions:

1/ Debates over expertise: How do institutional actors and interest groups defending different interests and/or conceptions of public policy dispute epistemic authority? How are established forms of epistemic authority challenged? Which dimensions of expertise are called into question? On what grounds and on the basis of which forms of expertise are experts designated as such in the context of these struggles?

2/ Experts at work in times of controversy: profiles and practices: who are the scientists called upon as experts? In line with previous work on the trajectories of experts (Demortain, 2021; Dakowska, 2021; Robert, 2010), we will focus on what determines their involvement. How do they manage to produce knowledge for European administrative and political actors while maintaining scientific independence? In line with studies on the forms of argumentation used in these debates (Krick & Gornitzka, 2020), we will also examine the formal and informal rules governing deliberations. What role is given to scientists? How and by which actors is the sense of belonging to a group of experts constructed? Finally, we will examine the effects of media coverage, particularly when expertise is controversial, on the way experts work and communicate.

This thematic section will bring together empirically grounded research, showcasing a diversity of theoretical and methodological approaches.

Références  

Abazi, V., Adriaensen, J., & Christiansen, T. (Eds.) (2020). The Contestation of Expertise in the European Union, Palgrave. European Administrative Governance.

Boullier, H. (2021). « Derrière le spectre des « conflits d’intérêts » généralisés. Les agences face aux défis de l’évaluation réglementaire de produits », Natures Sciences Sociétés, 29(1), pp.103-108.

Chalmers, A. W. (2013), “Getting a Seat at the Table: Capital, Capture and Expert Groups in the European Union”, West European Politics, 37(5), pp.976–992.

Colli, F., & Kerremans, B. (2021). Winning Hearts, Losing Minds: Politicisation and the Contestation of Expertise in the Context of TTIP Negotiations. In V. Abazi, J. Adriaensen, & T. Christiansen (Eds.), The Contestation of Expertise in the European Union, pp. 67-90.

Dakowska, D. (2020). Créer des experts à son image. La Commission européenne et les politiques de l’enseignement supérieur, Politix, 130(2), 137-164.

Demortain, D. (2021). « Être chercheur, devenir expert ? L’économie morale du rapport à l’expertise dans un laboratoire de toxicologie », Revue d’Anthropologie des Connaissances, 15(1), pp.1-20.

Gornitzka, Å., & Sverdrup, U. (2015). “Societal Inclusion in Expert Venues: Participation of Interest Groups and Business in the European Commission Expert Groups”, Politics and Governance, 3(1), pp.151-165.

Krick, E., & Gornitzka, Å. (2020). “Tracing scientisation in the EU Commission’s expert group system”, Innovation: The European Journal of Social Science Research, 37(2), pp. 319–339.

Rimkutė, D., and M. Haverland. (2015). “How does the European Commission use Scientific Expertise? Results from a Survey of Scientific Members of the Commission’s Expert Committees”, Comparative European Politics 13(4), pp.430–449.

Robert, C. (2010). “Who are the European experts and on what grounds? Profiles, trajectories and expert “careers” of the European Commission”, French Politics, 8(2), pp.248-274.

Robert, C. (2025). « Réformer l’Union européenne au nom de l’intérêt général. Quelle postérité des mobilisations pour la transparence et l’encadrement du lobbying ? », Mouvements, 119(2), pp.120-129.

Zaki, B. L. & Dupont, C. (2024). “Understanding political learning by scientific experts: a case of EU climate policy”, Journal of European Public Policy, 31(7), pp.1993-2025.

 

Session 1 / Les mises en débat de l’expertise

Discutant.e.s : Philippe Aldrin (Sciences Po Aix, MÉSOPOLHIS), Manon Sebah (Sciences Po Aix, MÉSOPOLHIS)

Henri Boullier (CNRS, IRISSO) & Emmanuel Henry (Université Paris-Dauphine, IRISSO), Gouverner les « polluants éternels » – L’expertise européenne à l’épreuve de la restriction universelle des PFAS

Lucie Duillon (Science Po Strasbourg, SAGE), L’expertise comme pratique performative à l’échelle européenne : Controverses et transformations du rapport à la science des thérapeutes alternatifs. Le cas de la médecine anthroposophique

Valentine Floriani (ENS Paris-Saclay, IDHE.S), L’euro numérique ou la panique bancaire. L’expertise monétaire de la BCE contestée ?

David Demortain (INRAE, LISIS), Savoirs experts en luttes. Contestations et transformations de l’évaluation scientifique des risques des pesticides dans l’UE

Session 2 / Des expert.e.s au travail en temps de controverse : profils et pratiques

Discutant.e.s : Dorota Dakowska (Sciences Po Aix, MÉSOPOLHIS), Julien Barrier (ENS de Lyon, TRIANGLE)

Daniel Coronel Crespo (Sciences Po Lyon, TRIANGLE), “Out with science, in with experts?” Expertise, controverse et contestation dans l’implémentation de la taxonomie verte européenne

Hélène Michel (Sciences Po Strasbourg, SAGE), L’expertise au Parlement européen : genèse et usages du Panel for the Future of Science and Technology (STOA)

Valentin Thomas (CNRS, CERMES3), Identifier les causes du cancer. Ethnographie d’une décision d’experts internationaux

Baptiste Schummer (Université de Lille, CERAPS), Des controverses scientifico-réglementaires européennes aux processus de politisation des expertises dans les médias français : Le cas du glyphosate (2000-2020)