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ST 44

Saisir les dimensions esthétiques du politique

Exploring the Aesthetic Dimensions of Politics

Responsables scientifiques :

Cécile Leconte (Sciences Po Lille – CERAPS) cecile.leconte@sciencespo-lille.eu
Cédric Passard (Université Jean Moulin Lyon 3 – Triangle) cedric.passard@univ-lyon3.fr

 

La science politique a connu, depuis une vingtaine d’années, un tournant esthétique : les images, les styles et les registres sensibles ne sont plus envisagés comme un simple décor, mais comme des dimensions constitutives du politique (Bleiker 2001 ; Kompridis 2014). Ces questionnements s’inscrivent dans des réflexions anciennes concernant les rituels et les mises en scène politiques (Balandier 1980 ; Geertz, 1983 ; Edelman 1988 ; Antichan, 2016). D’abord appliqués aux régimes autoritaires et totalitaires, ils se sont ensuite diffusés vers l’analyse des sociétés démocratiques, mais demeurent dispersés (Rancière 2000 ; Alexander, 2010). L’ambition de la présente section est de proposer une vision d’ensemble, de mettre en dialogue ces approches et de poser les enjeux méthodologiques qu’elles soulèvent.

L’esthétique politique est ici entendue au sens large : elle désigne les façons dont le politique est mis en forme (scénographies, objets, bâtiments), stylisé (écritures, tonalités), figuré (symboles) et incarné (postures, voix, corps). Ces dimensions agissent directement sur la production de sens et de légitimité : la dramaturgie d’un meeting (éclairage, musique, gestuelle…) peut instituer un sentiment d’appartenance ; un slogan, une affiche ou un manifeste peuvent émouvoir, galvaniser ou disqualifier par leur seule forme. Certains dispositifs spatiaux et monuments (comme l’architecture d’un parlement) visent explicitement à produire de l’effet et participent de la fabrique symbolique du pouvoir. Les idéologies s’expriment aussi dans l’esthétique, en forgeant leurs propres codes sensibles, de l’imaginaire révolutionnaire aux traditions réactionnaires (McWilliam 2021)

Ces dimensions se déploient dans la communication politique contemporaine. Par exemple, les styles présidentiels (de l’esthétique « bling-bling » de Nicolas Sarkozy à la mise en scène militaire de Zelensky, jusqu’aux esthétiques populistes de Trump) montrent combien la beauté, le faste, mais aussi la vulgarité ou le grotesque, fonctionnent comme ressources politiques, fortement genrées (Achin, Dorlin et Rennes, 2008 ; Moffitt 2016 ; Voelz 2018). Le numérique amplifie encore ces dynamiques en multipliant les formats et en reconfigurant leur réception. Styles, symboles et registres circulent et se recomposent ainsi à une échelle souvent transnationale, ce qui invite à comparer leurs appropriations selon les contextes.

L’esthétique est également au cœur des mouvements sociaux, qui recourent à des répertoires sensibles pour mobiliser et rendre visible leur légitimité : réactivation de symboles révolutionnaires, organisation scénique des manifestations, codes vestimentaires et iconographiques. Ces expressions esthétiques traduisent une politique de la visibilité : barricades, drapeaux, chants… rendent tangible une volonté collective (Frank 2021 ; Hayat 2024). L’esthétique des mobilisations se donne aussi à voir à travers les usages militants de l’image et des performances artistiques (McGarry et al. 2019 ; Bouchier et Dehais 2020).  

Ces constats appellent une réflexion méthodologique : l’étude de l’esthétique politique suppose de combiner l’analyse socio-historique, rhétorique, spatiale et architecturale, ainsi que l’ethnographie des scènes et des mobilisations. Elle implique aussi de prendre en compte les nouveaux corpus numériques. Enfin, elle engage une réflexion critique sur les normes de jugement et sur la distribution du capital esthétique (Hourmant 2021) : qui peut s’en prévaloir, qui en bénéficie, et comment ces choix participent-ils à la hiérarchisation des voix politiques ? Cette section propose ainsi d’explorer les formes esthétiques du politique à l’intersection de la science politique, de l’histoire des idées, de la sociologie de l’art et des media/visual studies. L’objectif est de mieux comprendre comment ces registres esthétiques participent à la (dé)légitimation du pouvoir, à la mobilisation et à la formation de clivages affectifs et symboliques.

Over the past twenty years or so political science has,  undergone an aesthetic turn: images, styles, and sensory registers are no longer seen as mere decoration, but, in recent works, as constitutive dimensions of the political (Bleiker 2001; Kompridis 2014). These works are related to earlier research on political rituals and staging (Balandier 1980; Geertz 1983; Edelman 1988; Antichan 2016). Initially applied to authoritarian and totalitarian regimes, they later extended to the analysis of democratic societies, though they remain scattered across the field (Rancière 2000; Alexander 2010). The aim of this section is to offer an overview, to bring these approaches into dialogue, and to outline the methodological challenges they raise.

Political aesthetics is understood here in a broad sense: it refers to the ways in which the political is shaped (scenographies, objects, buildings), stylized (modes of writing, tones), figured (symbols), and embodied (postures, voices, bodies). These dimensions directly affect the production of meaning and legitimacy: the dramaturgy of a political rally (lighting, music, gestures, etc.) can generate a sense of belonging; a slogan, poster, or manifesto can move, galvanize, or discredit through form alone. Certain spatial arrangements and monuments (such as the architecture of a parliament) explicitly aim to produce effects and participate in the symbolic construction of power. Ideologies also express themselves aesthetically, forging their own sensory codes, from revolutionary imaginaries to reactionary traditions (McWilliam 2021).

These dimensions are present in contemporary political communication. Presidential styles—from Nicolas Sarkozy’s “bling-bling” aesthetic to Zelensky’s military staging, and Trump’s populist aesthetics—show how beauty, grandeur, but also vulgarity or the grotesque, function as political resources, strongly shaped by gender norms (Achin, Dorlin and Rennes 2008; Moffitt 2016; Voelz 2018). Digital media further amplify these dynamics by multiplying formats and reshaping reception. Styles, symbols, and registers circulate and recombine on scales that are often transnational, inviting reseachers to compare their appropriations across cultural contexts.

Aesthetics is also key for social movements, which draw on sensory repertoires to mobilize and make their legitimacy visible: via the reactivation of revolutionary symbols, the scenographic organization of demonstrations, dress codes and iconography. These aesthetic expressions convey a politics of visibility: barricades, flags, chants, and so forth render a collective will tangible (Frank 2021; Hayat 2024). The aesthetics of mobilization is also manifest in activist uses of images and artistic performances (McGarry et al. 2019; Bouchier and Dehais 2020).

These observations call for a methodological reflection: studying political aesthetics requires combining socio-historical, rhetorical, spatial, and architectural analysis, as well as an ethnography of scenes and mobilizations. It also entails taking new digital materials into account. Finally, it involves a critical reflection on norms of judgment and on the distribution of aesthetic capital (Hourmant 2021): who can claim it, who benefits from it, and how does aesthetics contribute to hierarchizing political voices?

This section thus proposes to explore the aesthetic forms of the political at the intersection of political science, the history of ideas, the sociology of art, and media/visual studies. The goal is to better understand how these aesthetic registers contribute to the (de)legitimation of power, to social mobilizations, and to the formation of affective and symbolic cleavages.

Références

Achin Catherine, Dorlin Elsa et Rennes Juliette, (2008), « Capital corporel identitaire et institution présidentielle : réflexions sur les processus d’incarnation des rôles politiques », Raisons politiques, 31(3), 5-17.

Alexander Jeffrey C., (2010), The Performance of Politics. Obama’s Victory and the Democratic Struggle for Power, Oxford University Press (2010). 

Antichan Sylvain (2014), Mettre la France en tableaux : la formation politique et sociale d’une iconographie nationale au musée historique du château de Versailles (1830-1950), thèse pour le doctorat de science politique (Y. Déloyedir.), Paris 1. 

Balandier Georges, 1980, Le pouvoir sur scènes, PUF.

Bleiker Roland (2001), « The Aesthetic Turn in International Political Theory », Millennium:Journal of International Studies, 30(3), 509–533.

Bouchier Martine, Dehais Dominique, (2020), Art et esthétique des luttes : scènes de la contestation contemporaine, MétisPresses.

Edelman Murray (1988), Constructing the Political Spectacle, University of Chicago Press.

Frank Jason, The Democratic Sublime: on aesthetics and popular assembly, Oxford University Press, 2021.

Geertz Clifford (1983) Bali. Interprétation d’une culture, [1973], Gallimard.

Hayat Samuel (2024), « Manifesting the revolutionary people: The Yellow Vest Movement and popular sovereignty», Constellations, 31 (4), p.640-660.

Hourmant François (2021), Pouvoir et beauté. Le tabou du physique en politique, PUF.

Kompridis Nikolas (ed., 2014), The Aesthetic Turn in Political Thought, Bloomsbury Academic.

McGarry Aidan, et al. (2019), The Aesthetics of Global Protest: Visual Culture and Communication, Amsterdam University Press.

McWilliam Neil (2021), L’esthétique de la réaction : tradition, foi et identité dans l’art français, Les Presses du réel

Moffitt Benjamin (2016), The Global Rise of Populism: Performance, Political Style and Representation, Stanford University Press.

Rancière Jacques (2000), Le partage du sensible : esthétique et politique, La Fabrique.

Voelz Johannes (2018), « Toward an Aesthetics of Populism, Part I: The Populist Space of Appearance», Yearbook of Research in English and American Literature, vol. 34, p. 203–228.

 

Session 1 / Les esthétiques du pouvoir

Introduction : Cécile Leconte et Cédric Passard

Discussion : Alain Faure (Institut d’Etudes Politiques de Grenoble, PACTE)

Axe 1 / Mettre en scène et incarner le pouvoir

Nicolas Tardits (Université de Nanterre, ISP), Du silence parlementaire au faste du pouvoir. La domestication esthétique du Corps législatif du Second Empire

Laurie Boussaguet (EUI, Florence) et Florence Faucher (Sciences Po, Paris), L’acteur vs le rôle. Les esthétiques politiques de deux Présidents français dans la crise (2015 et 2020)

François Hourmant (Université d’Angers) et Gaelle Pantin-Sohier (Université d’Angers), Anatomie des hommes forts. Esthétisation des corps, masculinité hégémonique et séduction politique 

Axe 2 / Esthétiques de la paix et de la violence

Frédéric Ramel (Sciences Po Paris), Quand l’Assemblée générale des Nations Unies devient salle de concert : quelles esthétiques musicales pour incarner l’universel ?

Shoshana Fine (Espol) et Thomas Lindemann (UVSQ/Polytechnique), Les esthétiques de la violence légale

Lise Dabrowski (Université Panthéon Assas, Carism et IRSEM), Esthétisation des figures civiles dans la médiatisation de la guerre à Gaza sur Instagram

Session 2 / Les esthétiques de la contestation

Discussion : Alexandre Dézé (Université de Montpellier, CEPEL) 

Axe 1 / De la contestation institutionnelle à la dissidence

Ludovic Grave (Université de Lille – CERAPS), Le « populisme d’influenceur » : Performance de l’ordinaire et fabrique numérique de la présidentiabilité chez Jordan Bardella

Samuel Noguera (Sciences-Po Bordeaux, Centre Emile Durkehim), Objets de participation, scènes d’écriture : l’esthétique matérielle des cahiers de doléances de 2018-2019

Lilian Mathieu (Centre Max Weber, CNRS-ENS de Lyon), Une esthétique de la ligne rouge. Production culturelle et censure sous la dernière dictature argentine

Axe 2 / Esthétiques militantes et écritures sauvages

Marco Mary (Sciences-Po Toulouse, LASSP),  Politiser l’esthétique, esthétiser le politique : l’usage des symboles et des références chez des chorégraphes proches de milieux militants

Blandine Fontaine (Université de Picardie Jules Verne, CURAPP-ESS), Les collages féministes dans les Hauts-de-France : esthétique de la contestation et fabrique de la légitimité militante

Christine Cadot (Université Paris 8 – CRESPPA), Une tectonique des plaques européennes. Rephotographier les glissements sensibles des écritures urbaines

 

Boussaguet Laurie Laurie.Boussaguet@eui.eu

Cadot Christine christine.cadot@univ-paris8.fr

Dabrovski Lise Lise.Dabrowski@assas-universite.fr

Dézé Alexandre alexandre.deze@umontpellier.fr

Faucher Florence florence.faucher@sciencespo.fr

Faure Alain alain.faure@sciencespo-grenoble.fr

Fine Soshana soshana.fine@sciencespo.fr

Fontaine Blandine blandine.fontaine@u-picardie.fr

Grave Ludovic Ludovic.grave@univ-lille.fr  

Hourmant François francois.hourmant@univ-angers.fr

Leconte Cécile cecile.leconte@sciencespo-lille.eu

Lindemann Thomas lindemannt21@gmail.com

Mary Marco marco.mary3@gmail.com

Mathieu Lilian lilian.mathieu@ens-lyon.fr

Noguera Samuel samnog@live.fr

Pantin-Sohier Gaelle gaelle.pantin-sohier@univ-angers.fr

Passard Cédric cedric.passard@univ-lyon3.fr

Ramel Frederic frederic.ramel@sciencespo.fr

Tardits Nicolas nicolas.tardits@gmail.com