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ST 01

Politiser les infrastructures : rapport à l’État, mobilisations et territoires en luttes

Politicizing infrastructure: relationship with the state, mobilizations, and territories in struggle

Responsables scientifiques :

Camille Abescat (Scuola Superiore Sant’Anna / DIRPOLIS, Sciences Po / CERI) abescat@sciencespo.fr
Laurence Dufresne Aubertin (Iremam, Mesopolhis, Idetcom, Université Toulouse Capitole) ldufresneaubertin@gmail.com

 

L’ambition de ce panel est d’interroger les infrastructures en tant qu’observatoire des luttes politiques et de construction des rapports des gouverné×es à l’État. Comment contribuent-elles à façonner des expériences et des représentations politiques ? De quelles manières deviennent-elles des enjeux de luttes collectives, soit comme objets de contestation (face à leur retrait, leur installation ou leur inégale répartition), soit comme instruments de mobilisation (supports de blocage, de sabotage, d’occupation) ?

Loin de se réduire à leurs propriétés techniques, les infrastructures tissent des liens entre les gouverné×es et l’État, autant qu’elles assurent les flux de personnes, biens et capitaux. Routes, ports, réseaux électriques, d’oléoducs ou d’égouts, de checkpoints, mais aussi écoles ou hôpitaux, participent à matérialiser le « faire » de l’État et, dans certains cas, la desserte des services publics. Porteuses d’imaginaires, d’idéologies, voire de « promesses », liées à la modernité, au développement ou au libéralisme (Anand, Appel & Gupta 2018), elles instituent des projets politiques et des technologies de gouvernement. En renvoyant tour à tour à la présence, à l’absence ou au retrait de l’État, elles charrient des affects (Navaro 2002, 2012), des aspirations (Reeves 2017) et des jugements moraux.

Part intégrante des vies quotidiennes, elles mettent aussi en jeu la répartition des ressources et l’accès aux biens communs, révélant des traitements différenciés des populations et des territoires. Partant de là, elles se font tantôt le relais des politiques de protection et de subsistance (Ciro Martinez, Sirri 2020), tantôt de « nécro-politique » (Mbembe 2003) ou de « politique de négligence » (Stamatopoulou-Robbins 2019), à l’instar de la destruction des infrastructures en Palestine, l’accaparement de ressources (ex : méga-bassines) ou la contamination de l’environnement et des personnes. Ce faisant, elles ne déterminent pas seulement les conditions d’accès à des droits fondamentaux, mais façonne aussi des expériences différenciées de l’État et des relations contrastées à la citoyenneté.

Les infrastructures constituent ainsi un terrain privilégié pour analyser la fabrique des rapports entre gouverné·es et puissance publique, les modalités de politisation de ces expériences, ainsi que les revendications et formes de mobilisations qui en découlent. Dans cette perspective, cette section thématique propose d’explorer deux dimensions liées. D’une part, les inscriptions territoriales des infrastructures (présence, absence), les spatialités qu’elles façonnent (élargissement ou rétrécissement des échelles), et les sentiments de relégation, de proximité, d’immobilisation qu’elles suscitent. D’autre part, les temporalités qu’elles configurent (accélération, ralentissement des déplacements), ainsi que les projections temporelles qu’elles évoquent, qu’il s’agisse de la mémoire d’une époque révolue, d’un présent dégradé, de la perspective d’un futur meilleur ou de « futuricide » (Latte Abdallah 2024).

À partir de cas portant sur divers contextes (autoritaires, coloniaux, démocratiques ou autres), et sur des territoires urbains ou ruraux, cette ST propose de structurer la discussion autour de trois axes :

1/ Le premier portera sur les infrastructures en tant que supports de domination et révélateurs des rapports à la puissance publique, à travers les expériences, les représentations et les affects qu’elles produisent (Bishara 2015).

2/ Le second examinera les mobilisations qui émergent autour de leur édification ou de leur délaissement, en interrogeant l’accès aux droits fondamentaux, aux services publics (Fredericks 2018 ; Hivert, Spire 2022) et aux biens communs. Il s’intéressera également aux mobilisations contre certains projets, tels que les constructions d’oléoducs (Planchou, 2016) ou de lignes de transports (Lolive, 1999).

3/ Le troisième étudiera la place des infrastructures au sein des modalités d’actions protestataires, que ce soit par leur centralité dans les stratégies de blocage (des routes, des ponts) voire de sabotage, ou par le rôle des groupes professionnels occupant des positions clés dans le rapport de force avec l’État (dockers, raffineurs, cheminots).

The ambition of this panel is to examine infrastructures as a lens through which to observe political struggles and the construction of relations between citizens and the state. How do infrastructures contribute to shaping political experiences and representations? In what ways do they become sites of collective struggles, either as objects of contestation (in response to their withdrawal, implementation, or unequal distribution) or as instruments of mobilization (as supports for blockades, sabotage, or occupation)?

Far from being reducible to their technical properties, infrastructures weave connections between citizens and the state, while also enabling the circulation of people, goods, and capital. Roads, ports, electricity grids, pipelines, sewers, checkpoints, as well as schools or hospitals, all contribute to materializing the “doing” of the state and, in some cases, the delivery of public services. Carriers of imaginaries, ideologies, and even “promises” linked to modernity, development, or liberalism (Anand, Appel & Gupta 2018), infrastructures institute political projects and technologies of government. By alternatively evoking the presence, absence, or withdrawal of the state, they embody affects (Navaro 2002, 2012), aspirations (Reeves 2017), and moral judgments.

Integral to everyday life, infrastructures also shape the distribution of resources and access to commons, revealing differentiated treatment of populations and territories. They can serve as conduits for policies of protection and subsistence (Ciro Martinez, Sirri 2020), or alternatively of “necropolitics” (Mbembe 2003) and “politics of neglect” (Stamatopoulou-Robbins 2019), as in the destruction of infrastructure in Palestine, the appropriation of resources (e.g., mega-basins), or the contamination of environments and populations (e.g., Flint, Michigan). In doing so, they not only determine the concrete conditions of access to fundamental rights but also shape differentiated experiences of the state and contrasting forms of citizenship.

Infrastructures thus provide a privileged terrain for analyzing the making of relations between citizens and public authority, the modalities of politicization of these individual and collective experiences, as well as the claims and mobilizations they engender. In this perspective, this thematic section proposes to explore two interconnected dimensions. On the one hand, the territorial inscriptions of infrastructures (presence, absence), the spatialities they produce (expansion or contraction of scales), and the feelings of relegation, proximity, or immobilization they generate. On the other hand, the temporalities they configure (acceleration, deceleration of circulation), and the temporal projections they evoke ; memories of a bygone era, of a degraded present, as horizons of improvement and development or as experiences of “futuricide” (Latte Abdallah 2024).

Drawing on case studies across diverse contexts (authoritarian, colonial, democratic, or others), and in both urban and rural territories, this panel will structure the discussion around three main axes:

1/ Infrastructures as instruments of domination and as indicators of relations with public authority, through the experiences, representations, and affects they produce (Bishara 2015).

2/ Social mobilizations that emerge around their construction or neglect, addressing access to fundamental rights, public services (Fredericks 2018; Hivert, Spire 2022), and commons. This axis will also examine mobilizations opposing specific infrastructure projects, such as oil pipelines (Planchou, 2016) or transport networks (Lolive, 1999).

3/ The role of infrastructures within protest repertoires, whether through their centrality in strategies of blockade or sabotage, or through the position of professional groups holding key roles in building power relations with the state (dockworkers, refinery workers, railway workers).

Références

Anand, Nikhil, Appel, Hannah & Gupta, Akhil (dir.). 2018. The Promise of Infrastructure. Durham: Duke University Press.

Bishara, Amahl. 2015. « Driving while Palestinian in Israel and the West Bank: The politics of disorientation and the routes of subaltern knowledge ». American Ethnologist 42(1): 33–54.

Martínez, José Ciro & Sirri,Omar. 2020. « Of bakeries and checkpoints : Stately affects in Amman ans Baghdad », Environment and Planning : Society and Space. Vol 38 n°5. p.849-866.

Fredericks, Rosalind. 2018. Garbage Citizenship: Vital Infrastructures of Labor in Dakar, Senegal. Durham: Duke University Press.

Hivert, Joseph & Spire, Alexis. 2022. « Face au retrait de l’État : La valeur territoriale des ressources politiques dans les mobilisations pour les services publics. » Politix 35(137): 211–233.

Latte Abdallah, Stéphanie. 2024. « Par-delà le futuricide : Quelle après-guerre à Gaza ? » Recherches internationales129(2): 179–186

Lolive, Jacques. 1997. « La montée en généralité pour sortir du NIMBY. La controverse sur le TGV Méditerranée ». Politix 12(47): 109–130.

Mbembe, Achille. 2003. « Necropolitics ». Public Culture 15(1): 11–40.

Navaro-Yashin, Yael. 2002. Faces of the State: Secularism and Public Life in Turkey. Princeton: Princeton University Press.

Navaro-Yashin, Yael. 2012. The Make-Believe Space: Affective Geography in a Postwar Polity. Durham: Duke University Press.

Planchou, Céline. 2017. « Les mobilisations autochtones dans l’Amérique d’Obama : L’exemple des luttes anti-oléoduc. » Revue française d’études américaines, 3(152), p.27-41.

Reeves, Madeleine. 2017. « Infrastructural hope: Anticipating “independent roads” and territorial integrity in southern Kyrgyzstan ». Ethnos 82(4): 711–737.

Stamatopoulou-Robbins, Sophia. 2019. Waste Siege: The Life of Infrastructure in Palestine. Stanford: Stanford University Press.

 

Présidentes des 2 sessions : Laurence Dufresne Aubertin et Camille Abescat 

Session 1 / Infrastructures et expériences situées de l’État

Eric Eklou (Université Gustave Eiffel, Laboratoire LIPHA), Le retour de l’État par le béton ? Infrastructures olympiques, marketing territorial et politisation en Seine-Saint-Denis.  

Jonathan Coronel (Université Sorbonne Nouvelle – ED 122, Centre de recherche et de documentation sur les Amériques, UMR CNRS 7227 / IRD 280), Les infrastructures du Corridor de Tehuantepec (Mexique), les aspirations et affects pour légitimer l’action de la Marine militaire 

Léa Lebeaupin-Salomon (Université Sorbonne-Nouvelle Paris 3, Centre de Recherche et de Documentation des Amériques, CNRS UMR 7227 / IRD 280), La ligne ferroviaire comme matérialité de l’ordre extractif dans le Minas Gerais (Brésil)

Dima Alsajdeya (Institut Universitaire Européen (EUI) de Florence), Le Liban et la carte politique palestinienne. Une lecture nécropolitique du régime de checkpoints dans le camp d’Ein el Hilweh

Aymeric Vo Quang (Inalco), Technopolitique de la frontière: routes, sécuritisation et rapports à l’État dans l’Himalaya indien

Session 2 / Les infrastructures comme enjeux de luttes collectives 

Sylvain Le Berre (INRAE, ETTIS), Julianna Colonna (INRAE, ETTIS), Céline Granjou (INRAE, LESSEM / ETTIS), Politiser le souterrain : eau, infrastructures et mobilisations autour du tunnel Lyon-Turin

Marguerite Teulade (EMS/EHESS, IFEA, IEDES), Travail et luttes sur le chantier du nouvel aéroport d’Istanbul : enquête sur la mobilisation ouvrière de septembre 2018

Louis Passefort (EHESS, Sciences Po Lille), Du « mur contre le paysage » à l’« empire logistique » : formes de politisation dans et par la lutte contre un « entrepôt géant »

Flandrine Lusson (Chaire  Participations Médiation Transition citoyenne de La Rochelle Université), De la lutte contre des mégaprojets aéroportuaires à la lutte pour la mémoire. Comparaison de Mirabel (Québec, Canada) et Notre dame des Landes (France)

Baptiste Chocteau (UMR LETG,  Nantes Université), Les oppositions à l’éolien en mer en France : (re)politisation de projets d’États par les populations et les acteurs locaux. Regard géographique sur les mobilisations énergétiques maritimes

 

Abescat Camille camille.abescat@sciencespo.fr

Alsajdeya Dima dima.alsajdeya@college-de-france.fr 

Chocteau Baptiste Baptiste.Chocteau@etu.univ-nantes.fr 

Colonna Julianna julianna.colonna@inrae.fr 

Coronel Jonathan jonathan-zamir.coronel-ortiz@sorbonne-nouvelle.fr 

Dufresne Aubertin Laurence ldufresneaubertin@gmail.com 

Eklou Eric ericeklou41@gmail.com  

Granjou Céline celine.granjou@inrae.fr 

Lebeaupin-Salamon Léa lea.lebeaupin@sorbonne-nouvelle.fr 

Le Berre Sylvain sylvain.le-berre@inrae.fr 

Lusson Flandrine flandrine.lusson@univ-lr.fr   

Passefort Louis louis.passefort@sciencespo-lille.eu 

Teulade Marguerite marguerite.teulade@gmail.com 

Vo Quang Aymeric aymeric.voquang@inalco.fr