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ST 08

Le gouvernement des contestations

The government of protest

Responsables scientifiques :

Lorenzo Barrault-Stella (CNRS, CRESPPA-CSU) lorenzo.barrault-stella@cnrs.fr
Baptiste Giraud (Aix-Marseille Université/LEST) baptiste.giraud@univ-amu.fr

 

Objet d’affrontements violents entre manifestant·e·s et forces de l’ordre, le mouvement des Gilets Jaunes a contribué à remettre au centre de l’attention l’analyse des stratégies étatiques de maintien de l’ordre (Fillieule, Jobard, 2020) et des formes les plus répressives – judiciaires notamment – d’encadrement des protestations (Codaccioni, 2025). Si les indicateurs de tendances illibérales des démocraties occidentales ne manquent pas, les stratégies politiques de canalisation des contestations ne peuvent cependant être comprises uniquement sous leur dimension répressive (Barrault-Stella, 2021). Les manières de minorer les mécontentements, de circonscrire les protestations, voire de les intégrer au fonctionnement des institutions, varient en fonction des groupes en présence et reposent sur une pluralité de stratégies de canalisation et d’enrôlement institutionnel des mouvements sociaux (Neveu, 2019) ou du syndicalisme (Giraud, 2025). Quand certains groupements et certaines formes de protestation (par exemple violentes) sont sanctionnées ou interdites, d’autres sont tolérées, encadrées, légitimées (par exemple à travers l’enrôlement associatif, Delfini, Elafouz, Talpin, 2021), voire encouragées (comme les dispositifs participatifs : Aldrin, Hubé, 2016). Si l’on suit Michel Foucault (1999), le gouvernement des protestations consiste ainsi moins à empêcher toute forme de contestation qu’à structurer le champ et les formes de protestation admises, et implique de porter attention aux multiples mains de l’État (Kimberly, Orloff, 2017). C’est à l’analyse sociologique des conditions, des modalités et des effets du gouvernement des contestations sociales que cette section, organisée autour de deux axes, est consacrée.

Un premier consiste en une réanalyse des rapports à l’État des mouvements sociaux sous l’angle des modalités du contrôle des contestations et de la définition politique des « bonnes » protestations. Quels sont les dispositifs matériels et symboliques de gouvernement des protestations (intégration institutionnelle de la critique (Boltanski, Chiapello, 1999), financements, stratégies de différenciation des « bons » et des « mauvais » contestataires, etc.) ? Quelles sont les logiques (politiques, électorales, bureaucratiques, sociales etc.) de la différenciation des protestataires ? Comment le gouvernement des contestations s’inscrit-il dans les luttes – verticales ou horizontales – propres à l’espace étatique ? Comment s’articulent les stratégies (par exemple nationales) de contrôle et les stratégies d’instrumentalisation (par exemple locales, d’élu·e·s, d’administrations, de directions d’entreprise) des mouvements de contestation ? Comment la valorisation ou le laisser-faire de certaines formes protestataires peut-il contribuer à la légitimation du pouvoir ?

Un second axe a trait à l’étude des effets, intentionnels ou non, de ces stratégies de gouvernement et de façonnage politique des contestations. Quelles en sont les implications du point de vue de la structuration du champ de la représentation des intérêts, des modes d’organisation des mouvements sociaux (bureaucratisation, professionnalisation, morcellement institutionnel) et de leurs répertoires d’action ? Comment les représentants des mouvements sociaux s’approprient-ils leur rôle et les normes de conduites qui leur ont assignés ? Sous quelles conditions et dans quels contextes les dispositifs de gouvernement parviennent-ils à limiter les protestations et à conduire ses protagonistes à se conformer (voire à croire) à l’ordre politique ? Quelles sont les résistances et stratégies de contournement déployées par les militant·e·s pour préserver des marges d’autonomie ?

Cette ST réunit pour cela des travaux portant sur une diversité de contextes (démocratiques ou non) et autorisant des analyses situées du gouvernement des contestations comme de ses implications du point de vue des mouvements sociaux, de l’État et, plus généralement, de l’entretien de l’ordre politique.

The violent clashes that occurred between protesters and the police during the Yellow Vests movement has contributed to refocus attention on the analysison the most repressive forms of State strategies for maintaining order (Fillieule, Jobard, 2020), particularly judicial ones (Codaccioni, 2025). Despite this obvious illiberal trends in Western democracies, political strategies for channeling protests cannot be understood solely in terms of their repressive dimension (Barrault-Stella, 2021). The ways of minimizing discontent, limiting protests, or even integrating them into the functioning of institutions vary according to the groups mobilized and are based on a variety of strategies for channeling and institutionally enlisting social movements (Neveu, 2019) or trade unionism (Giraud, 2025). While certain groups and forms of protest (e.g., violent ones) are punished or banned, others are tolerated, regulated, legitimized (e.g., through associative enlistment, Delfini, Elafouz, Talpin, 2021), or even encouraged (such as participatory devices: Aldrin, Hubé, 2016). Following Michel Foucault (1999), governing protests is less about preventing all forms of dissent than it is about structuring the scope and forms of acceptable protest, and involves paying attention to the multiple hands of the State (Kimberly, Orloff, 2017). This workshop is devoted to the sociological analysis of the conditions, modalities, and effects of the governance of social protests. The discussion will focus on two main themes.

The first consists of a reanalysis of social movements’ relationships with the State from the perspective of how protests are controlled and how legitimate protests are defined politically. What are the material and symbolic mechanisms used to govern protests (institutional integration of criticism (Boltanski, Chiapello, 1999), funding, strategies for differentiating between “good” and “bad” protesters, etc.)? What are the rationales (political, electoral, bureaucratic, social, etc.) for differentiating between protesters? How does the government’s control of protests fit into the vertical or horizontal struggles specific to the State? How do strategies (e.g., national) for controlling protest movements interact with strategies for exploiting them (e.g., local, by elected officials, administrations, corporate management)? How can the promotion or permissive attitudes toward specific forms of protest contribute to the legitimization of power?

A second focus concerns the study of the effects, intentional or not, of these strategies of government strategies for channeling protests. What are the implications from the point of view of the modes of structuring the field of interest representation, the modes of organization of social movements (bureaucratization, professionalization, institutional fragmentation) and their repertoires of action? How do representatives of social movements appropriate their role and the standards of conduct assigned to them? Under what conditions and in what contexts do government mechanisms succeed in limiting protests and leading their protagonists to conform (or even believe) to the political order? What forms of resistance and circumvention strategies do activists deploy to preserve their margins of autonomy?

This workshop aims to bring together studies on a variety of contexts (democratic or otherwise) in order to put into perspective situated analyses of the government of contestations and their implications from the perspective of social movements, the State, and, more generally, the maintenance of political order.

Références

Aldrin Philippe, Hubé Nicolas, « L’État participatif. Le participationnisme saisi par la pensée d’État », Gouvernement et action publique, n°2, 2016, p. 9-29.

Barrault-Stella Lorenzo, « Addendum. Propositions pour des analyses processuelles et relationnelles des contributions de l’État aux (dés)investissements politiques », Revue Française de Science Politique, 71 (5-6), 2021, p. 827-846.

Boltanski Luc, Chiapello Eve, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

Codacionni Vanessa, Comment les États répriment, Paris, Divergences, 2025.

Delfini Antonio, Elfaouz Nabil, Talpin Julien, « Domestiquer la critique. La restriction des libertés associatives dans la France contemporaine », Délibérée, n°14, 2021, p.51-57.

Fillieule Olivier, Jobard Fabien, Politiques du désordre. La police des manifestations en France, Paris, Seuil, 2020.

Foucault Michel, « Le sujet et le pouvoir », in Dits et écrits, 1982, Paris, Gallimard, 1999.

Giraud Baptiste, L’enrôlement institutionnel des représentants syndicaux, HDR de Science politique, Université Paris Dauphine, 2025.

Kimberly J. Morgan, Orloff Ann Shola (eds.), The Many Hands of the State. Theorizing Political Authority and Social Control, Cambridge, Cambridge University Press, 2017.

Neveu Erik, Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La Découverte, 2019.

 

Session 1 / Intégrer les contestations à l’ordre politique

Discussion : Johanna Siméant-Germanos (ENS/CMH)

Pablo Corroyer (Université de Lille/CERAPS) & Lucien Thabourey (Sciences-Po/CEE), Jouer le jeu ou s’en détourner. La désobéissance civile et l’action directe écologistes au prisme de leur conformation à la lisibilité étatique

Javan Dorna (ETTIS-INRAE), Gouverner la lutte pour la justice environnementale en régime autoritaire » : de la tolérance sélective à la répression ciblée

Olivier Nay (Université Paris 1/CESSP), La cooptation comme domestication de la critique sociale : une exploration sociologique des institutions internationales 

Charlotte Thomas Ebert (Aalborg University/CESSP), La tolérance comme dispositif de contrôle stratégique : carrières désobéissantes et gouvernement de la désobéissance civile à New York

Session 2 / L’encadrement politique local des protestations

Discussion : Hélène Combes (Science Po/CERI)

Quentin Coussit (Sciences Po Bordeaux/CED), « Tu peux pas gérer comme d’habitude ». Les effets paradoxaux du gouvernement politique d’une mobilisation localisée des Gilets Jaunes sur sa dynamique contestataire

Gabriel Montrieux (Université de La Rochelle/LIENs) et Paul Davanne (Université de La Rochelle/LIENs), Contester localement l’agriculture intensive : la fabrique de la grande modération

Gabriel Rosenman (CNAM/LISE), Le façonnage des stratégies syndicales de soutien aux grèves par les stratégies répressives de l’État 

Marie Zegierman (Université Lyon 2/TRIANGLE), Encadrer l’action collective populaire : la démocratie participative comme forme contemporaine de maintien de l’ordre

 

Barrault-Stella Lorenzo lorenzo.barrault-stella@cnrs.fr

Combes Hélène helene.combes@sciencespo.fr

Corroyer Pablo pablo.corroyer@sciencespo.fr

Coussit Quentin quentin.coussit@scpobx.fr

Davannne Paul paul.davanne@univ-lr.fr

Dorna Javan durna.javan@gmail.com

Giraud Baptiste baptiste.giraud@univ-amu.fr

Montrieux Gabriel gabriel.montrieux@univ-lr.fr 

Nay Olivier o.nay@free.fr

Rosenman Gabriel gabriel.rosenman@gmail.com

Siméant-Germanos Johanna johanna.simeant@ens.psl.eu

Thabourey Lucien lucien.thabourey@sciencespo.fr

Charlotte Thomas Ebert charlotteth@dps.aau.dk

Zegierman Marie marie_zegierman@hotmail.com