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ST 11

Acteurs, discours et pratiques de l’universel

Actors, Discourses, and Practices of the Universal

Responsables scientifiques :

Louise Beaumais (DECRIPT, INALCO, CESSMA) louise.beaumais@sciencespo.fr
Alexandre Gandil (DECRIPT, Université Bordeaux Montaigne, D2IA) alexandre.gandil@sciencespo.fr

 

Cette section thématique propose d’explorer le concept d’« universel » par l’analyse des discours et des pratiques qui s’en emparent. Nous identifions un besoin de compréhension crucial pour la science politique, dans un contexte d’intensification de la contestation internationale vis-à-vis d’un universel occidental et/ou libéral – tant par l’émergence de contre-modèles à prétention potentiellement universelle portés en Chine (Zhao, 2021), en Russie (Tsygankov, 2023) et en Inde (Singh & Winter, 2023), que par le déploiement d’une internationale conservatrice critique à l’égard de la notion de progrès (Kuhar & Paternotte, 2017). Ces contestations tendent, en outre, à se rejoindre sur le terrain de la mobilisation de l’argument culturel voire civilisationnel (Bettiza et al., 2023), à l’encontre des intellectuels plaidant pour l’élaboration d’un universel « latéral » ou pluriel (Bachir Diagne, 2024).

À rebours de toute tentation normative, culturaliste ou téléologique, nous proposons de saisir le concept d’« universel » dans sa dimension événementielle. Cette réflexion s’inscrit dans la lignée des travaux interrogeant la catégorie d’« universel » comme historiquement située (Balibar, 2016 ; Dujin & Lafont, 2020), notamment dans le domaine des sciences sociales (Allès et al., 2023). Notre intérêt porte sur la production, la circulation et l’imposition de normes qui prétendent à l’universel, à savoir des « universaux » parfois jugés comme solidaires de la défense d’intérêts particuliers (Dezalay et Garth, 1998 ; Dezalay, 2004), vecteurs de savoirs et de techniques (Cadena & Blaser, 2018) et chargés de reproduire des rapports de domination à l’échelle internationale (Pahuja, 2005 ; Bourdieu, 2023).

À cet égard, nous identifions trois enjeux interconnectés, distingués pour raison de clarté :

  • Le premier est celui de la production des universaux, interrogée via les acteurs et les processus qui donnent à certaines normes, valeurs ou savoirs la prétention d’une validité globale. La littérature scientifique souligne que cette « mise en universel » n’est jamais neutre, mais résulte de luttes d’acteurs qui réussissent à imposer de nouvelles normes. Ainsi apportons-nous un intérêt particulier à la production d’universaux décentrés, situés hors des pôles dominants de la gouvernance globale (Acharya, 2016) ; mais aussi à ceux émergeant de processus scientifiques, religieux ou culturels qui permettent de repenser l’origine eurocentrée des normes dites universelles (droits de l’homme, développement durable, bonne gouvernance) (Moyn, 2010).
  • Le deuxième enjeu est celui de la circulation de ces universaux, tant par les acteurs que par fascination culturelle ou mimétisme politique (Abrahamsen et al., 2020). L’analyse des trajectoires de figures individuelles (experts, intellectuels, diplomates, philanthropes) et collectives (fondations, institutions internationales, communautés épistémiques, coalitions transnationales) permet de mieux comprendre ces dynamiques. L’étude de la traduction, de l’appropriation et de la transformation des universaux par les acteurs, selon les contextes où ils circulent et au-delà d’une diffusion linéaire, apparaît particulièrement heuristique.
  • Enfin, le dernier enjeu porte sur les contestations des universaux (Kustermans et al., 2023). Celles-ci peuvent se réaliser par la création d’universaux alternatifs, de propositions de nouveaux principes globaux, ou de contre-récits mobilisant d’autres histoires, valeurs ou répertoires politiques. Mais, en sus, d’autres acteurs contestent aussi la validité du principe même d’universalité, en prônant un retour assumé aux particularismes nationaux ou en promouvant des modèles illibéraux, nationalistes ou souverainistes. Au cœur de nos questionnements se trouvent les effets de ces contestations sur la gouvernance mondiale, ainsi que les conditions dans lesquelles elles conduisent soit à des trajectoires de repli et de fragmentation, soit, au contraire, à une réinvention du multilatéralisme.

This thematic section proposes to explore the concept of the ‘universal’ through the analysis of the discourses and practices that lay claim to it. Within political science, we identify a crucial need for deeper understanding in a context marked by the intensification of international contestation of Western and/or liberal universalism(s). This contestation is evident in the emergence of alternative models with potentially universal ambitions promoted in China (Zhao, 2021), Russia (Tsygankov, 2023), and India (Singh & Winter, 2023), and in the development of a conservative international movement critical of the notion of progress (Kuhar & Paternotte, 2017). These challenges further tend to converge around the mobilisation of cultural, or even civilisational, arguments (Bettiza et al., 2023), in opposition to intellectuals who advocate the formulation of a ‘lateral’ or plural universalism (Bachir Diagne, 2024).

Rejecting any normative, culturalist, or teleological temptation, we propose to approach the concept of the ‘universal’ in its event-based dimension. This reflection builds on scholarship that interrogates the category of the ‘universal’ as historically situated (Balibar, 2016; Dujin & Lafont, 2020), particularly within the social sciences (Allès et al., 2023). Our focus lies on the production, circulation, and imposition of norms that claim universality—namely, ‘universals’—which are sometimes understood as being aligned with the defence of particular interests (Dezalay & Garth, 1998; Dezalay, 2004), as vectors of knowledge and techniques (Cadena & Blaser, 2018), and as mechanisms through which relations of domination are reproduced at the global level (Pahuja, 2005; Bourdieu, 2023).

In this respect, we identify three interconnected issues, distinguished here for reasons of analytical clarity:

  • The first concerns the production of universals, examined through the actors and processes that confer upon certain norms, values, or forms of knowledge a claim to global validity. The scholarly literature emphasises that this process of ‘universalisation’ is never neutral, but results from struggles among actors who succeed in imposing new norms. Particular attention is therefore paid to the production of decentered universals—those emerging outside the dominant poles of global governance (Acharya, 2016)—as well as to universals rooted in scientific, religious, or cultural processes that allow for a rethinking of the Eurocentric origins of so-called universal norms (such as human rights, sustainable development, and good governance) (Moyn, 2010).
  • The second issue relates to the circulation of these universals, whether through political actors, cultural fascination, or processes of political mimicry (Abrahamsen et al., 2020). Analysing the trajectories of individual figures (experts, intellectuals, diplomats, philanthropists) and collective actors (foundations, international organisations, epistemic communities, transnational coalitions) provides key insights into these dynamics. Particular analytical leverage lies in examining how universals are translated, appropriated, and transformed by actors according to the contexts in which they circulate, moving beyond a model of linear diffusion.
  • Finally, the third issue focuses on contestations of universals (Kustermans et al., 2023). Such contestations may take the form of the creation of alternative universals, proposals for new global principles, or counter-narratives mobilising different histories, values, or political repertoires. At the same time, other actors also challenge the very validity of the principle of universality itself, advocating an explicit return to national particularisms or promoting illiberal, nationalist, or sovereigntist models. Central to our inquiry are the effects of these contestations on global governance, as well as the conditions under which they lead either to trajectories of withdrawal and fragmentation or, conversely, to a reinvention of multilateralism.

Références

Abrahamsen, R., Drolet, J.-F., Gheciu, A., Narita, K., Vucetic, S. & Williams, M. (2020) « Confronting the international political sociology of the new right ». International Political Sociology. 14(1) : 94-107.

Acharya, A. (2016) « ‘Idea-shift’: How ideas from the rest are reshaping global order » ». Third World Quarterly. 37(7) : 1156-1170.

Allès, D., Le Gouriellec, S. & Levaillant, M. (2023) Paix et sécurité : une anthologie décentrée. Paris, CNRS Editions.

Bachir Diagne, S. (2024) Universaliser : pour un dialogue des cultures. Paris, Albin Michel.

Balibar, E. (2016) Des universels : essais et conférences. Paris, Galilée.

Bettiza, G., Bolton, D. & Lewis, D. (2023) « Civilizationism and the ideological contestation of the liberal international order ». International Studies Review. 25(2) : viad006.

Bourdieu, P. (2023) Impérialismes : circulation internationale des idées et luttes pour l’universel. Paris, Raisons d’agir.

Cadena (de la), M. & Blaser, M. (dir.) (2018) A World of Many Worlds. Durham (NC), Duke University Press.

Dezalay, Y. (2004) « Les courtiers de l’international. Héritiers cosmopolites, mercenaires de l’impérialisme et missionnaires de l’universel ». Actes de la Recherche en Sciences Sociales. 151-152 : 4-35.

Dezalay, Y. & Garth, B. (1998) « Le ‘Washington consensus’. Contribution à une sociologie de l’hégémonie du néolibéralisme ». Actes de la Recherche en Sciences Sociales. 121-122 : 3-22.

Dujin, A. & Lafont, A. (dir.) (2020) « Le partage de l’universel ». Esprit. 461 : 42-145. 

Kuhar, R. & Paternotte, D. (dir.) (2017) Anti-Gender Campaigns in Europe: Mobilizing against Equality. Londres : Rowman & Littlefield.

Kustermans, J., De Carvalho, B. & Paul Beaumont. « Whose revisionism, which international order? Social structure and its discontents. » Global Studies Quarterly. 3.1 (2023): ksad009.

Moyn, S. (2010) The Last Utopia: Human Rights in History. Cambridge (MA), Harvard University Press.

Pahuja, S. (2005) « The postcoloniality of international law ». Harvard International Law Journal. 46(2) : 553-560.

Singh, R. & Winter, T. (2023) « From Hinduism to Hindutva: Civilizational Internationalism and UNESCO ». International Affairs. 99(2) : 515‑530.

Tsygankov, A. P. (2023) The « Russian Idea » in International Relations: Civilization and National Distinctiveness. Londres : Routledge.

Zhao, T. (2021). All under Heaven: The Tianxia System for a Possible World Order. Berkeley : University of California Press.

 

Session 1 / Universel(s) du système international

Présidente : Louise Beaumais (INALCO)
Discutant : Frédéric Ramel (Sciences Po)

Axe 1 / Mythes structurants

Julien Barroche (Sciences Po Lyon), De quel universel l’État est-il le nom ? Critique de la sémantique juridique

Shoshana Fine (ESPOL) et Thomas Lindemann (UVSQ/Polytechnique), La loi et la violence de l’universel

Axe 2 / Gouvernance mondiale et institutions internationales

Camille Bayet (Université Paris Panthéon-Assas), « Maintenir la paix, mais laquelle ? » Les contestations de la paix universelle à l’ONU

Mathilde Leloup (Université Paris 8) et Alice Fabris (Université Paris 8), Incarner l’universel dans une « communauté locale », le procès Ahmad al Faqi Mahdi à la CPI

Aymeric Vo Quang (INALCO), Circulation(s) d’un universel pluraliste et décentré : trajectoires et réappropriations différenciées de Vasudhaiva Kutumbakam (वसुधैव कु टुम्बकम्)

Session 2 / Universel(s) en reconfiguration

Président : Alexandre Gandil (Université Bordeaux Montaigne)
Discutante : Delphine Allès (INALCO)

Axe 3 / Relais et acteurs intermédiaires

Marina Bousquet (Université de Bordeaux), Penser la guerre et envisager la paix en féministe : I’ ‘universalité des droits des femmes’ à l’aune des débats autour du désengagement militaire états-unien en Afghanistan

Pierre-Louis Six (DECRIPT, ENS-PSL), De nouveaux courtiers de l’universalisme ? Trajectoires et savoirs des politologues russes et ukrainiens depuis la fin de l’URSS

Amélie Chalivet (Université Paris Panthéon-Assas/UQAM), Les discours de l’universel confrontés aux diasporas : le cas des organisations politiques indiennes au Canada (2023-2024)

Axe 4 / Universels « alternatifs »

Kevan Gafaïti (Université Paris Panthéon-Assas), L’universel révolutionnaire islamique : prétention, circulation et limites d’un universel alternatif iranien

Alexis Franchaud (Université Rennes 2), Une « solution chinoise » alternative à l’universalisme libéral ? L’imaginaire technicien comme compromis entre civilisationnisme et universel