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Responsables scientifiques :
Marie Vannetzel (CNRS, IREMAM-Aix Marseille Université) marie.vannetzel@gmail.com
Mohamed Slim Ben Youssef (IREMAM- Aix Marseille Université) med.slim.benyoussef@gmail.com

La montée des protestations autour des enjeux redistributifs s’est heurtée à une répression d’intensité variable selon les contextes, mais partout – y compris dans les Etats généralement considérés comme des démocraties libérales (Collombon, Mathieu 2021; Bonnard et al. 2021) – l’expression publique des mécontentements collectifs fait l’objet d’un encadrement plus resserré : intensification de la répression policière, renforcement du pouvoir exécutif au mépris du constitutionnalisme libéral; remise en cause – plus ou moins assumée selon les contextes – de l’État de droit; arrivée au pouvoir de leaders autocrates (Trump, Orban, Modi, Milei…); processus de restauration autoritaire etc. Les modalités coercitives de gestion des contestations sociales traversent ainsi des situations politiques diverses, issues de trajectoires institutionnelles contrastées. Mais à quelles prises en charge des revendications redistributives ces variations autoritaires donnent-elles lieu ?
La lecture en termes d’autoritarisme néolibéral ou de néolibéralisme autoritaire s’est généralisée ces dernières années. L’autoritarisme néolibéral résulterait de l’intensification du néolibéralisme, qui, combinée à l’« atteinte accidentelle portée à la suprématie masculine blanche » (Brown 2019), favorise le démantèlement de la démocratie, soit en tant qu’effet délétère, soit en tant qu’objectif même du néolibéralisme. Il reposerait sur le paradoxe que ces leaders s’engagent à la fois dans la consolidation de leur propre pouvoir, et dans la poursuite d’un néolibéralisme radical qui, précisément, nuit à leur base sociale (Boffo, Saad-Filho et Fine 2019).
Mais, d’une part, un examen plus attentif des politiques publiques engagées sous l’autorité de ces dirigeants permettrait-il de voir, au-delà d’une simple radicalisation, des orientations qui ne relèvent pas uniquement du néolibéralisme ? Comment conjuguer cette lecture avec l’hypothèse, tout aussi ancrée dans les raisonnements politiques classiques, que les régimes populistes « tiennent » parce qu’ils « achètent la paix sociale » à coups de subsides et de rentes redistribuées ? Que deviennent les « contrats sociaux populistes-autoritaires » (Hinnebush 2020) à l’heure du néolibéralisme autoritaire ? Sont-ils « désintégrés dans le nihilisme » (Brown 2019, 170) ou bien la notion de contrat social étant par bien des aspects une « aporie », convient-il de repenser plus précisément ce qui est redistribué et sous quelles modalités ? En ce sens, cette ST invite à analyser les recompositions des sphères où se fabriquent les politiques publiques de redistribution, pris comme des « régimes partiels de régulation » qui composent les « grands arrangements », soit, en somme, les Régimes au sens général (Massardier, Camau 2009).
D’autre part, le prisme néolibéral est-il toujours pertinent à un moment où le consensus de Washington se délite depuis le cœur de l’empire, sous le coup des transformations du capitalisme ainsi que de mutations idéologiques et politiques ? Le néo-mercantilisme à visée prédatrice et belliciste, cherchant à contrôler la circulation mondiale des marchandises (Orain, 2025), va désormais de pair avec un leadership politique qui assume des pratiques et une idéologie illibérales (Massicard 2024). Cette ST explore l’hybridation des régimes, à l’heure de l’apparent zeigeist post-néolibéral : les communications examinent la manière dont les pratiques illibérales remettent en jeu les garanties dont bénéficient les acteurs des régimes partiels de régulation – leur « sécurité » (Camau, Massardier 2009) – notamment lorsque syndicats, chômeurs et bénéficiaires interviennent dans ces régimes pour tenter d’y produire de nouveaux droits.
A partir de cas et de contextes politiques variés, la section thématique invite à une réflexion qui se déploie dans deux directions principales : d’une part l’analyse des ressorts redistributifs de la loyauté politique et des rapports moraux qu’ils engagent, en partant du postulat critique que la loyauté n’est jamais acquise a priori (Turquie, Liban, Maroc, Italie); d’autre part, l’examen des reconfigurations de l’action publique redistributive dans des contextes de reformulation autoritaire (Venezuela, Turquie, Tunisie). Les communications s’appuient sur des enquêtes empiriques, réalisées sur des secteurs spécifiques des politiques redistributives et soucieuses de baser la réflexion théorique sur des données de terrain.
The rise of protests around redistributive issues has been met with repression whose intensity varies across contexts. Yet everywhere—including in states generally considered as liberal democracies (Collombon, Mathieu 2021; Bonnard et al. 2021)—the public expression of collective discontent has come under tighter control: intensified police repression; the strengthening of executive power at the expense of liberal constitutionalism; challenges—more or less explicit depending on context—to the rule of law; the coming to power of autocratic leaders (Trump, Orbán, Modi, Milei…); processes of authoritarian restoration, and so on. Coercive modes of managing social contestation thus cut across diverse political situations shaped by contrasting institutional trajectories. But what kinds of responses to redistributive claims do these authoritarian variations produce?
In recent years, interpretations in terms of neoliberal authoritarianism or authoritarian neoliberalism have become widespread. Neoliberal authoritarianism is said to result from the intensification of neoliberalism which, combined with the “accidental blow to white male supremacy” (Brown 2019), fosters the dismantling of democracy—either as a harmful side effect or as an explicit objective of neoliberalism itself. It rests on the paradox that these leaders simultaneously work to consolidate their own power while pursuing a radical neoliberal agenda that, precisely, undermines their social base (Boffo, Saad-Filho, and Fine 2019).
However, on the one hand, would a closer examination of the public policies implemented under these leaders reveal orientations that go beyond mere radicalization and cannot be reduced solely to neoliberalism? How can this reading be reconciled with the equally entrenched hypothesis in classical political reasoning that populist regimes “hold” because they “buy social peace” through subsidies and redistributed rents? What becomes of “populist-authoritarian social contracts” (Hinnebusch 2020) in the era of authoritarian neoliberalism? Are they “dissolved into nihilism” (Brown 2019, 170), or—given that the notion of a social contract is in many respects an “aporia”—should we instead rethink more precisely what is redistributed and through which mechanisms? From this perspective, this thematic section invites an analysis of the recomposition of the arenas in which redistributive public policies are produced, understood as “partial regulatory regimes” that together form the “larger arrangements”—in short, regimes in the general sense (Massardier, Camau 2009).
On the other hand, is the neoliberal lens still fully relevant at a moment when the Washington Consensus is unraveling from the very heart of the empire, under the combined effects of transformations in capitalism and ideological and political shifts? Predatory and bellicose neo-mercantilism, aimed at controlling the global circulation of goods (Orain 2025), now goes hand in hand with political leaderships that openly embrace illiberal practices and ideologies (Massicard 2024). This thematic section explores regime hybridization in what appears to be a post-neoliberal zeitgeist: the contributions examine how illiberal practices reshape the guarantees enjoyed by actors within partial regulatory regimes—their “security” (Camau, Massardier 2009)—especially when trade unions, the unemployed, and benefit recipients intervene in these regimes in an attempt to generate new rights.
Drawing on a variety of cases and political contexts, the thematic section invites reflection along two main lines. On the one hand, it analyzes the redistributive mechanisms of political loyalty and the moral relations they entail, starting from the critical assumption that loyalty is never acquired a priori (Turkey, Lebanon, Morocco, Italy). On the other hand, it examines the reconfigurations of redistributive public action in contexts of authoritarian reformulation (Venezuela, Turkey, Tunisia). The papers are based on fieldwork conducted in specific sectors of redistributive policy and will seek to ground their theoretical reflections in carefully conveyed empirical data.
Références
Babacan, E., Kutun, M., Pinar, E., & Yilmaz, Z. (Eds.). (2021). Regime change in Turkey: Neoliberal authoritarianism, Islamism and hegemony (1st ed.). Routledge. https://doi.org/10.4324/9781003098638
Gataulina, I. (2025). Neoliberal Authoritarianism: An Ethnography of Russian Universities, Palgrave Macmillan Cham, https://doi.org/10.1007/978-3-031-89451-0
Boffo, M., Saad-Filho, A., Fine B. (2019). Neoliberal Capitalism: The Authoritarian Turn, Socialist Register, Canada, 55, 312-320.
Bonnard, P., Dakowska, D. & Gobille, B. (2021). Faire, défaire la démocratie: de Moscou, Bogota et Téhéran au Conseil de l’Europe, Paris: Karthala.
Bruff, I. (2013). The rise of authoritarian neoliberalism. Rethinking Marxism, 26(1), 113‑129.https://doi.org/10.1080/08935696.2013.843250
Brown, W. (2019). In the ruins of neoliberalism: The rise of antidemocratic politics in the West. Columbia University Press. https://doi.org/10.7312/brow19384
Camau, M., & Massardier, G. (Eds.). (2009). Démocraties et autoritarismes : Fragmentation et hybridation des régimes. Paris: Karthala.
Chamayou, G. (2018). La société ingouvernable : Une généalogie du libéralisme autoritaire (326 p.). Paris: La Fabrique.
Collombon, M. & Mathieu, L. (2021). Dynamiques des tournants autoritaires, Vulaines sur Seine: Editions du Croquant.
Davey, R., & Koch, I. L. (2021). Everyday authoritarianism: Class and coercion on housing estates in neoliberal Britain. Political and Legal Anthropology Review, 44, 43‑59. https://doi.org/10.1111/plar.12422
Harrison, G. (2018). Authoritarian neoliberalism and capitalist transformation in Africa: All pain, no gain. Globalizations, 16(3), 274‑288. https://doi.org/10.1080/14747731.2018.1502491
Gonzalez-Vicente, R. (2022). In the name of the nation: Authoritarian practices, capital accumulation, and the radical simplification of development in China’s global vision. Globalizations, 21(6), 1041–1056. https://doi.org/10.1080/14747731.2022.2121061
Orain, A. (2025). Le monde confisqué : Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe‑XXIe siècle). Paris: Flammarion.
Sinha, S. (2021). ‘Strong leaders’, authoritarian populism and Indian developmentalism: The Modi moment in historical context. Geoforum, Volume 124, 320-333, https://doi.org/10.1016/j.geoforum.2021.02.019
Tansel, C. B. (Ed.). (2017). States of discipline: Authoritarian neoliberalism and the contested reproduction of capitalist order. Rowman & Littlefield.

Session 1 / La paix sociale est-elle à vendre ? La fabrique incertaine de la loyauté politique
Discutante : Assia Boutaleb
Président de session : Mohamed Slim Ben Youssef
Prunelle Aymé (Université de Lorraine), La fin d’un pacte ? Crise économique, resserrement autoritaire et mise à l’épreuve de la loyauté des femmes envers l’AKP dans la Turquie contemporaine
Laura Chaudiron (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Bercer les fâcheux·ses, imposer la paix humanitaire. La perpétuation du capitalisme et du régime politique par l’aide internationale au Liban (Karantina, 2020-2023)
Pierre-Louis Mayaux (CIRAD), Comment acheter ses bases sociales ? Arrangements flexibles dans l’agriculture marocaine
Valentina Nava (Université Paris Cité), Moraliser la redistribution : économies morales et recompositions des régimes redistributifs. Une lecture « d’en bas » depuis un territoire rural italien
Session 2 / La redistribution sous tension : reformulations autoritaires et conflits sectoriels dans l’action publique
Discutante : Marie Vannetzel
Présidente de session : Assia Boutaleb
Yoletty Bracho (Université d’Avignon), Entre dissidence et ajustements : désinstitutionalisation de la participation et consolidation autoritaire au sein de la Révolution bolivarienne au Venezuela
Léa Cucala (Université Rennes 1), Mise en ordre de l’État et (re)configurations des logiques sectorielles en Turquie après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 : étude des pratiques de purges politiques à travers une analyse sectorielle des politiques publiques de santé
Toprak Erdeniz (Université Sorbonnes Paris Nord), Fabrication des politiques publiques de la santé sous l’idéologie illibérale en Turquie
Amin Allal (CERAPS) et Mohamed Slim Ben Youssef (IREMAM), « Un seul pain » pour les gouverner tous ? Contradictions de la verticalisation autoritaire de l’action publique céréalière en Tunisie

Allal Amin amin.allal@gmail.com
Aymé Prunelle prunelle.ayme@sciencespo.fr
Ben Youssef Mohamed Slim med.slim.benyoussef@gmail.com
Bracho Yoletty yoletty.bracho@univ-avignon.fr
Chaudiron Laura laurachaudiron@yahoo.fr
Cucala Léa cucalalea@gmail.com
Erdeniz Toprac erdeniztoprak7@gmail.com
Mayaux Pierre-Louis pierre-louis.mayaux@cirad.fr
Nava Valentina valentinanava4@gmail.com
Vannetzel Marie marie.vannetzel@gmail.com