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Responsables scientifiques :
Célia Enache (Sciences Po Bordeaux / CED / CESSP) celia.enache@scpobx.fr
Titouan Carrere (Université Jean-Moulin Lyon 3 / Triangle / CED) titouan.carrere@ens-lyon.fr

La vie des idées a connu des transformations décisives ces dernières décennies en France (Charle et Jeanpierre, 2019 ; Rieffel, 2022). Certains diagnostics évoquent une « crise des idées », « la défaite de la pensée » ou encore « la fin des intellectuels ». Ces lectures masquent les voies nouvelles d’expression des idées et la diversification des acteur·ices (« créateur·ices de contenu », « expert·es », jeunes éditorialistes…) qui participent aujourd’hui à leur production et diffusion (Noël, 2012 ; Attencourt, 2021 ; Liotard, 2025). Cette ST réunit des chercheur·ses dont les travaux, consacrés aux idées politiques du temps présent, entendent examiner ces évolutions. Quelles formes prennent les idées politiques aujourd’hui ? Dans quels espaces sont-elles élaborées et comment circulent-elles ? Quelles conditions président à leur reconnaissance et à leur visibilité ? Qu’est-ce qu’être un·e intellectuel·le aujourd’hui et comment intervient-on dans l’espace public ?
La seconde moitié des années 1990 est souvent décrite comme une période de renouveau de la critique sociale et politique. La fin des idéologies comme « grands récits » et les défaites subies par les mouvements contestataires des années 1960-1970 ne sauraient en effet être interprétées comme l’épuisement de la pensée critique (Keucheyan, 2017). Les trois dernières décennies ont au contraire vu émerger de nouvelles théories – théorie queer, théorie postcoloniale, écoféminisme, « poststructuralisme », « néospinozisme », etc. – étroitement liées aux luttes contemporaines. Cette ST interroge ces nouvelles grammaires critiques : en quoi se distinguent-elles des cadres intellectuels historiquement associés au mouvement ouvrier ? Comment se recomposent les rapports entre savoirs, engagements et mobilisations ?
Nous faisons l’hypothèse que la supposée « crise » de la vie intellectuelle tient moins à une disparition des idées qu’à un décalage entre les formes actuelles de leur circulation et les instruments analytiques mobilisés pour les appréhender. L’enjeu est dès lors de renouveler ces outils. Le chantier ouvert par l’histoire sociale des idées politiques (HSIP) ces dernières années a d’ores et déjà permis d’éclairer certaines de ces recompositions. D’autres restent toutefois peu explorées dans la mesure où elles renvoient à des types d’idées, d’acteur·ices et de pratiques que les cadres d’analyse classiques ne permettent pas d’appréhender pleinement. Cette ST se veut donc un espace de réflexion collective visant à interroger, ajuster et retravailler les instruments d’analyse existants.
Le premier axe de la ST prendra pour objet la fonction politique des intellectuel·les aujourd’hui. En ce qu’ils et elles élaborent « les instruments de pensée du monde social objectivement disponibles à un moment du temps » (Bourdieu, 1979), les intellectuel·les jouent un rôle politique, que ce soit sous la forme du prophétisme ou de l’expertise (Sapiro, 2009). Cet axe s’intéresse aussi bien aux formes que revêtent les prises de position des intellectuel·les et aux modalités de leurs interventions qu’aux contenus des prises de position.
Le second axe se décompose en deux volets. Le premier porte sur la production et l’appropriation d’idées politiques « ordinaires » (Albenga et Jacquemart, 2015). Dans le sillage des travaux de Geneviève Pruvost sur la « politisation du moindre geste » (2024), il s’agit d’étudier les conditions de politisation de certaines idées par le bas. Le deuxième volet propose de faire une histoire sociale de certaines controverses afin de saisir les recompositions intellectuelles à l’œuvre ces dernières années (Attencourt, 2017). L’importation du concept d’intersectionnalité dans le champ des études de genre français au milieu des années 2000 (Mayenga, 2023) ou les débats sur le voile islamique (Eloit et Lépinard, 2024) constituent autant de temps forts de la vie intellectuelle qui éclairent sur ses évolutions.
The life of ideas has undergone decisive transformations over recent decades in France (Charle and Jeanpierre, 2016; Rieffel, 2022). Some diagnoses point to a “crisis of ideas,” “the defeat of thought,” or even “the end of intellectuals.” Such readings tend to obscure the emergence of new forms of expression and the diversification of the actors involved in the production and circulation of ideas today – content creators, experts, young editorialists, among others (Noël, 2012; Attencourt, 2021; Liotard, 2025). This thematic section (TS) brings together scholars whose work focuses on contemporary political ideas and seeks to examine these transformations. What forms do political ideas take today? In which spaces are they produced, and how do they circulate? What conditions govern their recognition and visibility? What does it mean to be an intellectual today, and how do intellectuals intervene in the public sphere?
The second half of the 1990s in France is often described as a period of renewal in social and political critique. The decline of ideologies understood as “grand narratives” and the defeats suffered by the protest movements of the 1960s and 1970s should not, however, be interpreted as the exhaustion of critical thought (Keucheyan, 2017). On the contrary, the past three decades have witnessed the emergence of new theoretical frameworks – queer theory, postcolonial theory, ecofeminism, post-structuralism, neo-Spinozism, among others – closely intertwined with contemporary struggles. This TS interrogates these new critical grammars: how do they differ from the intellectual frameworks historically associated with the labour movement? How are the relationships between knowledge, commitment, and mobilisation being reconfigured?
We advance the hypothesis that the alleged “crisis” of intellectual life reflects less a disappearance of ideas than a mismatch between contemporary modes of circulation and the analytical tools used to apprehend them. The challenge, therefore, lies in renewing these tools. The research agenda developed in recent years within the social history of political ideas has already shed light on some of these recompositions. Others, however, remain insufficiently explored insofar as they involve types of ideas, actors, and practices that elude classical analytical frameworks. This TS thus aims to provide a space for collective reflection in which existing analytical instruments can be questioned, refined, and reworked.
The first axis of the TS focuses on the political function of intellectuals today. Insofar as they produce “the instruments of thought of the social world that are objectively available at a given moment” (Bourdieu, 1979), intellectuals play a political role, whether in the form of prophecy or expertise (Sapiro, 2009). This axis addresses both the forms taken by intellectuals’ public positions and interventions, and the content of those positions.
The second axis is divided into two strands. The first examines the production and appropriation of “ordinary” political ideas (Albenga and Jacquemart, 2015). Drawing on Geneviève Pruvost’s work on the “politicisation of the smallest gesture” (2024), it seeks to analyse the conditions under which ideas become politicised from below. The second strand proposes a social history of selected controversies in order to capture the intellectual recompositions at work in recent years (Attencourt, 2017). The importation of the concept of intersectionality into the field of French gender studies in the mid-2000s (Mayenga, 2023), as well as debates over the Islamic headscarf (Eloit and Lépinard, 2024), constitute key moments in intellectual life that shed light on its ongoing transformations.
Références
Attencourt, Boris. Les intellectuels à l’épreuve de la visibilité : faire carrière au-delà de l’université (1970-2015), thèse de doctorat en sociologie, EHESS, 2021.
Aubert, Antoine. Devenir(s) révolutionnaire(s). Enquête sur les intellectuels ‘marxistes’ en France (années 1968 – années 1990). Contribution à une histoire sociale des idées, thèse de doctorat en science politique, Paris 1 Panthéon Sorbonne, 2020.
Bourdieu, Pierre. Homo Academicus, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984.
Charle, Christophe et Laurent Jeanpierre. La vie intellectuelle en France. Tome 3, Le temps des cerises (de 1962 à nos jours), Paris, Points, 2019.
Cos, Rafaël. « La carrière de “la sécurité” en milieu socialiste (1993-2012). Sociologie d’une conversion partisane ». Politix, 2019/2 n° 126, 2019. p.135-161.
Hauchecorne, Mathieu et Frédérique Matonti. « Actualité de l’histoire sociale des idées politiques », Raisons politiques, vol. 67, no. 3, 2017, pp. 5-10.
Liotard, Inès. L’idée qui vient. Analyse de la circulation de quelques idées critiques depuis le livre et l’édition, thèse de doctorat en sociologie, EHESS, 2025.
Matonti, Frédérique. « Plaidoyer pour une histoire sociale des idées politiques », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 59-4, no. 5, 2012, pp. 85-104.
Mayenga, Evelia. « Les traductions françaises de l’intersectionnalité: Race, mondes académiques et profits intellectuels », Marronnages, vol. 2, n°1, 2023, pp. 139-163.
Noël, Sophie. L’édition indépendante critique. Engagements politiques et intellectuels, Villeurbanne, Presses de l’enssib, 2017.
Pruvost, Geneviève. « Politisation du moindre geste », La subsistance au quotidien. Conter ce qui compte, Paris, La Découverte, 2024. pp. 347-357.
Rieffel, Rémy. L’emprise médiatique sur le débat d’idées. Trente années de vie intellectuelle (1989-2019), Paris, PUF, 2022.
Rioufreyt, Thibaut. « La mise en politique des idées. Pour une histoire sociale des idées en milieu partisan », Politix, vol. 126, no. 2, 2019, pp. 7-35.
Sapiro, Gisèle. « Modèles d’intervention politique des intellectuels : Le cas français ». Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 1, no. 176-177, 2009. pp. 8-31.

Session 1 / A quoi servent les intellectuel·les « critiques » ?
Président·es de séance : à préciser
Discutant·es : à préciser
Valentin Guillet (Université de Rennes, IDPSP), Faire (re)vivre les idées de la gauche radicale depuis les think tanks. Analyse croisée des Fondations Copernic et Gabriel Péri (années 1990-2010)
Boris Gobille (ENS de Lyon, Triangle), François Buton (CNRS, Triangle), Ce que les Gilets jaunes ont fait aux intellectuels
Rafaël Cos (Université de Bordeaux, IRM), « L’Etat », « la stratégie » et la gauche. Une sociologie de la division du travail de la critique
Joséphine Desfougères (LabSIC, IFEA), Alihan Mestci (Chaire COLIBEX, LinCS, CESSP), Gramsci, Saïd et Bourdieu : circulations plurielles en Turquie et usages politiques antagonistes
Session 2
Président·es de séance : Célia Enache et Titouan Carrère
Discutant·es : à préciser
Axe 1/ Quels outils d’analyse pour saisir les recompositions de la vie intellectuelle ?
Lucile David (Université Lumière Lyon 2, Triangle/CESSP), Une politisation de la moindre idée ? Etudier les recompositions de la vie des idées politiques à travers le cas de l’écoféminisme émergeant
Thibaut Rioufreyt (Université Lumière Lyon 2, Triangle), Par le bas et par le faire. Saisir les idées politiques chez les éco-autonomistes
Axe 2 / Etudier les modes d’intervention intellectuelle par les controverses
Weronika Adamska (EHESS (Centre Georg Simmel) / Freie Universität Berlin), Moment critique des juristes-universitaires français
Boris Attencourt (CESSP), L’emprise de la visibilité sur les disciplines. Comment François Jullien a-t-il défait Jean-François Billeter

Adamska Weronika weronika.adamska@ehess.fr
Attencourt Boris borisattencourt@gmail.com
Buton François francois.buton@ens-lyon.fr
Carrere Titouan titouan.carrere@ens-lyon.fr
Cos Rafaël rafael.cos@u-bordeaux.fr
David Lucile lucilebdavid@gmail.com
Desfougères Joséphine josephine.desfougeres@gmail.com
Enache Célia celia.enache@scpobx.fr
Gobille Boris Boris.Gobille@ens-lyon.fr
Guillet Valentin valentin.guillet@univ-rennes.fr
Mestci Alihan alhmst@gmail.com
Rioufreyt Thibaut thibaut.rioufreyt1@univ-lyon2.fr