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Responsables scientifiques :
Félicien Faury (CNRS, CESDIP – Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales) felicien.faury@cnrs.fr
Juliette Ruaud (CNRS, CERAPS – Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales) juliette.ruaud@univ-lille.fr

Le vote secret ne l’est probablement qu’au sens simmelien d’un savoir réservé à des « cercles sociaux » plus ou moins larges (Simmel 1908), dont l’enquête doit définir les contours. La sociologie a très tôt insisté sur l’importance de l’expression et de la visibilité des préférences électorales (Lazarsfeld, Berelson et Gaudet 1944) dans le processus de cristallisation des prédispositions politiques en votes effectifs. Des enquêtes plus récentes montrent en effet que ces préférences ne restent pas cantonnées au silence de l’isoloir, mais circulent au fil des discussions intimes ou affinitaires (Muxel 2015 ; Agrikoliansky et al., 2019), avec une force prescriptive variant selon les compétences sociales et politiques des individus (McClurg 2006 ; Barrault-Stella et al. 2019).
Cette ST souhaite approfondir cette question, en invitant les intervenant·es à déconstruire l’évidence d’un acte électoral nécessairement silencieux, que l’on « garderait pour soi » avant et après son expression dans les urnes, et qui pourrait se passer complètement de justifications. À qui parle-t-on de son vote, et de quelle manière ? Certains votes sont-ils plus « avouables » que d’autres, selon quels contextes et quelles configurations ? Ces questions permettront d’avancer dans l’analyse de la distribution sociale des hontes et des fiertés électorales, des propensions à la confrontation ou à la réserve et des gains et des coûts associés à la dicibilité du vote. La ST entend également interroger par la comparaison historique ou internationale la pluralité des dispositifs de la décision électorale. Si l’injonction au secret, corollaire historique à la constitution d’un « for intérieur » politique, a été déjà en partie mise en lumière (Garrigou 1988 ; Déloye 2006), les recherches sur ses effets mériteraient d’être approfondies et renouvelées à l’aune d’autres contextes historiques et/ou géographiques (Ruaud 2023).
Cet enjeu de la dicibilité électorale est également d’ordre méthodologique. Les chercheurs·ses travaillant sur le vote sont en effet confronté·es aux biais de sélection et de déclaration inhérents à cette pratique. Quelles sont les techniques pour « faire dire » le vote et en « faire parler » et comment rendre compte des différents « procédés de divulgation » (Goffman 1975) de préférences électorales potentiellement stigmatisantes ? Si le « biais de désirabilité sociale » (Paulhus 1984) a souvent été pris en compte s’agissant des votes jugés extrémistes, notamment d’extrême droite (Sniderman et Carmines 1997 ; Mayer 2018), il vaut potentiellement pour toutes les orientations électorales. Ce biais est-il possible à objectiver (Claassen et Ryan 2024) et peut-il se contourner ? Comment tenir compte des dimensions pré-réflexives de l’acte de vote ou de l’indifférence qu’il peut susciter (Mariot 2010) ? Comment enfin traiter les mises en cohérence a posteriori, les oublis et les mensonges éventuels (Braconnier 2010) ? De même, l’injonction au vote se traduit-elle par des difficultés à assumer ses pratiques abstentionnistes, et ces difficultés sont-elles du même ordre selon les milieux sociaux et les générations ? La ST souhaite ainsi accueillir toutes les réflexions méthodologiques (mais aussi éthiques) sur les modes de recueil des orientations et pratiques électorales, et sur la réflexivité que ces dispositifs d’enquête exigent.
Sociology has long emphasized the importance of the expression and visibility of electoral preferences (Lazarsfeld, Berelson & Gaudet 1944) in the process through which political predispositions crystallize into actual votes. More recent research indeed shows that these preferences do not remain confined to the silence of the voting booth, but rather circulate through intimate and affinity-based discussions (Muxel 2015; Agrikoliansky et al. 2019), with a prescriptive force that varies according to individuals’ social and political competencies (McClurg 2006; Barrault-Stella et al. 2019).
This thematic session aims to deepen this line of inquiry by inviting contributors to deconstruct the taken-for-granted notion of an inherently silent electoral act—one that would be “kept to oneself” before and after its expression at the polls and would require no justification. To whom do individuals speak about their vote, and in what ways? Are some votes more “confessable” than others, and under what contexts and configurations? These questions make it possible to advance the analysis of the social distribution of electoral shame and pride, of propensities toward confrontation or restraint, and of the symbolic and practical gains and costs associated with the expression of the vote.
The session also seeks, through historical and international comparison, to examine the plurality of institutional arrangements governing electoral decision-making. While the injunction to secrecy, historically correlated with the constitution of a political “inner self”, has already been partly elucidated (Garrigou 1988; Déloye 2006), its effects merit further and renewed investigation in light of other historical and/or geographical contexts (Ruaud 2023). The question of electoral sayability is also a methodological one. Scholars working on voting behavior are confronted with the selection and reporting biases inherent in this practice. What techniques make it possible to “elicit” voting behavior and to make it “speak,” and how can one account for the various “disclosure processes” (Goffman 1975) through which potentially stigmatizing electoral preferences are revealed? While “social desirability bias” (Paulhus 1984) has often been considered with respect to votes deemed extremist, particularly far-right votes (Sniderman & Carmines 1997; Mayer 2018), it potentially applies to all electoral orientations. Can this bias be objectified (Claassen & Ryan 2024), and can it be circumvented? How can one take into account the pre-reflexive dimensions of voting or the indifference it may elicit (Mariot 2010)? How should researchers treat ex post rationalizations, lapses of memory, and possible misrepresentations (Braconnier 2010)? Likewise, does the normative injunction to vote translate into difficulties in assuming abstention, and are such difficulties structured differently across social milieus and generations? This session therefore welcomes all methodological (and ethical) reflections on the collection of data on electoral orientations and practices, and on the reflexivity required by such research devices.

Session 1
Pierre Wadlow (CERAPS, Université de Lille), Dire un vote de gauche en territoire frontiste : logiques de distinction et mise à distance de caractéristiques stigmatisantes
Discutante : Juliette Ruaud
Valentina Nava, (LCSP, Université Paris Cité), Avouer son vote en contexte sensible : enquêter sur la dicibilité du vote à l’extrême droite
Discutant : Félicien Faury
Alice Mossuz (CESSP, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), La dicibilité électorale, outil d’analyse de la représentation politique dans les écrits adressés à trois député·es (2022-2025)
Discutante : Juliette Ruaud
Session 2
Noémie Piolat (Centre d’Études Européennes et de politique comparée, Sciences Po), Dire son sexisme, dire son vote ? Normes sociales, genre de l’enquêteur·rice et dicibilité des opinions sensibles dans les enquêtes
Discutant : Félicien Faury
Marion Demonteil (CURAPP-ESS, Université de Picardie Jules Verne) et Marion Guenot (CESDIP, CNRS), Dire le vote des fonctionnaires, dire son vote en tant que fonctionnaire. Policiers et gendarmes, entre devoir de réserve et médiatisation du vote RN
Discutante : Juliette Ruaud
Alice Breton (CARISM, Université Paris Panthéon Assas), Dire son vote à l’interconnaissance. Étude des débats politiques en ligne entre ancien·nes camarades de classe
Discutant : Félicien Faury

Breton Alice breton.a@icloud.com
Demonteil Marion marion.demonteil@u-picardie.fr
Faury Félicien felicien.faury@cnrs.fr
Guenot Marion marion.guenot@cesdip.fr
Mossuz Alice alice.mossuz@univ-paris1.fr
Nava Valentina valentina.nava@etu.u-paris.fr
Piolat Noémie noemie.piolat@sciencespo.fr
Ruaud Juliette juliette.ruaud@univ-lille.fr
Waldlow Pierre pierre.wadlow@univ-lille.fr