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ST 42

Les profils d’intermédiation scientifique fabriqués par et au profit des financements sur appels à projet

Scientific intermediation profiles created by and for the benefit of project-based funding

Responsables scientifiques :

Christèle Lagier (JPEG UPR 3788, FR Agor@nTIC-Avignon Université) christele.lagier@univ-avignon.fr
Sandrine Roginsky (École de communication de l’UCLouvain) sandrine.roginsky@uclouvain.be

 

Les transformations de la recherche publique (Laillier et Topalov 2022) (Dakowska 2022) dans une économie de la connaissance européanisée et internationalisée (Dillaerts 2014) (Chambard 2020) ont routinisé les financements sur appels à projets dans les pratiques professionnelles des enseignant·es-chercheur·ses (Bruno 2009) contribuant à les transformer (Hubert et Louvel 2012). Elles incitent à développer des partenariats faisant émerger de nouveaux champs d’expertises tant au plan international (Scalettaris 2018), européen (Robert et Vauchez 2010) que national.

Dans ces espaces d’intermédiation se côtoient désormais des profils aux frontières du public et du privé, aux propriétés professionnelles et sociales relativement opaques comme dans d’autres domaines de l’action publique (France et Vauchez 2017). Ces évolutions sont visibles dans les champs scientifiques de la recherche « innovante », promue par les pouvoirs publics (Quijoux et Saint-Martin 2020) autour du big data, des « digital humanities » ou des sciences computationnelles. Elles incitent à des formes d’interdisciplinarité au croisement des sciences sociales et informatiques, les premières dont l’interdisciplinarité relativement ancienne (Boelaert et al. 2015) contribue plutôt à renforcer les frontières disciplinaires composent avec les secondes, plus récentes, aux positions plus ancillaires et aux frontières de l’ingénierie. Ces collaborations qui affaiblissent les croyances dans la valeur ou l’autorité des disciplines (Vignaud 2020)questionnent l’autonomie/hétéronomie du champ scientifique ou universitaire. Ces marchés de l’intermédiation de la recherche, pour partie extra-universitaires, se situent à la charnière des différents établissements (settlements) qui composent l’écologie universitaire  (Abbott 2005). La notion de « charnière » est intéressante au titre des interstices qu’elle peut ménager et dans lesquels s’insèrent de nouveaux acteur·ices-administrateur·ices de la recherche, ingénieur·e du privé, chargé·e de mission, contractuel·les, référent·es, chef·fe d’entreprise…- avec lesquel·les il devient désormais incontournable et progressivement évident de composer.

Mais ces évolutions se font également à l’intérieur même du champ scientifique accompagnant et renforçant des logiques de précarisation des carrières de chercheur·ses qui ménagent des espaces intermédiaires d’attente (plus ou moins longue) ou de reconversion en bordure du champ scientifique qui viennent à leur tour renforcer ces modes de financements. Au premier rang, nous identifions les « outsiders » ou postulants au champ scientifique, particulièrement les post-doctorants et post-doctorantes impliqué·es dans ces collaborations et quasi nativement formé·es au montage de projet qui les nourrit (souvent au premier sens du terme) et qu’ils·elles nourissent. Il y a ensuite celles et ceux qui dans le champ universitaire développent activement ces collaborations, enseignant·es-chercheur·ses titulaires devenu·es managers de la recherche. Et il y a enfin les exclu·es, ces non-recruté·es, ces intermédiaires que l’asséchement des recrutements titulaires tend à multiplier et qui d’eux·elles-mêmes se portent volontaires pour établir des ponts avec le champ académique. La notion métaphorique de lisière (Aldrin et Vannetzel 2019) peut être ici reprise pour saisir le rôle joué par «  ces acteurs secondaires » du jeu académique qui en déplacent un peu, malgré eux·elles, les frontières, le tirent vers l’extérieur sans offrir à ces derniers ères de réelles possibilités d’y entrer.

Cette section thématique propose de mieux qualifier sociologiquement ces mondes de l’intermédiation en documentant les propriétés sociales (âge, genre, classe, race), capitaux culturels (formation académique, reconversion), disciplines et établissements d’affiliation de ces acteur·ices, en portant attention à leur caractère autonome ou hétéronome. Elle examine les pratiques concrètes (conseil, évaluation, gate-keeping), les formes de pouvoir déployées, les tensions avec l’autonomie professionnelle et les stratégies suscitées. Elle analyse comment arrangements individuels (reconversion de compétences doctorales, double appartenance) et transformations structurelles (externalisation vers le privé, raréfaction des postes) se renforcent mutuellement pour produire et légitimer ces marchés de l’intermédiation scientifique.

Contemporary transformations in public research (Laillier and Topalov 2022) (Dakowska 2022) within a Europeanized and internationalized knowledge economy (Dillaerts 2014) (Chambard 2020) have routinized project-based funding in the professional practices of researchers (Bruno 2009), contributing significantly to their transformation (Hubert and Louvel 2012). These transformations encourage partnerships in which different interests interlock, leading to the emergence of new fields of expertise at the international (Scalettaris 2018), European (Robert and Vauchez 2010), and national levels.

These spaces of intermediation increasingly bring together profiles located at the boundaries between the public and private sectors, with relatively opaque professional and social attributes, as observed in other areas of public action (France and Vauchez 2017). Such dynamics are particularly salient in the scientific fields labeled as “innovative” research, and actively promoted by public authorities (Quijoux and Saint-Martin 2020) notably in domains such as big data, digital humanities, and computational sciences. These collaborations, which undermine established beliefs in the value or authority of disciplines (Vignaud 2020), call into question the autonomy/heteronomy of the scientific or academic field. They encourage forms of interdisciplinarity at the intersection of social sciences and computer sciences, where the former, whose relatively longstanding interdisciplinarity (Boelaert et al. 2015) tends rather to reinforce disciplinary boundaries, combine with the latter, more recent, in more ancillary positions at the boundaries of engineering. These collaborations, which weaken beliefs in the value or authority of disciplines (Vignaud 2020), question the autonomy/heteronomy of the scientific or academic field. These research intermediation markets, partly extra-academic, are situated at the hinge of the different settlements that compose the academic ecology (Abbott 2005). The notion of « hinge » is interesting in terms of the interstices it creates, into which new actors insert themselves—research administrators, private sector engineers, project officers, contract workers, coordinators, business owners—with whom it becomes increasingly unavoidable and progressively self-evident to engage.

However, these developments also occur within the scientific field itself, accompanying and reinforcing dynamics of career precarity that create intermediate spaces of waiting (more or less prolonged) or reconversion at the edges of the scientific field, which in turn reinforce these funding modes. First and foremost, we identify the « outsiders » or applicants to the scientific field, particularly postdoctoral researchers involved in these collaborations and almost natively trained in project development that sustains them (often in the literal sense) and that they sustain. Then there are those who, within the academic field, actively develop these collaborations – tenured academic staff who have become research managers. And finally, there are the excluded, the non-recruited, these intermediaries that the drying up of permanent positions tends to multiply and who volunteer to establish bridges with the academic field. The metaphorical notion of the “edge” (lisière) (Aldrin and Vannetzel 2019) can be invoked here to grasp the role played by « these secondary actors » of the academic game who shift its boundaries somewhat, despite themselves, pulling it outward without offering these actors real possibilities of entering it.

This thematic section proposes to better qualify sociologically these worlds of scientific intermediation by documenting the social properties (age, gender, class, race), cultural capital (academic training, reconversion), disciplines, and institutional affiliations of these actors, paying particular attention to their autonomous or heteronomous character. It examines concrete practices (consulting, evaluation, gatekeeping), the forms of power deployed, tensions with professional autonomy, and the strategies they elicit. It analyzes how individual arrangements (reconversion of doctoral skills, dual affiliation) and structural transformations (outsourcing to the private sector, scarcity of positions) mutually reinforce each other to produce and legitimize these markets of scientific intermediation.

Références

Abbott Andrew, 2005, « Linked Ecologies: States and Universities as Environments for Professions », Sociological Theory, 2005, 23:3, p. 245‑274.

Aldrin Philippe et Vannetzel Marie, 2019, « Dans les lisières. Une sociologie des acteurs secondaires de la politique dans deux petites villes françaises », Politix, 2019, vol. 128, no 4, p. 31‑63.

Boelaert Julien, Mariot Nicolas, Ollion Étienne et Pagis Julie, 2015, « Les aléas de l’interdisciplinarité. Genèses et l’espace des sciences sociales françaises (1990-2014) », Genèses, 2015, vol. 100‑101, no 3‑4, p. 20‑49.

Bruno Isabelle, 2009, « Le temps des « chercheurs-entrepreneurs » : sens et pouvoir du benchmarking dans l’« espace européen de la connaissance » », Quaderni. Communication, technologies, pouvoir, 1 mai 2009, no 69, p. 93‑104.

Chambard Olivia, 2020, Business Model. L’Université, nouveau laboratoire de l’idéologie entrepreneuriale, s.l., La Découverte (coll. « Laboratoire des sciences sociales »), 295 p.

Dakowska Dorota, 2022, « Eppur si muove . Circulation transnationale des réformes de l’enseignement supérieur entre organisations internationales et espaces nationaux: », Revue internationale de politique comparée, 28 juin 2022, Vol. 29, no 1, p. 23‑52.

Dillaerts Hans, 2014, « Le libre accès et le financement de projets de recherche transversaux : des vecteurs d’interdisciplinarité dans l’économie de la connaissance ? », Revue européenne des sciences sociales. European Journal of Social Sciences, 6 mai 2014, no 52‑1, p. 111‑135.

France Pierre et Vauchez Antoine, 2017, « Chapitre 4 – Un « trou noir » du pouvoir ? », Académique, 8 juin 2017, p. 137‑174.

Hubert Matthieu et Louvel Séverine, 2012, « Le financement sur projet : quelles conséquences sur le travail des chercheurs ? », Mouvements, 1 septembre 2012, vol. 71, no 3, p. 13‑24.

Laillier Joël et Topalov Christian, 2022, Gouverner la science. Anatomie d’une réforme (2004-2020), s.l., Agone (coll. « L’ordre des choses »).

Quijoux Maxime et Saint-Martin Arnaud, 2020, « Start-up : avènement d’un mot d’ordre », Savoir/Agir, 13 mai 2020, vol. 51, no 1, p. 15‑22.

Robert Cécile et Vauchez Antoine, 2010, « L’Académie européenne : Savoirs, experts et savants dans le gouvernement de l’Europe », Politix, 12 avril 2010, n° 89, no 1, p. 9‑34.

Scalettaris Giulia, 2018, « 3. L’ethnographe embarqué et la pensée institutionnelle du HCR. Sortir du terrain, entrer dans la critique anthropologique » dans Au cœur des mondes de l’aide internationale, Paris, Karthala (coll. « Hommes et sociétés »), p. 75‑92.

Vignaud Laurent-Henri, 2020, « Chapitre 4. Réforme pédagogique et délocalisation des savoirs », Mnémosya, 2020, p. 123‑140.

 

Session 1 / Aux lisières du champ académique : pratiques et légitimités de l’intermédiation scientifique

Louis Gabrysiak (CNRS, PSL), Victoria Brun (LISIS, INRAE), Défendre l’autonomie d’une recherche au service des entreprises : les intermédiaires de la valorisation comme agents ambivalents de la réforme de la recherche publique

Discutant : Luc Sigalo Santos (Aix Marseille U., LEST, CEET)

Vincent Lebrou (U. Marie et Louis Pasteur, CRJCF), Luc Sigalo Santos (Aix Marseille U., LEST, CEET), Dans l’antichambre de l’ESR. Le conseil privé en encadrement doctoral comme nouvel espace d’intermédiation scientifique

Discutante : Magali Nonjon (Sciencespo-Aix, MESOPOLHIS)

Magali Nonjon (Sciencespo-Aix, MESOPOLHIS), Emily Lopez-Pujol (AMU-MESOPOLHIS), Ariane Richard-Bossez (AMU-MESOPOLHIS), Le marché de l’ingénierie des Cités éducatives : sociabilités, légitimités croisées et production d’un espace d’intermédiation scientifique

Discutante : Victoria Brun (LISIS, INRAE) 

Session 2 / Étudier la désintermédiation depuis le champ de la désinformation : des savoirs savants aux savoirs de gouvernement

Philippe Aldrin (Sciencespo-Aix, MESOPOLHIS), La culture de l’intermédiation : principe et moteur de l’européanisation de la recherche

Discutant : Louis Gabrysiak (CNRS, PSL)

Lise Renaud (Université d’Avignon, Centre Norbert Elias), Mises en scènes de soi des acteurs de la recherche européenne sur la désinformation : explorer les rouages de la fabrique numérique d’une expertise scientifique à travers LinkedIn

Discutant : Vincent Lebrou (U. Marie et Louis Pasteur, CRJCF)

Cette deuxième session sera clôturée par une discussion croisée conclusive entre présentateur-ices des deux sessions, sous l’angle d’un dialogue interdisciplinaire (science politique et information communication) visant à nourrir les hypothèses mises à l’épreuve du projet de recherche D-FROSP. Ce projet bénéficie d’un co-financement 2025-2028 accordé par le CNRS (MITI — Mission
pour les initiatives transverses et interdisciplinaires) et par le COSPRAD (Conseil scientifique sur les
processus de radicalisation) dans le cadre de l’appel 2025 à manifestation d’intérêt « Recherches
interdisciplinaires sur les radicalités : entre enjeux d’action publique et réseaux transnationaux ». Cette discussion sera co-animée par les organisatrices Christèle Lagier (Avignon Université, JPEG) et Sandrine Roginsky (Ecole de communication de l’UCLouvain).