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(Non) accès au terrain (NATER)

Guerres (civiles), violences, pandémies, autoritarismes, mais aussi nouvelles réglementations des universités, des organismes de recherche et des bailleurs : les facteurs qui pèsent sur l’accès au terrain et conditionnent la production scientifique sont aujourd’hui de plus en plus nombreux. Ce groupe propose d’approfondir un ensemble de questionnements sur le (non) accès au terrain à partir d’expériences contrastées en termes de statuts, de nationalités, de genre, ou encore de générations de chercheurs. Il s’intéresse en particulier à la division (internationale) du travail scientifique, aux rapports aux injonctions institutionnelles ou encore au positionnement éthique du chercheur. Ces questionnements, qui conditionnent méthodes et appareillages théoriques, sont en effet au cœur de la pratique de la recherche. Ils restent pourtant collectivement peu explorés. Aussi, ce groupe de travail a vocation à créer un espace de partage et de mutualisation d’expériences et de savoirs faire pratiques.

Co-responsables du groupe :

  • Yoletty Bracho, Université Lumière Lyon 2/ Triangle UMR 5206
  • Ekaterina Gloriozova*, Université Paris Nanterre/ISP – Université libre de Bruxelles/ CEVIPOL
  • Coline Maestracci, Université libre de Bruxelles/ CEVIPOL
  • Laura Ruiz de Elvira, IRD/ Ceped – ERC LIVE-AR
  • Sahar Aurore Saeidnia*, Université libre de Bruxelles/REPI-OMAM – IREMAM
  • Manon-Nour Tannous, Université de Reims Champagne Ardenne/CRDT

* coordinatrices du groupe

Contacts : 

Ekaterina Gloriozova & Sahar Aurore Saeidnia nater.afsp@gmail.com

Nous proposons d’explorer la question du (non) accès au terrain dans ses dimensions à la fois matérielles et symboliques. À partir des multiples expériences de perturbation ou de fermeture des espaces physiques de collecte de matériaux empiriques, il s’agira d’identifier et d’objectiver collectivement les conditions de possibilité de production de connaissances par les sciences sociales autour de deux axes de réflexion.

Coûts professionnels des terrains « à risque » et division internationale du travail de la recherche

Comment sont définis les terrains dits « interdits », « à risque », ou « dangereux » dans des contextes institutionnels différents ? Que nous disent ces cadrages institutionnels des représentations politiques et sociales du risque mais aussi, plus largement, de la division internationale du travail de la recherche ?

Nous proposons d’interroger la prise de risque en tant que construit institutionnel, d’autant que les possibilités de négociation avec les tutelles concernant les zones considérées comme dangereuses, mais aussi plus largement les demandes de justification concernant ces terrains, dépendent du statut et de la position sociale occupés par le/la chercheur/e. Nous proposons ainsi d’approfondir les enjeux parfois contradictoires qui s’imposent à lui/elle : persuader ses pairs de la faisabilité d’un terrain dangereux, convaincre les jurys de la pertinence de recruter quelqu’un qui n’aurait plus accès à son terrain, ou encore démontrer que l’ancrage de longue durée dans ces terrains permet de contourner certains obstacles. Inversement, travailler sur des terrains qui deviennent soudain inaccessibles, en raison d’une guerre ou d’un conflit, expose le chercheur à de nombreuses sollicitations des médias et des pouvoirs publics. Comment y répondre ? Quels impacts peuvent avoir ces interventions, y compris sur notre accès au terrain ?

Enfin, les classifications institutionnelles des terrains à risque nous amènent à réfléchir aux pratiques de mutualisation ou de sous-traitance du risque. Il s’agit notamment de poser la question des inégalités entre chercheurs et de la division internationale du travail de recherche en prenant en compte les statuts migratoires et positions institutionnelles de celles et ceux qui travaillent sur ces terrains. Il s’agit également de réfléchir aux conditions permettant de mener ces recherches de manière pérenne et sécurisée, en étudiant tant les modalités de la distribution des rétributions symboliques et d’accès à l’espace des publications qui conditionnent une partie de l’accès au métier, que les modalités de l’accueil même de ces chercheurs (en termes d’accès aux droits de chômage, de titres de séjour, de protection sociale ou encore à un soutien diplomatique lors des séjours d’enquête).

(Non) accès et redéfinition de la relation d’enquête. Créativité méthodologique et questionnements éthiques

Nous souhaitons par ailleurs explorer les dimensions heuristiques du (non) accès au terrain, en questionnant notamment la manière dont ces contraintes nous amènent à redéfinir (ou non) notre objet, à approfondir des aspects ignorés jusque-là ou encore à faire preuve de réflexivité et de créativité méthodologique. La connaissance antérieure des terrains permet par exemple de prolonger l’analyse en multipliant les espaces d’observation. De même, les formations sur l’enquête « en ligne » (ethnographie digitale, entretiens en lignes, web scrapping), les séminaires sur les lieux de l’enquête « à distance » ou encore les ateliers sur l’articulation des pratiques artistiques et scientifiques sont autant de pistes investies par les chercheurs confrontés à ces entraves d’accès.

Maintenir l’enquête lorsque l’accès au terrain se ferme soulève par ailleurs de vraies interrogations déontologiques sur le rapport aux enquêtés et, plus largement, sur le métier de chercheur. Dans ces contextes marqués par de fortes violences politiques et sociales, il s’agit d’interroger l’éthique d’une démarche qui conduit à sursolliciter des enquêtés épuisés, et/ou pour qui les contacts avec les chercheurs peuvent être source de risques importants. Comment protéger les enquêtés ? Nos entretiens peuvent-ils provoquer des traumatismes ? Comment nous prémunir contre la mauvaise utilisation de nos données ? Nous proposons de saisir la question éthique à la fois au prisme d’enjeux légaux mais aussi d’expériences émotionnelles qui, si elles sont au cœur du travail scientifique, sont rarement prises au sérieux. Travailler dans/sur des contextes violents ou fermés peut en effet générer une fatigue émotionnelle en miroir de l’épuisement moral et des traumatismes vécus par nos enquêtés. De même, des facteurs psychologiques – comme la peur ou le sentiment d’illégitimité – peuvent être des sources de blocages qui empêchent d’accéder au terrain. Le (non) accès au terrain invite ainsi à repenser la place des émotions (des enquêtés et des chercheurs) et plus largement de l’expérience sensible, dans les processus de production du savoir.

Informations bientôt disponibles

  1. Université libre de Bruxelles – Maison des Sciences Humaines / Observatoire des Mondes Arabes et Musulmans (MSH/OMAM)

https://msh.ulb.ac.be/fr/team/omam

  1. ERC LIVE-AR « The subsequent lives of Arab revolutionaries »

https://live-ar-project.com

Ressources bibliographiques

Baczko A., Dorronsoro G., Quesnay A. (2021) « Le privilège épistémologique du terrain. Une enquête collective dans la Syrie en guerre ». Bulletin de Méthodologie Sociologique, 151 (1), p.96-116.

Bensa A. & Fassin D. (dir.), 2008, Les politiques de l’enquête. Épreuves ethnographiques, Paris, La Découverte.

Boissière, T. (2015), « L’anthropologie Face Au Conflit Syrien : Replacer La Société Au Cœur de L’analyse », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée 138, 117–130.

Emperador Badimon, M. (2017), « Observer le militantisme par intermittence : les effets de la discontinuité sur le terrain », Politix, 118/2, p. 209-232.

Geisser, V. (2022), « Chapitre 12. Les tyrannies de l’intimité militante. Enquêter sur les dissidences et les oppositions en contexte autoritaire », in Aldrin, P., Fournier, P., Geisser, V. & Mirman, Y., L’enquête en danger : Vers un nouveau régime de surveillance dans les sciences sociales. Armand Colin, 257-276.

Hoeffler, C. (2020), « Genre, Travail de Terrain et Accès Au Secret Dans Le Domaine de La Défense et de L’armement. » Cultures & conflits, 118, 71–87.

Nikolski, V. (2011) « La valeur heuristique de l’empathie dans l’étude des engagements “répugnants”», Genèses, 84/3, 113-126.

Pastinelli M. (2011), « Pour en finir avec l’ethnographie du virtuel! Des enjeux méthodologiques de l’enquête de terrain en ligne », Anthropologie et Sociétés, 35/1-2, 35–52.

Tunçalp, D. & Lê, L. P. (2014), « (Re)Locating boundaries: a systematic review of online ethnography », Journal of Organizational Ethnography, 3/1, 59-79.