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Images du politique, politiques de l’image (IPPI)

Dans leurs recherches comme dans leur pédagogie, les politistes font quotidiennement l’expérience de la prégnance et de la force des images en politique. Si la conquête du pouvoir comme les univers où il s’exerce, les séquences de mobilisation collective ou la confrontation des opinions présentent des propriétés photo/vidéogéniques évidentes que la fiction contemporaine explore à l’envi, les politistes ne s’autorisent pas toujours le détour par l’image dans leur pratique professionnelle. Le groupe de recherche « Images du politique, politiques de l’image (IPPI) » se propose donc de créer un espace d’échanges et de réflexions qui s’intéressera autant aux façons d’étudier la place des images dans les processus politiques qu’aux démarches analysant ces processus par/avec les images, y compris par une restitution visuelle des enquêtes « en terrain politique ». Le programme du groupe consistera à organiser une série de rencontres permettant de dresser un état des lieux des expériences et des perspectives de la sociologie politique visuelle.

Co-responsables du groupe :

  • Philippe Aldrin*, Professeur des universités en science politique, MESOPOLHIS / Sciences Po Aix
  • Julien O’Miel*, Maître de conférences en science politique, CERAPS / Université de Lille
  • Pascal Cesaro, Maître de conférences en cinéma, PRISM / Université Aix-Marseille
  • Camille Floderer, Post-doctorante en science politique, MESOPOLHIS / Sciences Po Aix
  • Pierre Fournier, Professeur des universités en sociologie, MESOPOLHIS / Aix-Marseille Université
  • Vincent Geisser, Chargé de recherches au CNRS, IREMAM
  • Cesare Mattina, Maître de conférences en sociologie, MESOPOLHIS / Aix-Marseille Université
  • Gaël Marsaud, Docteur en science politique, Collectif Primitivi
  • Jérémie Moualek, Maître de conférences en science politique, Centre Pierre Naville / Université Paris-Saclay
  • Frédéric Nicolas, Maître de conférences en science politique, ARTDev / Université de Montpellier
  • Magali Nonjon, Maître de conférence en science politique, MESOPOLHIS / Sciences Po Aix
  • Cécile Talbot, Doctorante en science politique, CERAPS/ Université de Lille

* coordinateurs du groupe

Contacts : 

Philippe Aldrin Philippe.aldrin@sciencespo-aix.fr
Julien O’Miel julien.o-miel2@univ-lille.fr

Inspirée par la tradition de l’anthropologie visuelle, la sociologie visuelle s’est développée notamment aux États-Unis dans les années 1960 sous la forme de photographies puis de films documentaires. Cette pratique est étroitement associée à une conception ethnographique, en immersion, du travail sociologique. Pratiquée de façon confidentielle, la sociologie visuelle est progressivement reconnue dans les années 1970 (Becker, 1974), avant de devenir un courant à part entière du champ de la sociologie universitaire. La thèse et les travaux de Douglas Harper (Harper, 1982, 1987, 2012) contribuent à renforcer l’intérêt de la communauté scientifique pour la « pensée visuelle » (thinking visually) dans les années 1980. Au cours des années 1990, un plus grand nombre de sociologues américains recourent à l’image fixe ou filmée pour rendre compte de la réalité des terrains d’enquête et faire connaître au-delà des seuls publics universitaires les résultats de leurs recherches empiriques.

Aujourd’hui, la démarche et les techniques des Visual Studies sont installées et reconnues au sein des sciences sociales, notamment grâce à la démocratisation des outils audiovisuels (Gehin & Giglio-Jacquemot, 2013). De fait, de plus en plus d’enquêtes sociologiques se font au moyen de la photographie (Cuny et al.,2020), du dessin (Nocerino, 2016) ou du film (Durand & Sebag, 2020), quand ce n’est pas par réemploi d’images produites par les acteurs sociaux (Galibert-Laîné, 2021). Néanmoins, les objets de la sociologie politique sont encore moins explorés par la démarche visuelle (Mattioli, 2007) que les objets de la sociologie du travail, de la famille ou de l’urbain. Pourtant, parce qu’elle possède une tension dramatique intrinsèque, la politique est une matière propice à l’écriture visuelle. Qu’il s’agisse de la compétition électorale ou du monde discret de l’exercice du pouvoir, la politique possède des propriétés photo/vidéogéniques évidentes, que la fiction et le documentaire explorent volontiers. D’autres dimensions du politique se prêtent aussi traditionnellement à la fiction : l’âpreté des rapports (de force, de soumission, de contestation, de résignation) à l’ordre établi, les combats pour l’égalité des droits, la confrontation des idées ou des intérêts dans la lutte des classes ou la lutte pour les places. Les politistes s’interrogent sur les parentés et les écarts entre les œuvres fictionnelles et documentaires sur ces situations politiques, d’un côté, et les travaux de sciences sociales et de science politique d’un autre côté (Taïeb &Lefebvre, 2020 ; Laugier & Corcuff, 2021). Mais ils sont plus rares à produire de l’image pour explorer autrement les rapports à la politique (Aldrin & Grégory, 2018 ; Moualek, 2018).

Penser et pratiquer la sociologue visuelle du politique n’est pas un geste scientifique « normal » et soulève à ce titre de multiples questions méthodologiques et peut-être épistémologiques. Sur le terrain, saisir le réel social par l’image bouscule les méthodes plus habituelles que sont l’entretien et l’observation directe (Becker, 2001). Offrant un espace de valorisation à l’enquêté·e (Ott, 2009), l’image facilite souvent l’entrée sur le terrain (Cornu, 2010) en assignant un rôle prédéfini au chercheur (Conord, 1999). Néanmoins comment l’investigation visuelle modifie-t-elle le rapport à l’enquêté·e et au terrain ? Par exemple, la mise en scène potentielle des sujets ne risque-t-elle pas d’être renforcée auprès des enquêté·e·s les plus compétents politiquement, comme les « professionnels de la politique » ? Dans quelle mesure enquêter visuellement sur le politique produit-il un gain de réflexivité spécifique ? Qu’entraîne cette combinaison des techniques et des sources ? Par exemple, comment les outils visuels – comme la photo-élicitation (Collier, 1967) ou la video-élicitation (Balteau, 2017 ; Fournier & Cesaro, 2020) – peuvent-ils faire émerger une parole parfois « empêchée » (Bonnet, 2012), en particulier sur des objets sensibles comme le vote (Moualek, 2018) ?

Plus globalement, les objets relevant de la sociologie politique peuvent constituer un défi pour les chercheurs utilisant les images car, s’il est admis que la caméra ou l’appareil photo sont pertinents pour observer les interactions (Lallier, 2009), les gestes, les cadres d’action (Desaleux & Martinais, 2011) ou les corps (Hasque, 2014), comment en user pour observer l’abstrait des rapports de force et de domination souvent masqués ou réservés aux scènes de vie « ordinaires » les plus fermées à la caméra ? S’il est courant d’assimiler la « sociologie visuelle » aux approches qualitatives, dans quelle mesure l’image peut-elle aussi être associée à des études quantitatives (Filion, 2011), dans le but, par exemple, d’étudier des mobilisations collectives ou des meetings ? Comment peut-on penser « sociologiquement » par l’image sans réduire celle-ci à l’illustration d’une enquête réalisée au préalable ? Comme l’ont montré Howard Becker ou Douglas Harper, il existe de multiples gains de compréhension sociologique à « gratter la surface des preuves visuelles » (Harper, 2012) collectées par l’appareil photographique ou la caméra. L’exploration et l’interprétation des images offrent un accès privilégié à la condition sociale et à la culture matérielle des individus, aux contextes des interactions et, bien sûr, aux gestes et aux pratiques. Si elles racontent une histoire, les images donnent aussi à voir le monde social où cette histoire s’inscrit. À bien y regarder, elles recèlent toujours une combinaison d’informations très précieuses sur les coordonnées matérielles, culturelles et spatiales mais aussi sur l’ordre des positions et des relations sociales des expériences dont elles enregistrent le cadre. Plus qu’un simple enregistrement du réel, le recours à l’image met le chercheur dans l’obligation de produire un point de vue (Buob, 2020) et de construire un récit. Quel statut donner alors au produit fini par rapport aux formes voisines que sont le reportage d’actualité, le film militant, le documentaire d’auteur ? Comment réaliser, par exemple, un film sur le politique sans en faire un film politique qui « engage » le chercheur ? Enfin, l’usage de l’image est souvent synonyme de visibilisation d’agents sociaux invisibilisés (Lendaro, 2020), voire disqualifiés politiquement (Le Houérou, 2012).

Avec l’intention d’inviter les politistes à explorer les voies de connaissance qu’offre le détour par l’image, le groupe de recherche « Images du politique, politiques de l’image (IPPI) » se propose de créer un espace d’échanges et de réflexions qui s’intéressera autant aux façons d’étudier la place des images dans les processus politiques qu’aux démarches analysant ces processus par/avec les images, y compris par une restitution visuelle des enquêtes « en terrain politique ». Il nous apparaît également important que ce groupe puisse être l’occasion d’échanger avec des professionnels de l’image afin de réfléchir aux enjeux de nos collaborations et de ce que chacun·e peut (s’)apporter dans la mise en image du monde social. Le programme du groupe consistera à organiser une série de rencontres permettant de dresser un état des lieux des expériences et des perspectives de la sociologie politique visuelle.

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