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Capital, Coercition, Prédation

Au cours des dernières décennies, la sociologie du capitalisme n’a eu de cesse de s’interroger sur la fabrique du consentement au modèle économique dominant, en tenant pour acquis le triomphe des dispositifs « hégémoniques » sur leurs variantes « despotiques ». Rompant avec cette perspective, un certain nombre de sociologues, d’anthropologues et d’historiens redécouvrent depuis quelques années les pratiques coercitives et prédatrices inhérentes à la dynamique du capitalisme, bien au-delà des phases d’accumulation primitive du capital. Dans leur sillage, le groupe de recherche AFSP Capital, Coercition, Prédation réunit des chercheurs confirmés et des jeunes chercheurs (doctorants, post-doctorants) travaillant sur les rapports entre capital et coercition. Il vise à faire un état des lieux des travaux engagés, ainsi qu’à développer un cadre d’analyse comparatif des phénomènes contemporains de prédation économique et de sécurisation du capital.

Co-responsables du groupe :

  • Anthony Amicelle, Maître de conférences, Centre Émile Durkheim, Sciences Po Bordeaux.
  • Laurent Gayer*, Directeur de recherche CNRS, CERI-Sciences Po
  • Jacobo Grajales, Professeur des universités, CERAPS, Université de Lille.
  • Sophie Russo*, Docteure associée, CERI, Sciences Po

* coordinateurs du groupe

Contacts :

Laurent Gayer laurent.gayer@sciencespo.fr
Sophie Russo sophie.russo@sciencespo.fr

Au cours des dernières décennies, la sociologie du capitalisme n’a eu de cesse de s’interroger sur la fabrique du consentement au modèle économique dominant, en tenant pour acquis le triomphe des dispositifs « hégémoniques » sur leurs variantes « despotiques », que ce soit dans le monde du travail (Burawoy 1979) ou à l’échelle de la société dans son ensemble (Boltanski & Chiapello 1999). Des pragmatistes aux marxistes politiques (Meiksins Wood 2007), un large consensus s’est imposé autour de la dévaluation de la coercition extra-économique dans les sociétés capitalistes avancées, au profit de la « contrainte muette des rapports économiques » (Marx 1993 [1867] : 829). Au-delà de la capacité du capitalisme à neutraliser sa critique et à susciter l’adhésion des dominés à leur domination, le recours à la contrainte directe n’est-il pas superflu quand force est au marché et que « le flic est dans le flux » (Durand 2004) ?

Rompant avec cette perspective, un certain nombre de sociologues, d’anthropologues et d’historiens redécouvrent depuis quelques années les pratiques coercitives et prédatrices inhérentes à la dynamique du capitalisme, bien au-delà des phases d’accumulation primitive du capital. Les pratiques d’accaparement de terrains, en lien à des projets immobiliers, agroindustriels ou extractifs, font l’objet d’une attention particulière – notamment de la part d’auteurs marxistes redonnant toute sa place à la coercition dans le processus de « reproduction élargie du capital » (Harvey 2004 ; Levien 2021). Un autre ensemble de travaux rappelle pour sa part que les grandes entreprises industrielles n’ont cessé de s’appuyer sur des supplétifs controversés (Norwood 2003 ; Smith 2003 ; Milan & Saluppo 2021). S’évertuant à faire de l’ordre avec du désordre, elles ont puisé dans les ressources humaines et logistiques de la pègre, des organisations paramilitaires et des milices armées du moment, tout en jouant un rôle de premier plan dans l’émergence de la sécurité privée. Loin d’avoir été remisés au passé, ces auxiliaires de la domination patronale n’ont cessé de se réinventer, en même temps que les pratiques productives et extractives du capitalisme lui-même. Comme le montre la contribution des paramilitaires aux transformations du capitalisme (agro)industriel colombien (Gill 2016 ; Grajales 2021), l’enrôlement des maras dans la répression antisyndicale au Guatemala (Delpech 2013) ou la participation des milices de propriétaires à la défense des parcs éoliens au Mexique (Dunlap 2018), l’Amérique latine semble particulièrement concernée par les nouvelles modalités d’accumulation coercitive. Des phénomènes similaires peuvent cependant être observés sur d’autres continents, notamment dans les pays d’Asie où prétorianisme et conflits armés ont conjugué leurs effets pour produire un ordre économique aussi précaire qu’autoritaire (Murray Li & Semedi 2021 ; Gayer 2023).

Par ailleurs, la fabrique de politiques occidentales puis « globales » contre la finance illicite donne à voir de nouvelles formes d’articulation entre capital, coercition et prédation (Nance, 2018 ; Stone, 2019). Les flux de capitaux associés au crime organisé et aux marchés illégaux transnationaux y sont présentés comme une menace tant pour les États-nations et leurs populations – en alimentant diverses formes de violence criminelle et politique – que pour l’ordre économique international, en s’infiltrant et en circulant dans les systèmes financiers dès lors susceptibles d’être déstabilisés (Levi, 2010 ; Sharman, 2011). Au regard de cette mise en problème d’une telle « prédation criminelle », la solution préconisée a été celle d’une « chaîne de sécurité » contre le capital ainsi illégitimé, avec une division du travail de surveillance et de coercition entre appareils policiers et piliers du capitalisme contemporain tels que les banques (de Goede 2018 ; Amicelle & Chaudieu, 2022).

Si la science politique n’ignore pas totalement les rapports fructueux qui ont pu se nouer au fil du temps entre capital et coercition (Tilly 1992), elle demeure, sur ce terrain, sensiblement à la traîne par rapport à l’histoire et l’anthropologie. De manière générale, les sciences sociales françaises ont eu tendance à négliger les phénomènes d’accumulation par prédation, coercition ou dépossession (Harvey 2004 ; Hall, Hirsch & Murray Li 2011). Plusieurs travaux récents témoignent cependant d’un intérêt croissant pour ces thématiques (Grajales 2021 ; Blazquez 2021 ; Lamotte 2022 ; Gayer 2023 ; Gayer & Russo 2022 ; Buu-Sao 2023).

Réunissant chercheurs confirmés et jeunes chercheurs (doctorants, post-doctorants), ce groupe de recherche vise autant à faire un état des lieux des travaux engagés qu’à combler ce retard et développer un cadre d’analyse comparatif des phénomènes contemporains de prédation économique et de sécurisation du capital.

Informations bientôt disponibles

Bibliographie

Amicelle, Anthony & Chaudieu, Killian (2022). « The Most Denounced, the Least Punished : Ruling Elites, Illegalisms and Anti-Money Laundering », International Political Sociology, vol. 16, no. 3, p. 1-22.

Amicelle, Anthony (2021). « Policing & big data : La mise en algorithmes d’une politique internationale », Critique internationale, n° 92, p. 23-48.

Ballvé, Téo (2020). The Frontier Effect. State Formation and Violence in Colombia, Ithaca, Cornell University Press.

Blazquez, Adèle (2022). L’Aube s’est levée sur un mort. Violence armée et culture du pavot au Mexique, Paris, CNRS Éditions, coll. « Logiques du désordre ».

Blok, Anton (1974). The Mafia of a Sicilian Village, 1860-1960. A Study of Violent Peasant Entrepreneurs, New York, Harper & Row.

Boltanski, Luc & Chiapello, Eve (1999). Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.

Burawoy, Michael (1979). Manufacturing Consent. Changes in the Labour Process Under Monopoly Capitalism, Chicago, University of Chicago Press.

Buu-Sao, Doris (2023). Le Capitalisme au village. Pétrole, État et luttes indigènes en Amazonie péruvienne, Paris, CNRS Éditions, coll. « Logiques du désordre ».

de Goede, Marieke (2018). « The Chain of Security », Review of International Studies, vol. 44, no. 1, p. 24–42

Delpech, Quentin (2013). Mobilisations syndicales et violences au Sud. Protester dans les usines de la sous-traitance internationale au Guatemala, Paris, Karthala, 2013.

Descola, Philippe (2005). Par delà nature et culture, Paris, Gallimard.

Dunlap, Alexander (2018). « Counterinsurgency for Wind Energy : The Bíi Hixo Wind Park in Juchitán, Mexico », The Journal of Peasant Studies, vol. 45, no 3, p. 630-652.

Durand, Jean-Pierre (2004). La chaîne invisible. Travailler aujourd’hui : Flux tendu et servitude volontaire, Paris, Seuil.

Galbraith, James (2013), « Predation from Veblen Until Now : Remarks to the Veblen Sesquicentennial Conference », dans Erik S. Reinert et Francesca Viano (dir.), Thorstein Veblen. Economics for an Age of Crises, New York, Anthem Press, p. 317-327.

Gayer, Laurent (2023). Le Capitalisme à main armée. Caïds et patrons à Karachi, Paris, CNRS Éditions, coll. « Logiques du désordre ».

Gayer, Laurent & Russo, Sophie (2022). « ‘Let’s Beat Crime Together’ : Corporate Mobilizations for Security in Karachi », International Journal for Urban and Regional Research, vol. 46, no. 4, p. 594-613.

Gill, Lesley (2016). A Century of Violence in a Red City. Popular Struggle, Counterinsurgency, and Human Rights in Colombia, Durham, Duke University Press.

Grajales, Jacobo (2021). Agrarian Capitalism, War and Peace in Colombia. Beyond Dispossession, Londres-New York, Routledge.

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Murray Li, Tania & Semedi, Pujo (2021). Plantation Life. Corporate Occupation in Indonesia’s Oil Palm Zone, Durham, Duke University Press.

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