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Science politique du numérique (SPN)

Le numérique était, il y a encore quelques années, un objet peu investi par la science politique, à la différence d’autres disciplines, telles que les sciences de l’information et de la communication. Désormais, les politistes investissent, eux aussi, le champ du numérique afin d’interroger ses effets sur des grandes thématiques de la discipline, comme la participation politique, le militantisme, l’organisation des partis politiques, la « plateformisation » de l’État, les reconfigurations des services publics, etc. Ce groupe se veut un espace de dialogue et de réflexion disciplinaire pour pouvoir partager les questionnements méthodologiques et épistémologiques, par-delà les différentes sous-disciplines de la science politique. La création de ce groupe AFSP « Science politique du numérique » participe aussi à la légitimation de cet objet de recherche et à sa visibilité disciplinaire.

Co-responsables du groupe :

  • Julien Boyadjian*, MCF en science politique à Sciences Po Lille.
  • Anaïs Theviot*, MCF en science politique à l’Université catholique de l’Ouest.
  • Anne Bellon, MCF en sociologie à l’UTC Compiègne.
  • Fabienne Greffet, MCF HDR en science politique à l’Université de Lorraine.
  • Marie Neihouser, docteure en science politique, post-doctorante à l’Université Paul Sabatier.

*coordinateurs du groupe

Contacts : 

Julien Boyadjian julien.boyadjian@sciencespo-lille.eu
Anaïs Theviot atheviot@uco.fr

Compte Twitter : @ScPoNum

Au début des années 2000, les travaux de politistes français s’intéressant au numérique et à ses effets sont peu nombreux, l’objet restant encore relativement peu investi. Ce faible intérêt académique contraste avec l’investissement d’autres disciplines – notamment les sciences de l’information et de la communication – ainsi qu’avec le dynamisme des publications de livres d’actualités et d’articles de journaux sur le « web politique ». On y trouve des essais de journalistes (Crouzet, 2007), des ouvrages rédigés par des professionnels de la communication et des manuels de « bonnes pratiques » numériques. Outre-Atlantique, les travaux foisonnent pourtant déjà, comme en attestent les publications de manuels académiques faisant le point sur les connaissances accumulées dans le domaine (Chadwick et Howard, 2008 ; Hunsinger, Klastrup et Allen, 2010). Plusieurs auteurs ont également proposé des synthèses des travaux portant sur cette thématique (Gibson et Ward, 2009).

Vingt ans plus tard, le paysage académique français s’est modifié. De nombreux politistes ont intégré le numérique dans leurs questionnements. La généralisation d’Internet dans tous les pans de la société a amené les chercheurs à interroger ses effets dans le champ politique, tant au niveau de l’action publique (avec sa plateformisation), de la participation politique, que de l’organisation des partis politiques. Plusieurs politistes ont aussi mobilisé le numérique comme outil méthodologique. En effet, la possibilité de récolter en ligne des données se traduit par le développement de nouvelles méthodes d’enquête pour les politistes : collectes des données en masse, analyse de réseaux, techniques de visualisation, corpus web, linked open data, science collaborative, etc. Il s’agit aussi d’adapter des méthodes « classiques » sur Internet (l’entretien par Skype, par exemple) pour des chercheurs éloignés géographiquement de leur terrain ou faisant face aux restrictions de déplacement liées à la crise sanitaire.  En fait, de nombreux politistes utilisent de manière exploratoire les dispositifs numériques dans le cadre de leurs enquêtes, sans pour autant forcément définir un cadre précis ou rendre compte de leurs tâtonnements méthodologiques (Dubois, 2005, p.110).

Pourtant, malgré cette effervescence, il existe peu d’arènes dans lesquelles les politistes peuvent dialoguer des travaux sur le numérique au-delà de leurs sous-champs de spécialité (action publique, sociologie politique, etc.). Un exemple, certes anecdotique, traduit bien cette situation : la Revue française de science politique, revue centrale dans le champ, n’a jamais publié de numéro sur le sujet.

L’ambition générale de ce groupe AFSP est donc de proposer un espace de dialogue, de réflexion et de production entre politistes afin de pouvoir partager ensemble nos questionnements méthodologiques et épistémologiques. Cet espace sera également nourri d’échanges avec des collègues des disciplines connexes de la science politique où la réflexion s’est également largement développée (en sociologie et sciences de l’information et de la communication notamment).

Dès juillet prochain, sera organisée une journée d’activités scientifiques pour les Rencontres de la science politique autour des questionnements méthodologiques. Des séminaires (en présentiel – de manières rotative à Paris et en province – et distanciel) seront aussi programmés tout au long de l’année dans l’objectif de susciter et d’animer des échanges entre collègues possiblement isolés dans leurs institutions respectives. Une attention particulière sera portée à la facilitation des échanges entre doctorants et statutaires. Pour ce faire, des « doctoriales » seront organisées. Elles permettront d’engager un dialogue avec les jeunes politistes en thèse et de promouvoir leurs travaux via la publication d’un ouvrage collectif.

Le dialogue entre différents sous-champs de la science politique mobilisant le numérique constitue un autre objectif de ce groupe. En effet, le numérique est un objet transversal en science politique, touchant tant les politiques publiques, la sociologie politique, la théorie politique, que les relations internationales. Il s’agit ainsi de renforcer ce domaine de recherche dans la science politique en France, en le structurant davantage, comme cela se fait dans le monde anglo-saxon. Avoir un groupe de recherche AFSP permettra de légitimer les recherches de politistes travaillant sur le numérique.

Pour autant ce groupe de recherche ne se veut pas uniquement un espace de discussions. C’est aussi un lieu de production pour rendre visibles disciplinairement ces questionnements liant science politique et numérique. Pour cela, nous proposerons un numéro thématique à la Revue française de science politique, regroupant des articles de collègues ayant communiqué lors des séminaires du groupe.

 

Références citées

Thierry Crouzet, Le cinquième pouvoir. Comment internet bouleverse la politique, François Bourin Editeur, Broché, 2007.

Andrew Chadwick et Philip Howard (dir.), Handbook of Internet Politics, Londres, New York, Routledge, 2008.

Jeremy Hunsinger, Lisbeth Klastrup et Matthew Allen (dir.), International Handbook of Internet Research, New York, Springer, 2010.

Rachel K. Gibson et Stephen J. Ward, « Parties in the Digital Age. A Review Article », Representation, 45, 1, 2009, p. 87-100.

1ère Journée d’étude « Quelles approches méthodologiques pour la science politique du numérique ? » lors des Rencontres de la science politique des 26 et 27 juin 2023 à Sciences Po Paris

L’intérêt des terrains et des objets numériques apparaît aujourd’hui manifeste pour étudier les phénomènes politiques. Communication des acteurs politiques sur les réseaux sociaux, cyber-attaques étrangères, souveraineté numérique, numérisation de l’administration, dématérialisation des procédures de vote, etc. : la numérisation des activités politiques est aujourd’hui un fait social central, protéiforme, qui mérite d’être investigué par toutes les branches de la science politique (sociologie politique, politiques publiques, relations internationales, etc.). Si l’intérêt d’étudier le numérique apparaît donc sans doute plus évident que par le passé pour la science politique, des questionnements subsistent concernant les méthodes et protocoles d’enquête adaptés à la spécificité de ces objets et terrains (Barats, 2013)

Doit-on étudier les phénomènes numériques avec les mêmes approches, méthodes et outils que n’importe quel autre terrain ou objet de la science politique (Boyadjian, 2017) ? Dans quelle mesure ces nouvelles méthodes s’articulent-elles avec les questionnements traditionnels de la sociologie et des sciences politiques (Marres, 2017) ou s’autonomisent-elles au sein de nouveaux courants interdisciplinaires, comme les « sciences sociales computationnelles » (Lazer et al., 2009) ? Les approches quantitatives traditionnelles des sciences sociales, centrées autour de l’échantillonnage représentatif et l’étude de populations se comptant en centaines ou milliers d’individus, sont-elles adaptées et ajustées à l’étude des grands nombres du Web, des « big data » (Ollion et Boelaert, 2015) ? Concernant les approches qualitatives, peut-on étudier les verbatims en ligne de la même manière que des extraits d’entretiens ? La « netnographie » (Kozinets, 2009) ou « virtual ethnographie » (Hine, 2008) peut-elle être la simple application de la méthode ethnographique à des terrains numériques ?

Ou bien doit-on cesser d’étudier le numérique avec les outils traditionnels des sciences sociales, et réfléchir à la mise en place de méthodologies spécifiques et inédites, voire œuvrer à l’avènement d’une « troisième génération de sciences sociales » (Boullier, 2015) ? Il est certain que le numérique, et plus précisément la data science offre de nouveaux outils pour étudier la politique en ligne (Velcin et al., 2017 ; Boelaert et Ollion, 2018), qu’il s’agisse d’outils cartographiques (Marres, 2015), de datavisualisation, d’apprentissage automatique, de data mining, etc. Se pose cependant la question des conditions d’importation dans le domaine de la science politique d’outils méthodologiques qui ont été forgés ailleurs, dans d’autres disciplines (informatique, data science, etc.) à partir de perspectives théoriques et de recherche différentes de celles de la discipline.

Une dernière interrogation soulevée par cette journée d’étude sera de déterminer dans quelle mesure – et sous quelles conditions – les différentes branches de la science politique peuvent recourir à des méthodologies numériques communes. Peut-on étudier l’administration en ligne de façon similaire (et avec les mêmes outils) que le vote électronique ou l’opinion publique sur les réseaux sociaux ?  Plus encore, le numérique peut-il être une occasion propice à des rapprochements intra-disciplinaires, voire extra-disciplinaires (avec les sciences de l’information et de la communication, l’informatique, etc.) ?

L’objectif de cette journée d’étude sera in fine d’inviter des politistes (pas forcément spécialistes du numérique) venus d’horizons divers (RI, politiques publiques, sociologie politique, communication politique, etc.) et avec des approches méthodologiques différentes (quantitatives, qualitatives, mixtes, etc.) à réfléchir collectivement à ces questions.

 

Références

Barats, Christine. Manuel d’analyse du web en Sciences Humaines et Sociales. Armand Colin, 2013.

Boelaert, Julien, et Étienne Ollion. « The Great Regression. Machine Learning, Econometrics, and the Future of Quantitative Social Sciences », Revue française de sociologie, vol. 59, no. 3, 2018, pp. 475-506.

Boullier, Dominique. « Les sciences sociales face aux traces du big data. Société, opinion ou vibrations ? », Revue française de science politique, vol. 65, no. 5-6, 2015, pp. 805-828.

Boyadjian, Julien, Aurélie Olivesi, et Julien Velcin. « Le web politique au prisme de la science des données. Des croisements disciplinaires aux renouvellements épistémologiques », Réseaux, vol. 204, no. 4, 2017, pp. 9-31.

Boyadjian, Julien. « Les conditions de scientificité des Big Data en science politique », Revue française de science politique, vol. 67, no. 5, 2017, pp. 919-929.

Kozinets Robert, Netnography: Doing Ethnographic Research Online, SAPublicationsLtd, 2009

Ollion, Étienne, et Julien Boelaert. « Au delà des big data. Les sciences sociales et la multiplication des données numériques », Sociologie, vol. 6, no. 3, 2015, pp. 295-310.

Lazer David, Pentland Alex, Adamic Lada, et al. Computational social science. Science, 2009, vol. 323, no 5915, p. 721-723.

Marres Noortje. Digital sociology: The reinvention of social research, 2017, John Wiley & Sons.

Marres Noortje. “Why map issues? On controversy analysis as a digital method”. Science, Technology, & Human Values, 40(5), 2015, 655-686.